samedi 20 février 2010

les juifs , partie 1

A) Avant la conquête romaine
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C'est par la Syrie et la Palestine que s'effectuait, depuis une époque très reculée,
l'échange des produits entre les deux plus anciens foyers de culture du monde antique
méditerranéen : l'Egypte et l'Assyrie. Le caractère essentiellement commercial des
Phéniciens et des Cananéens(90) procède de la situation géographique et historique des
pays qu'ils habitaient. Les Phéniciens devinrent le premier grand peuple commerçant
de l'Antiquité parce qu'ils s'étaient trouvés placés entre les deux premiers grands centres
de la civilisation. Ce sont les marchandises assyriennes et égyptiennes qui constituèrent,
au début, l'objet principal du commerce phénicien. Il en fut certainement de
même pour les marchands palestiniens(91). D'après Hérodote, les marchandises
assyriennes furent les articles les plus anciens et les plus importants du commerce
phénicien. Non moins ancienne était la liaison des Phéniciens avec l'Egypte. Les légendes
du Canaan biblique, aussi bien que les mythes phéniciens font état des relations
suivies des habitants de ces pays avec l'Egypte, par mer et par terre. Hérodote parle
aussi des marchandises égyptiennes, portées en Grèce depuis une période très éloignée,
par les Phéniciens(92).

Mais si la situation géographique de la Palestine était aussi favorable que celle de
la Phénicie pour le trafic des marchandises entre l'Egypte et l'Assyrie93, les facilités de
navigation dont disposait la Syrie lui faisaient totalement défaut. La Phénicie était
abondamment pourvue de tout ce qui était nécessaire pour les voyages en mer ; les
cèdres et les cyprès du Liban lui fournissaient le bois de construction, le cuivre et le
fer se trouvaient aussi en abondance dans les montagnes du Liban et dans les environs.
Sur la côte phénicienne, de nombreux ports naturels s'offraient à la navigation94.
Aussi ne faut-il pas s'étonner que, de bonne heure, des navires phéniciens lourdement
chargés de produits égyptiens et assyriens aient commencé à sillonner les routes navigables
du monde antique.
« Les relations politiques et mercantiles de la Phénicie avec les grands Etats du
Nil et de l'Euphrate, relations établies plus de deux mille ans avant J.-C., permirent
l'extension du commerce phénicien aux pays côtiers de l'océan Indien(95). »
Les Phéniciens rapprochèrent les peuples et les civilisations les plus différents de
l'Antiquité(96).

Durant de longs siècles, les Phéniciens conservèrent le monopole du commerce
entre les pays relativement développés de l'Orient et les pays incultes de l'Occident.
A l'époque de l'hégémonie commerciale des Phéniciens, l'état économique des
îles de la Méditerranée occidentale et des pays qui la bordaient était encore très arriéré.
« Ce n'est pas à dire que le négoce ait été inconnu à la société homérique, mais il
consistait essentiellement pour les Grecs en importations. Pour payer les matières
premières ou précieuses, les objets manufacturés que les navigateurs étrangers venaient
leur offrir, les Grecs paraissent surtout avoir donné du bétail(97). »
Cette situation, très désavantageuse pour les indigènes, ne se maintint pas longtemps.
Le commerce phénicien lui-même devint un des principaux stimulants du développement
économique de la Grèce. L'essor de la Grèce fut aussi favorisé par la colonisation
hellénique qui prit une grande extension entre le IX° et le VII° siècle avant
J.-C. Les colons grecs se répandent en tous sens dans la Méditerranée. Les villes grecques
se multiplient. Thucydide et Platon expliquent l'émigration grecque par le manque
de terres.

Le développement de la colonisation grecque est accompagné d'un essor prodigieux
(relativement à l'époque) de l'industrie et du commerce helléniques. Le développement
économique de la Grèce aura pour conséquence le déclin commercial de la
Phénicie.
« Jadis dans les rades grecques, les Phéniciens débarquaient leurs marchandises
qu'ils échangeaient contre les produits indigènes, le plus souvent, semble-t-il, des têtes
de bétail. Désormais, les marins grecs(98) vont porter eux-mêmes en Egypte, en Syrie,
en Asie Mineure, chez les peuples de l'Europe comme les Etrusques, encore grossiers
comme les Scythes, les Gaulois, les Ligures, les Ibères, les objets manufacturés et les
oeuvres d'art, tissus, armes, bijoux, vases peints dont la renommée est grande et dont
sont friands tous les barbares(99). »

La période s'étendant entre le VI° et le IV° siècle semble avoir été l'époque de
l'apogée économique de la Grèce.
« Ce qui caractérise cette période nouvelle, c'est que les métiers se sont multipliés,
orga[38]nisés, spécialisés, la division du travail a été poussée très loin(100). »
A l'époque de la guerre du Péloponnèse, Hiponicas employait 600 esclaves et Nicias
1.000 dans les mines.

Ce développement économique important de la Grèce, a entraîné la plupart des
savants bourgeois à parler d'un « capitalisme grec ». Ils vont jusqu'à comparer l'industrie
et le commerce helléniques au vaste mouvement économique de l'époque industrielle.
En réalité, l'agriculture demeure toujours la base économique de la Grèce et de
ses colonies.
« La colonie grecque est presque toujours, non pas une colonie marchande, mais
une colonie militaire et agricole(101). »
Ainsi, Strabon raconte au sujet de Cumes, une colonie grecque d'Italie, que c'est
seulement trois cents ans après leur établissement que ses habitants se sont aperçus
que leur ville se trouvait près de la mer. Le caractère essentiellement agricole de la vie
économique du monde hellénique est incontestable. Il ne peut pas être question non
plus d'une industrie comparable à l'industrie moderne.

« Les méthodes de production et d'organisation sont restées artisanales(102). »
Seules, les mines semblent présenter tout au moins quant à la force de travail,
un spectacle semblable à celui que nous connaissons actuellement.
Le fait que, malgré leur grande extension, l'industrie et le commerce sont restés
principalement aux mains d'étrangers, des métèques, prouve le mieux leur rôle relativement
subordonné dans l'économie grecque.
« Dans l'immense trafic dont Athènes est le centre, comme dans son industrie, la
part des métèques reste prépondérante(103). »
A Délos, le grand centre commercial, les. inscriptions montrent que presque tous
les commerçants sont étrangers(104).

Le citoyen grec méprise le commerce et l'industrie ; il est avant tout propriétaire
foncier. Aristote, comme Platon, sont opposés à ce qu'on accepte les marchands dans
la cité(105).
Il faut donc se garder d'exagérer l'importance du développement industriel et
commercial de la Grèce. En fait, l'expansion grecque fut principalement agricole et
militaire. Elle allait cependant de pair avec un développement industriel et commercial
très important pour l'époque(106). Les Grecs ne devinrent jamais un peuple commercial
comme les Phéniciens et les Juifs mais, dans les colonies grecques et plus tard
dans les royaumes helléniques, on assiste à un essor commercial et industriel très important.
Il va sans dire que les États grecs tout en n'étant pas réellement mercantiles,
favorisaient de toutes leurs forces le commerce et l'industrie, sources financières des
plus importantes.
Ce n'est pas seulement au développement économique de la Grèce et de ses colonies
qu'il faut attribuer le déclin du commerce phénicien ; il y a encore une autre
cause importante : c'est l'antagonisme croissant entre la Perse et la Grèce. Parallèlement
à l'extension de la civilisation hellénique, on assiste à la marche triomphale des Perses
à travers l'Asie.

L'Empire perse atteint son apogée au V° siècle. Il s'étend sur une partie de l'Asie et sur l'Egypte.
Le développement parallèle des civilisations grecque et persane dut porter le
coup de grâce au commerce phénicien. Le commerce entre l'Asie et l'Europe fut certainement
rendu très difficile par le partage du monde méditerranéen entre deux sociétés,
également hostiles l'une à l'autre. Les mondes persan et grec se créèrent chacun
un trafic commercial propre.

On peut supposer que la Palestine, complètement supplantée auparavant par la
Phénicie, recommence à jouer un rôle commercial important avec la décadence phénicienne
et le développement du commerce asiatique après la période des conquêtes
persanes. La voie de passage entre l'Egypte et la Babylonie retrouve toute sa valeur.
Tandis que le commerce phénicien perd de plus en plus de son antique importance au
point qu'au temps de Lucien, les salaisons en feront les principaux frais(107), les Juifs
jouent dans l'Empire perse un rôle de tout premier plan.

Certains historiens attribuent à l'exil babylonien un rôle important dans la
transformation des Juifs en peuple commerçant.
« A Babylone, les Juifs se transformèrent en peuple commerçant, tel que nous le
connaissons dans l'histoire économique du monde. Ils ont trouvé chez les Babyloniens,
des rapports économiques très évolués. Les textes cunéiformes dernièrement
trouvés montrent que les Juifs exilés participaient activement à la vie commerciale. Ils
s'occupaient des affaires de crédit, très développées chez les Babyloniens ; ils étaient
aussi grands commerçants(108). »

Mais la dispersion juive est certainement antérieure à l'exil babylonien.
« Il y a de sérieuses raisons d'admettre l'existence d'une diaspora préexilique(109).»
On exagère fort l'ampleur de l'exil juif sous Nabuchodonosor.
C'est seulement une partie des classes dirigeantes qui fut frappée par les mesures du roi babylonien.
La majorité des Juifs établis en Palestine continuèrent à y demeurer. Si donc, à l'époque
persane on trouve les Juifs disséminés dans toutes les parties de cet immense empire,
et le livre d'Ether est très éloquent à ce sujet, il serait enfantin de voir dans ce
fait la conséquence de l'exil babylonien, exil qui dura en tout 50 ans. Il est aussi puéril
de croire que le peuple juif soit retourné en Palestine à l'époque d'Esdras et de Néhémie.
Leur oeuvre fut avant tout d'ordre religieux. Il s'agissait de rebâtir le temple et de
reconstruire une métropole religieuse pour le judaïsme dispersé.

«La plupart des historiens ont considérablement exagéré le rôle du judaïsme palestinien
[41] à l'époque persane. On raisonne comme si, Jérusalem une fois restaurée,
toute l'histoire d'Israël s'était concentrée autour de la montagne sainte ; comme si tout
le peuple était vraiment revenu de l'exil et avait habité sur une terre de quelques centaines
de kilomètres entre Tekoa, Mitspa et Jéricho. En réalité, à cette époque, les Juifs
de Judée ne représentaient qu'une partie, la plus petite, du judaïsme. Et sans doute
n'était-ce pas la plus vivante(110). »

L'édit de Cyrus s'adresse en ces termes aux Juifs de la Diaspora :
« ... que tous les autres, dans tous les lieux où ils habitent, aident (ceux qui vont
en Palestine) en argent, en or, en biens et en troupeaux, outre ce qu'ils offrent volontairement
au temple de Dieu qui est à Jérusalem. »
Tous ceux qui étaient dans les environs, dît le livre d'Esdras, mirent aux mains
des 42.000 Juifs qui retournaient en Palestine des vases d'argent et d'or, les troupeaux
et les meubles(111).

Il est évident qu'il ne s'agit pas là d'un retour massif des Juifs en Palestine mais
surtout de la reconstruction du temple. Les principales colonies de la Diaspora étaient
situées, à l'époque perse, en Mésopotamie, en Chaldée et en Egypte, datant du V° siècle
avant J.-C., jettent une lumière intéressante sur la situation des colonies juives de
la Diaspora à cette époque.

D'après les archives appartenant à une famille juive, il apparaît que les
« Juifs faisaient le commerce, achetaient et vendaient des maisons et des terrains,
prêtaient de l'argent, administraient des dépôts et étaient très versés dans les
questions du droit(112). »

Il est très intéressant de constater que même les chansons et les contes sont en
araméen, ce qui montre que déjà, au V° siècle avant J.-C., l'hébreu n'était plus une
langue usuelle pour les Juifs. L'araméen, c'est la grande langue asiatique de l'époque,
la langue commerciale(113). La religion des Juifs d'Eléphantine n'est pas aussi évoluée
que la religion officielle codifiée à l'époque d'Esdras-Nehemie. Dans une supplique au
gouverneur perse, ils demandent l'autorisation de rebâtir leur temple. Or précisément,
la réforme d'Esdras-Nehemie vise à concentrer tous les Juifs de la Diaspora autour de
l'unique temple de Jérusalem. C'est effectivement à Jérusalem qu'afflueront, jusqu'à
l'année 70, les dons des Juifs dispersés dans le monde.
C'est cette richesse du temple de Jérusalem qui fut probablement la raison principale
de l'entreprise d'Antiochus contre les Juifs.

« Simon lui annonça que le trésor public à Jérusalem était plein de sommes
considérables et qu'il y avait des richesses publiques immenses(114). »
Plus tard, Mithridate confisque sur la petite île de Cos 800 talents destinés au
temple de Jérusalem. A l'époque romaine, Cicéron se plaignait dans ses discours, des
sommes immenses qui affluaient à Jérusalem.

La période hellénistique constitue l'époque de l'apogée économique de l'Antiquité.
Les conquêtes d'Alexandre détruisirent les barrières entre le monde hellénique et
l'Asie et l'Egypte. Les villes poussèrent comme des champignons dans toutes les parties
de l'Empire hellénique. Les« plus grands fondateurs de villes, non seulement de cette époque, mais même
de toute l'Histoire, furent Seleucus Ier et son fils Antiochus Ier(115) ».

Les rois de la période hellénistique créent de nouveaux centres urbains destinés
à supplanter les anciennes cités persanes et phéniciennes.
« Sur les côtes de Syrie, le port d'Antioche fait oublier les villes antiques de Tyr
et de Sidon(116). »

Seleucus crée au bord du Tigre Sleucie pour ravir à Babylone son rôle central
dans le commerce mondial(117). Ce but fut pleinement atteint.
Tandis que Babylone tomba en décadence, la Séleucie hellénique devint probablement
la plus grande ville de cette époque. Elle avait 600.000 habitants, d'après
Pline. A côté de Séleucie, Alexandrie et Antioche devinrent les centres du monde hellénistique.
Toutes ces villes connurent pendant la période hellénistique une prospérité
incontestable.
La situation des Juifs semble s'être encore affermie après les conquêtes
d'Alexandre.
« Les Juifs surent se faire reconnaître des privilèges spéciaux aussi bien, comme
il semble, par les Séleucides que par les Lagides. A Alexandrie où ils avaient été attirés
par Ptolémée Ier et où ils abondaient, ils formaient une communauté à part qui s'administrait
elle-même et était soustraite à la juridiction des tribunaux grecs(118. »
« Les Juifs obtinrent dans la capitale de Syrie, à Antioche, une certaine autonomie
et une position privilégiée. De même à Cyrène(119. »

La situation privilégiée et la position économique spécifique des Juifs sont déjà
l'origine de graves conflits avec la population des villes qu'ils habitaient. Des conflits
éclataient sans cesse, aussi bien dans les villes palestiniennes qu'à Alexandrie, à Séleucie,
à Cyrène et à Chypre(120. Ces conflits n'avaient rien de commun avec les antagonismes
nationaux actuels. Au contraire, les empires hellénistiques connaissent une
formidable assimilation des peuples qui les composent. Le nom de Grec est appliqué
de moins en moins aux membres d'une nation particulière ; on l'attribue maintenant
aux parties dominantes et cultivées de la population. Alexandre ordonna à tous, dit un
écrivain ancien, de considérer comme leur patrie le monde, comme leurs parents les
gens de bien et comme étrangers les méchants.

L'importance croissante du judaïsme dans la vie commerciale du monde hellénistique
doit être aussi attribuée au déplacement de l'axe de la vie économique vers
l'Orient. La prospérité d'Alexandrie, d'Antioche et de Séleucie offre un contraste frappant
avec la pauvreté et la décadence où la Grèce était tombée à la même époque.
Polybe insiste à plusieurs reprises sur la décadence des cités grecques. Au II° siècle,
les « visiteurs avaient peine à croire que cette ville où l'eau était rare, les rues mal
tracées, les maisons incommodes, était la fameuse Athènes(121 » Athènes fut éliminée de
son rôle comme centre du monde civilisé. Ce qui, avec la décadence économique,
contribua à la ruine de la Grèce, ce furent les incessantes luttes de classes(122 qui [44]
par suite du mode de production arriéré, ne pouvaient aboutir à aucun résultat important.
Le triomphe de la plèbe était éphémère ; les partages de richesses ne pouvaient
aboutir qu'à de nouvelles inégalités sociales, génératrices de nouveaux conflits
sociaux. Ainsi le triomphe de la Grèce, après les conquêtes d'Alexandre, fut illusoire.
Le déplacement du centre économique du monde vers l'Orient qui s'en était suivi,
amena son rapide déclin(123. Les classes possédantes et aristocratiques, impuissantes
devant les révoltes plébéiennes, durent chercher l'appui de Rome(124, mais Rome ne fit
que donner le coup de grâce à la Grèce ainsi qu'à l'hellénisme. Les Romains se jetèrent
sur le monde hellénistique comme sur une riche proie qu'ils devaient piller et conquérir.
« Entre 211 et 208, selon les renseignements très incomplets qui nous sont parvenus,
cinq vieilles cités de l'Hellade sont mises à sac(125. »Corinthe, la riche cité commerciale
est détruite. « J'y étais, dit Polbe, j'ai vu des tableaux foulés aux pieds, les soldats s'installant
dessus pour jouer aux dés. » Rome a porté également des coups très rudes à l'hellénisme
en Asie(126. Le magnifique édifice hellénistique fut détruit sous les coups conjugués
des Romains et des Parthes.




B) L'impérialisme romain et sa décadence
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Contrairement à l'impérialisme moderne, essentiellement basé sur le développement
des forces productives, l'impérialisme antique est fondé sur le pillage des pays
conquis. Il ne s'agit pas, pour les impérialismes antiques, de frayer les voies à leurs
produits et à leurs capitaux, ils ne visent qu'à dépouiller les pays conquis.
L'état arriéré de la production dans l'Antiquité ne pouvait assurer le luxe des
classes possédantes des pays conquérants que par la ruine plus ou moins rapide des
peuples conquis. L'épuisement de ces pays conquis, les difficultés croissantes de [45]
nouvelles conquêtes, l'amollissement graduel des conquérants, devaient amener tôt ou
tard la décadence des impérialismes antiques.

Rome constitue l'exemple classique de l'impérialisme antique. On a fortement
exagéré le développement commercial et industriel de Rome. Son commerce a toujours
été passif127. Rome ne faisait qu'attirer sur elle l'exportation des provinces sans
rien leur rendre en retour128. Les classes dirigeantes romaines avaient un mépris profond
pour toute espèce de trafic. La loi Claudia interdit aux sénateurs, à leurs fils et à
toute l'aristocratie de Rome, de posséder des navires jaugeant plus de 300 amphores,
ce qui correspond à moins de 80 hectolitres de graines ou de légumes. Cela signifie
leur interdire l'exercice du commerce. César renouvelle cette interdiction. La politique
romaine n'a jamais été déterminée par ses prétendus intérêts commerciaux. La meilleure
preuve, c'est que Rome, après la défaite d'Annibal, permit encore aux Carthaginois
d'interdire l'entrée de leur mer129. « En général, il faut dire que les problèmes
économiques romains étaient très simples. La conquête graduelle de l'Italie de même
que des provinces occupait le surplus du capital et de la population ; le besoin de l'industrie
et du commerce ne se faisait pas ressentir », dit Tenney Frank130. Les commerçants
à Rome étaient généralement étrangers et c'est cela d'ailleurs qui explique l'accroissement
continu de la colonie juive à Rome depuis l'époque de César. Les négociatores
romains n'étaient pas des commerçants mais des usuriers qui pillaient les provinces131.
Le développement du commerce dans l'Empire romain doit être surtout attribué
au besoin de luxe croissant des classes dirigeantes de Rome. Strabon explique
de cette façon le développement du grand marché de Délos :
« D'où venait ce développement du commerce ? De ce que les Romains, enrichis
par la destruction de Carthage et de Corinthe, s'étaient vus habitués à se servir
d'un très grand nombre d'esclaves132. »

Il en était de même de l'industrie. L'industrie romaine dépendait surtout des besoins
de luxe de l'aristocratie. Tenney Frank, après avoir remarqué que, pendant le IV°
siècle avant l'ère chrétienne, nul progrès sensible ne fut fait dans le domaine de l'industrie,
ajoute que « les deux siècles qui suivirent n'apportèrent aucun changement dans la nature
de la production industrielle à Rome, que sans doute la quantité des objets fabriqués
augmenta en raison de l'accroissement de la cité mais qu'il ne s'ensuivit aucune exportation
et que la seule évolution visible fut la substitution du travail servile au travail libre133 »

Même les auteurs qui considèrent que l'Italie avait été un pays de production à
l'époque républicaine, admettent qu'elle cesse de l'être dans la période impériale.
« L'Italie est de moins en moins un pays de production... Plusieurs industries
prospères à la fin de la période républicaine sont en décadence.. Ainsi le trafic entre
l'Italie et l'Orient ne se faisait plus que dans un seul sens et encore était-il de plus en
plus aux mains des Asiatiques, des Alexandrins et des Syriens134. »

Ainsi l'Italie ne vivait plus que de l'exploitation des provinces. La petite propriété,
base de la force romaine, fut progressivement éliminée par de vastes domaines
servant au luxe des aristocrates romains et où prédominait le travail des esclaves135.
Tout le monde connaît la conclusion de Pline : « Latifundia perdidere Italiant. »
L'esclave devient de plus en plus un objet de luxe au lieu d'être un facteur de
production136. Horace, dans une de ses satires, disait que dix esclaves au moins étaient
indispensables à un homme comme il faut. En fait, des milliers d'esclaves travaillaient
dans les vastes latifundia.

« Dans les domaines de Tus[47]culum et de Tibur, sur les rivages de Terracine et
de Baia, là où les anciens fermiers latins avaient semé et récolté, on voyait s'élever
maintenant dans une splendeur vide, les villas de nobles romains dont quelques-unes
couvraient l'espace d'une ville de grandeur moyenne, avec leurs dépendances de jardins,
d'aqueducs, de viviers d'eau douce et d'eau salée pour la conservation et la multiplication
du poisson de mer et du poisson d'eau douce, des garennes à lièvres, à lapins,
à cerfs, à chevreuils, à sangliers et des volières pour les faisans et pour les
paons137. »

En même temps que le travail libre était éliminé par le travail servile, l'Italie devenait
un immense centre de gaspillage des richesses drainées de tout l'Empire.
Des impôts écrasants ruinaient les provinces ;
« les coûteux et fréquents armements maritimes et les défenses des côtes pour
refréner la piraterie, la tâche de contribuer aux oeuvres d'art, aux combats de bêtes ou
à d'autres exigences de luxe absurdes des Romains pour le théâtre et la chasse, étaient
presque aussi fréquents qu'oppressifs et incalculables. Une seule circonstance peut
montrer à quel point les choses étaient poussées. Pendant les trois années de l'administration
de Caïus Verrès, en Sicile, le nombre des fermiers de Leontini était tombé de
84 à 32 ; à Motya, de 187 à 86 ; à Herbita, de 252 à 120 ; à Argyrium, de 250 à 80, en
sorte que dans quatre districts les plus fertiles de Sicile, 59 % des propriétaires préféraient
laisser leurs champs en friche que de les cultiver sous ce régime. Dans les Etats
clients, les formes de la taxation étaient un peu différentes mais le fardeau était encore
plus lourd, s'il est possible, depuis qu'aux exactions des Romains s'ajoutaient
celles des cours des pays138. »

Le capitalisme romain, dans la mesure où le terme capitalisme lui était applicable,
était essentiellement spéculatif et n'avait aucun rapport avec le développement
des forces productives139.
Le commerce et la banque de Rome ressemblaient à une entreprise de brigandage
organisé. « Mais ce qui était encore pire s'il est possible, et encore moins sujet au
contrôle, c'était le mal causé par les hommes d'affaires d'Italie aux malheureux
provinciaux. Les parties les plus productives de la propriété foncière et toutes les affaires
commerciales et monétaires étaient concentrées dans leurs mains... L'usure florissait
plus que jamais.»

« Toutes les cités, dit un traité publié en 684 (70 av. J.-C.) sont ruinées » ; la
même vérité est spécialement attestée en ce qui concerne l'Espagne et la Gaule narbonnaise,
les provinces qui étaient économiquement parlant dans la même situation.
Dans l'Asie Mineure, les villes comme Samos et Halicarnasse étaient presque vides :
l'esclavage leur semblait un paradis, comparé avec ce tourment auquel les provinciaux
libres succombaient et même les patients asiatiques étaient devenus, suivant les descriptions
des hommes d'Etat romains, fatigués de la vie140. »

« Les hommes d'Etat romains convenaient publiquement et franchement que le
nom Romain était incroyablement odieux dans toute la Grèce et l'Asie. »
Il est clair que ce système de parasitisme et de brigandage ne pouvait se prolonger
indéfiniment. La source des richesses où puisait Rome se tarissait.
Bien avant la chute de Rome, nous assistons à un ralentissement continu du
commerce. La base du pillage se rétrécissait au fur et à mesure que Rome vidait les
pays conquis de leur substance.

Le fait que la production des céréales, surtout celle du froment diminuait, tandis
que la vigne et l'olivier conquéraient de vastes domaines à l'est et à l'ouest, constitue
un indice alarmant de cet état de choses. Les produits de luxe éliminent les produits
indispensables à la production et à la reproduction de la force de travail.
« L'extension de la culture de la vigne et de l'olivier ne signifiait pas seulement
une aggravation des conditions économiques pour l'Italie mais pouvait avoir comme
suite la pénurie de froment et la famine dans tout l'Empire141. » C'est en vain que
Trajan essaie de parer à ce danger en obligeant les sénateurs à acheter des terres en
Italie. Ses successeurs n'auront pas beaucoup plus de succès. Le luxe tue la production.
« Bientôt les édifices superbes ne laisseront plus de terres à la charrue du laboureur
», s'écrie Horace.

Au II° siècle, la décadence commerciale est complète. Les rapports avec les pays
lointains sont interrompus. «On n'a pas trouvé de monnaies romaines du II° siècle aux
Indes142 ». Ce qui prouve une interruption d'échanges entre Rome et les Indes. La décadence
de l'agriculture égyptienne était tellement prononcée au II° siècle qu'il fut
nécessaire de renoncer à une partie des livraisons de blé de cette province autrefois si
riche. Il fallut remplacer des livraisons égyptiennes par des fournitures de blé de la
province d'Afrique (l'Algérie et la Tunisie actuelles143).

Commode se vit obligé de mettre sur pied une flotille destinée au transport du
blé provenant de la province d'Afrique. Nous avons vu que le commerce dans l'Empire
romain était principalement basé sur l'approvisionnement des classes riches de Rome.
Est-il étonnant que l'épuisement des provinces ait été suivi par la décadence commer-
ciale ? De plus en plus, les empereurs romains sont obligés de recourir à des réquisitions
en nature, qui ne font d'ailleurs qu'aggraver le mal dont souffrent les provinces.

« Les réquisitions se multiplient : le blé, les peaux, le bois et les bêtes domestiques
devaient être livrés et le paiement était très irrégulier, quand il était possible de
compter là-dessus144. »
L'économie purement naturelle, productrice exclusive de valeurs d'usage, se
substitue lentement à l'échange de produits.

« Alors que la paix romaine avait naguère pour conséquence l'échange régulier
des choses et le nivellement des conditions de vie entre les différentes régions de
l'Empire, dans l'anarchie du II° siècle, chaque pays est condamné souvent à vivre sur
lui-même, péniblement et pauvrement145. »

On a essayé d'expliquer le remplacement graduel de l'esclavage par le colonat
soit par le manque d'énergie des propriétaires fonciers, soit par la pénurie d'esclaves
causée par la fin des guerres extérieures. C'est probablement la ruine graduelle des
colonies, la cessation des arrivages des produits qui en est la raison essentielle.
Les grands propriétaires, de plus en plus réduits à vivre des produits de leurs terres,
ont intérêt à remplacer le travail d'esclaves, relativement peu productif, par le système
du colonat qui ressemblait au système du servage qui s'épanouira au moyen âge.
« Le colon doit à son maître tout ce que le vilain devra à son seigneur146. »

De plus en plus s'accroît le pouvoir des propriétaires fonciers qui souvent disposent
de formidables étendues de terres. En Egypte, au V° siècle, les paysans leur seront
complètement soumis. L'administration étatique passe entièrement en leurs mains147.
Il est donc certainement inexact de voir dans l'économie naturelle qui s'épanouira
à l'époque carolingienne, un résultat de l'effondrement de l'Empire romain et de la
destruction de l'unité économique méditerranéenne148. Sans doute, les invasions barbares
jouèrent un rôle très important dans la décadence du commerce antique, dans
l'épanouissement de l'économie féodale. Mais le déclin économique de l'Empire romain
a commencé bien avant la chute de Rome et plusieurs siècles avant l'invasion
musulmane. Un autre indice très important de l'évolution vers l'économie naturelle
est l'altération monétaire commencée déjà sous la domination de Néron149. Le cuivre
remplace de plus en plus l'or et l'argent. Au II° siècle, il y a pénurie presque complète
d'or150.

Le développement de l'économie naturelle, de l'économie essentiellement
productive de valeurs d'usage, est donc loin de constituer un « phénomène anormal »
comme le prétend Pirenne. L'Empire romain fut ruiné économiquement avant de l'être
politiquement. L'ébranlement politique de l'Empire romain ne fut possible que par
son déclin économique. Le chaos politique du III° siècle, comme l'invasion des Barba-res,
s'expliquent précisément uniquement par le déclin économique de l'Empire romain.

A mesure que les provinces sont ruinées, à mesure que cesse un échange intensif
des marchandises, à mesure qu'on assiste à un retour à l'économie naturelle, l'existence
même de l'Empire perd tout intérêt pour les classes possédantes. Chaque pays,
chaque domaine se replie sur lui-même. L'Empire, avec son immense administration et
son armée extrêmement coûteuse, devient un chancre, un organe parasitaire dont le
poids insupportable pèse sur toutes les classes. Les impôts dévorent la substance des
peuples. Sous Marc Aurèle, lorsque les soldats, après leurs grands succès contre les
Marcomans, eurent demandé une augmentation de solde, l'empereur leur fit cette réponse
significative :
« Tout ce que vous recevriez au-dessus de votre solde habituelle aurait dû être
prélevé sur le sang de vos parents. »

Le Trésor était épuisé. Pour pouvoir entretenir l'appareil administratif et l'armée,
il fallait s'attaquer aux fortunes des particuliers. Tandis que les classes inférieures
ne cessent de se révolter, les classes possédantes se détournent de l'Empire qui les
ruine. Après la ruine économique de l'Empire par l'aristocratie, l'aristocratie est ruinée
à son tour par l'Empire.

« Journellement, on pouvait voir des gens qui hier étaient encore parmi les plus
riches, devoir prendre le bâton de mendiant », disait Hérodien.
La sauvagerie des soldats croissait continuellement. Ce n'était pas seulement
l'avidité qui les poussait à dépouiller les habitants ; l'appauvrissement des provinces
et le mauvais état des moyens de transport créant des difficultés pour l'approvisionnement
des armées, les soldats étaient forcés d'employer la violence pour trouver ce
qui était nécessaire à leur subsistance. Caracalla, en octroyant le citoyennat romain à
tous les habitants romains, ne vise qu'à augmenter la masse imposable. Ironie de l'Histoire
: tout le monde devint romain quand Rome n'était plus rien.

Les exactions de l'administration romaine, les excès de la soldatesque incitaient
tous les habitants de l'Empire à vouloir sa destruction.
« Le séjour des soldats avait des conséquences catastrophiques. La population de
Syrie lui préférait l'occupation du pays par les Parthes151. »

«Le Gouvernement romain devenait tous les jours plus odieux à ses sujets... L'inquisition
sévère qui confisquait leurs biens et exposait souvent leurs personnes aux
tortures, décida les sujets de Valentinien à préférer la tyrannie moins compliquée des
Barbares. Ils rejetaient avec horreur le nom de citoyens romains si respecté, si envié
de leurs ancêtres152. »

L'écrivain chrétien Salvien disait dans De Gubernatione Dei :
« Une grande partie de la Gaule et de l'Espagne appartient déjà aux Goths et tous
les Romains ne souhaitent qu'une chose : ne plus revenir sous la domination de
Rome. Je m'étonnerais que tous les pauvres et tous les nécessiteux n'eussent fui chez
les Barbares, n'était-ce le fait qu'ils ne peuvent abandonner leurs foyers. Et nous, Romains,
nous nous étonnons de ne pas pouvoir vaincre les Goths, alors que nous préférons
vivre parmi eux plutôt que chez nous. »

Loin d'être un phénomène « anormal », l'invasion des Barbares était la conséquence
normale de la décadence économique et politique de l'Empire. Même sans les
invasions, l'Empire se serait probablement disloqué.
« Un des phénomènes les plus importants du développement intérieur de l'Asie
Mineure et de la Syrie est le retour progressif au féodalisme... La révolte des Isauriens
en Asie Mineure constitue le symptôme de la tendance à la formation d'Etats indépendants153.»

De même, la tentative de créer un Empire indépendant gallo-romain, les essais
de dissidence prouvent combien peu solide était l'armature de l'Empire. Les Barbares
n'ont fait que donner le coup de grâce à l'édifice branlant de l'Etat romain.
La cause essentielle de la décadence de l'Empire romain doit être cherchée dans
la contradiction entre le luxe grandissant des classes possédantes, entre l'accroissement
incessant de la plus value et l'immobilité du mode de production. Durant toute
l'époque romaine, on enregistre très peu de progrès dans le domaine de la production.
Les outils du cultivateur ont gardé leur forme primitive.

« Charrue, bêche, houe, pioche, fourche, faux, faucille, serpette, dans les exemplaires
qui ont survécu ont passé, immuables, de génération en génération154. »
Le luxe croissant de l'aristocratie romaine et les frais de l'administration impériale
provenaient de l'exploitation forcenée des provinces, ce qui eut comme conséquence
le délabrement économique, la dépopulation, l'épuisement du sol155. Contrairement
au monde capitaliste qui périra de la pléthore (relative) des moyens de production,
le monde romain périt de leur insuffisance.

Les réformes de Dioclétien et de Constantin constituent une tentative d'asseoir
l'Empire romain sur la base de l'économie naturelle.
« L'Etat se base maintenant sur la campagne et ses habitants156. »
Le paysan fut enchaîné à son lopin de terre. Chaque propriétaire foncier devint
responsable de son domaine et du nombre de colons qui y étaient établis ; c'est sur
cette base que fut établi le nouvel impôt.

« Les réformes de Dioclétien en matière d'impôts et les édits des empereurs qui
l'ont suivi firent du colon, un serf enchaîné à ses maîtres et à sa terre157. »
Il en fut de même des autres couches de la population - petits propriétaires, artisans,
marchands, tous furent enchaînés à leur lieu d'habitation et à leur profession.
L'époque de Constantin est l'époque de la domination illimitée des grands propriétaires
fonciers, maîtres incontestés de vastes domaines princiers. L'aristocratie abandonne
de plus en plus les villes qui tombent en décadence et se réfugie dans les somptueuses
villas de campagne où elle vit entourée de ses clients et de ses serfs.

Les réformes de Dioclétien et de Constantin constituent des tentatives d'adapter
l'Empire à l'économie naturelle. Mais nous avons vu que sur cette base l'Empire
n'avait plus aucune raison d'être. Rien, sauf la tyrannie, ne liait plus ses diverses parties.
Aussi, si au point de vue économique et social, Constantin ouvre une nouvelle
époque historique symbolisée par l'adoption du christianisme, au point de vue politique,
il commence le dernier acte de l'Histoire de l'Empire romain.

(90) C'est probablement la prospérité commerciale de la Palestine qui la fit apparaître aux yeux des Israélites
comme le pays « de miel et de lait ». Il est probable que l'invasion israélite a porté un coup grave au commerce
palestinien. Mais avec le temps, les Israélites ont repris à leur compte les relations profitables avec les
pays du Nil et de l'Euphrate.
(91) C'est donc, dès le début, une situation géographique et historique spécifique qui détermina le caractère
commercial des Phéniciens et des Juifs. Il est évident que seuls la proximité des centres de civilisation pourvus
d'une industrie relativement importante et le voisinage de pays produisant déjà en partie pour
l'échange pouvaient permettre le développement des peuples spécifiquement commerçants comme les Phéniciens
et les Juifs. C'est à côté des premiers grands centres de la civilisation que se développèrent les premiers
grands peuples commerçants.
(92) E. C. Movers, Die Phönizier, Bonn, 1841-1856, p. 17.
(93) «Déjà avant l'arrivée des Israélites au Canaan, le commerce s'y trouvait à un haut degré de développement.
Dans les lettres datant du XV° siècle avant J.-C., on parle de caravanes traversant Tell-el-Amarna. D F.
Bühl, Die sozialen Verhältnisse der Israeliten, Berlin, 1899, p. 76.
(94) Movers, op. cit., p. 19.
95 Movers, op. cit., p. 18.
96 Movers : « Par leur infatigable ardeur commerciale et leur indestructible esprit d'entreprise, les Phéniciens
s'étaient acquis le nom d'un peuple commercial auquel n'avait pu se comparer aucun peuple antique.
C'est plus tard seulement, au Moyen Age, que ce nom, avec toutes les mauvaises notions qui s'y attachaient,
passa à leurs voisins et héritiers commerciaux, les Juifs de la Diaspora. » op. cit., p. 26.
97 J. Toutain, L'Economie antique, Paris, 1927, pp. 24-25.
98 Ces « marins grecs » semblent avoir été surtout des métèques, des étrangers établis en Grèce. Le rôle
commercial des Phéniciens avait été lié au développement des civilisations égyptienne et assyrienne ; l'essor
de la civilisation hellénique eut pour résultat la prospérité commerciale des métèques.
99 Toutain, op. cit., p. 40.
100 Toutain, op. cit., p. 68.
101 J. Hasebroek, Staat und Handel im alten Griechenland, Tübingen, 1928, p. 112.
102 Hasebroek, op. cit., p. 78. La production des valeurs d'usage demeure le fondement de l'économie. Tout
ce qu'on peut admettre, c'est que la production pour l'échange, a pris en Grèce le maximum d'extension
rendue possible par le mode de production antique.
103 Pierre Roussel, La Grèce et l'Orient, Paris, 1928 (coll. Halphen et Sagnac, II), p. 301. Voir aussi M. Clerc,
Les Métèques athéniens, Paris, 1893, p. 396 : « Le commerce maritime était, en effet, en grande partie entre
les mains des métèques. » ; et H. Francotte, L'industrie dans la Grèce ancienne, Bruxelles, 1900, I, p. 192 :
« Le commerce maritime à Athènes paraît surtout dans les mains des étrangers. ».
104 « On ne peut pas plus parler de la commercialisation du monde que de son industrialisation. Le caractère
agraire de l'économie est prédominant même au IV° siècle... » Hasebroek, op. cit., p. 101.
105 « On ne peut pas plus parler de la commercialisation du monde que de son industrialisation. Le caractère
agraire de l'économie est prédominant même au IV° siècle... » Hasebroek, op. cit., p. 101.
106 « Tout rapprochement entre les ports de la Grèce antique et les places modernes de Gênes et de Marseille,
ne peut que provoquer le scepticisme ou le sourire. Cependant le spectacle donné par cet échange,
ces transports, ces allées et venues de marchandises, était alors nouveau en Méditerranée, il différait profondément
par son intensité et par sa nature, de celui qu'avait offert le commerce phénicien, simple colportage
maritime, plutôt qu'un véritable négoce. » Toutain, op. cit., p. 84.
107 C. Autran, Phéniciens, Paris, 1920, p. 51.
108 L. Brentano, Das Wirtschaftsleben des antiken Welt, Jena, 1929, p. 79.
109 A. Causse, Les Dispersés d'Israël, Paris, 1929, p. 7.
110 A. Causse, Les Dispersés d'Israël, p. 54.
111 Esdras, I, 6.
112 Jüdisches Lexikon, Berlin, 1927, ss., art. « Elephantine ».
113 A. Causse, Les Dispersés d'Israël, p. 79.
114 Second livre des Macchabées, III, 6.
115 Eduard Meyer, Blüte und Niedergang des Hellenismus in Asien, Berlin, 1925, p. 20.
116 Pierre Roussel, La Grèce et l'Orient, p. 486.
117 Eduard Meyer, op. cit., p. 22.
118 Roussel, op. cit., p. 480.
119 L. Brentano, Das Wirtschaftsleben des antiken Welt, p. 78.
120 Ed. Meyer, op. cit., p. 84.
121 André Pigamol, La Conquête romaine, 4° éd., Paris, 1944 (Coll. Halphen et Sagnac, III), p. 207.
122 Ces luttes de classes sont strictement limitées à la population libre des cités grecques. « Une égalité plus
ou moins grande dans la possession des biens paraissait nécessaire au maintien de cette démocratie politique.
C'est là l'origine des guerres sanglantes entre les riches et les pauvres, où finit par aboutir la démagogie
hellénique. Mais jamais les esclaves, les serfs, les métèques, ne prennent part à ces revendications... »
Claudio Jannet, Les Grandes Epoques de l'Histoire économique jusqu'à la fin du XVI° siècle, Paris-Lyon, s.d.,
p. 8.
123 « Avec l'hellénisme, le centre économique du monde se déplaçait vers l'Orient. » K. J. Beloch, Geschichte
Griechenlands (Hellas und Rom), p. 232.
124 Voir Fustel de Coulanges, La Cité antique, Paris, 1863.
125 Maurice Holleaux, Rome, La Grèce et les monarchies héllénistiques, au III° siècle av. J.-C., Paris, 1921, p.
231.
126 André Pigamol, op. cit., p. 232
126 André Pigamol, op. cit., p. 232.
127 H. Cunow, Allgemeine Wirtschaftsgeschichte, Berlin, 1926-1929, II, p. 61.
128 Henri Pirenne, Histoire de l'Europe, Bruxelles, 1936, p. 14.
« Les produits affluaient vers le centre sans qu'il y eut un courant compensateur en retour » G. Legaret,
Histoire du développement du Commerce, Paris, 1927, p. 13.
129 Tenney Frank, An Economic History of Rome to the End of the Republic, Baltimore, 1920, p. 108.
130 Idem, p. 118.
131 Idem, p. 261.
132 Strabon, Géographie, XIV, 5.
133 Tenney Frank, ibid., pp. 102 s., cité par Toutain, op. cit., p. 300. Toutain ne partage pas cette opinion.
134 Jean Hatzfeld, Les trafiquants italiens dans l'Orient hellénique, Paris, 1919, pp. 190, 191.
135 « A l'époque des Auguste, la disparition des paysans était l'objet de préoccupations journalières des
cercles, dirigeants. » Rostovtzeff, Gesellschaft und Wirtschaft im Römischen Kaiserreich, Leipzig, 1931, t. I,
p. 56.
136 K. Kautsky, De Oorsprong van het Christendom, p. 359.
137 Th. Mommsen, Histoire romaine, tome VII, p. 233.
138 Idem., p. 264.
139 G. Salvioli, Le capitalisme dans le monde antique, trad. fr., Paris, 1906.
140 Th. Mommsen, Histoire romaine, tome VII, p. 267.
141 M. Rostovtzeff, op. cit., I, p. 165.
142 Idem, II, p. 180.
143 Wilhelm Schubart, Aegypten von Alexander dem Grossen bis auf Mohammed, Berlin, 1922, p. 167.
144 M. Rostovtzeff, op. cit., II, p. 135.
145 E. Albertini, L'Empire romain, (Coll. Halphen et Sagnac, IV), 3° éd., Paris, 1939, p. 306.
146 E. Lavisse et A. Rambaud, Histoire générale du IV° siècle à nos jours, I, Paris, 1894, p. 16.
147 W. Schubart, Aegypten von Alexander dem Grossen bis auf Mohammed, p. 29. Très significative est aussi
la disparition graduelle de la classe des Chevaliers, la classe des « Capitalistes » romains.
148 « L'organisation domaniale, telle qu'elle apparaît à partir du IX° siècle, est donc le résultat des circonstances
extérieures ; on n'y remarque rien d'une transformation organique. Cela revient à dire qu'elle est un
phénomène anormal. » « L'Empire français va jeter les bases de l'Europe du Moyen Age. Mais la mission
qu'il a remplie a eu pour condition essentielle le renversement de l'ordre traditionnel du monde ; rien ne
l'y aurait appelé si l'évolution historique n'avait été détournée de son cours et pour ainsi dire désaxée par
l'invasion musulmane. Sans l'Islam, l'Empire franc n'aurait sans doute jamais existé et Charlemagne sans
Mahomet serait inconcevable. » (H. Pirenne, Les Villes du Moyen Age, Bruxelles, 1927.) Pour Pirenne, l'économie
féodale résulte donc de la destruction de l'unité méditerranéenne provoquée principalement par
l'invasion musulmane.
149 M. Rostovtzeff, op. cit., I, 125.
150 Salvioli, Le capitalisme dans le monde antique.
151 E. Gibbon, Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, trad. fr., Paris, 1835-1836, t. I, p.
840.
152 Gibbon, Décadence et chute de l'Empire romain, p. 840.
153 M. Rostovtzeff, op. cit., II, p. 141.
154 Toutain, op. cit., p. 363.
155 Certains auteurs voient dans la dépopulation et l'épuisement du sol les causes essentielles de la décadence
de l'Empire.
156 M. Rostovtzeff, op. cit., II, p. 213.
157 M. Rostovtzeff, op. cit., II, p. 232.













C) Judaïsme et christianisme
**********************************
La situation que les Juifs s'étaient acquise à l'époque hellénistique semble ne pas
avoir subi de transformations fondamentales après la conquête romaine. Les privilèges
octroyés aux Juifs par les lois hellénistiques furent confirmés par les empereurs
romains.

« Les Juifs jouissaient d'une conditions privilégiée dans l'Empire romain158. »
Le fait qu'à Alexandrie seule habitaient près d'un million de Juifs suffit pour caractériser
leur rôle principalement commercial dans la Dispersion qui comptait trois
millions et demi de Juifs plusieurs siècles avant la prise de Jérusalem, alors qu'un million
à peine continuaient à demeurer en Palestine.

« Alexandrie, en Egypte, sous les empereurs romains, fut ce que Tyr avait été à
l'époque de la splendeur du commerce phénicien... Sous le règne des Ptolémées, il
s'était établi un commerce direct entre l'Egypte et l'Inde. De Thèbes, les caravanes se
rendaient à Méroë, dans la Haute Nubie, dont les marchés étaient aussi fréquentés par
les caravanes de l'intérieur de l'Afrique. Une flotte romaine se rendait à l'embouchure
du Nil pour recevoir les objets précieux et les distribuer dans l'Empire159. »

Deux quartiers sur cinq, à Alexandrie, étaient habités par les Juifs160. Le rôle des
Juifs à Alexandrie était tellement important qu'un Juif, Tibérius Julius Alexander, fut
nommé gouverneur romain de cette ville. Au point de vue de la culture, ces Juifs
alexandrins étaient complètement assimilés et ne comprenaient plus que le grec. C'est
à leur intention que les livres religieux hébraïques durent être traduits dans cette langue.
Des communautés semblables à celle d'Alexandrie étaient disséminées dans tous
les centres commerciaux de l'Empire. Les Juifs se répandirent en Italie, en Gaule et en
Espagne. Jérusalem continuait à être le centre religieux du judaïsme diasporique.

« Les successeurs de David et de Salomon n'avaient guère plus de signification pour
les Juifs de cet âge [55] que Jérusalem pour ceux de notre temps. La nation trouvait
sans doute, pour son unité religieuse et intellectuelle, un point de ralliement dans le
petit royaume des Hasmonéens, mais la nation elle-même consistait non seulement en
sujets des Hasmonéens, mais en une foule innombrable de Juifs dispersés dans tout
l'Empire et dans l'Empire romain. Dans l'intérieur des cités d'Alexandrie et de Cyrène,
les Juifs formaient des communautés administrativement et même localement distinctes,
à peu près semblables aux « quartiers des Juifs », mais avec une position plus libre
et surveillées par un « maître du peuple » comme juge supérieur et administrateur...

Même à cette époque, l'affaire prédominante des Juifs était le commerce161. »
Dans les livres sibyllins de l'époque des Macchabéens, il est dit que « toutes les
mers sont bondées de Juifs ». « Ils sont allés dans presque toutes les villes et il serait
difficile de trouver un endroit de la terre qui n'ait vu cette tribu ou qui n'ait été dominé
par elle », dit Strabon. « Que la plupart des Juifs, dans l'Antiquité, s'occupaient
du commerce, cela est indiscutable pour les économistes162. »

Jérusalem était une grande et riche ville de 200.000 habitants. Son importance
reposait avant tout sur le temple de Jérusalem. Les habitants de la ville et des environs
vivaient avant tout de la masse des pèlerins qui affluaient dans la ville sainte.
« Dieu devint, pour les Juifs de Palestine, un moyen important d'assurer leur
subsistance163. »

Ce n'étaient pas seulement les prêtres qui vivaient du service de Jéhovah, mais
aussi les innombrables épiciers, changeurs de monnaies et artisans. Même les laboureurs
et les pêcheurs de Galilée trouvaient certainement à Jérusalem des débouchés
pour leurs produits. Il serait faux de croire que la Palestine fut entièrement habitée
par les Juifs. Au Nord, il y avait plusieurs villes grecques. « Presque tout le reste de la
Judée s'offre à nous fractionné entre des tribus mélangées d'Egyptiens, d'Arabes et de
Phéniciens », dit Strabon164.

Le prosélytisme juif prend des proportions de plus en plus imposantes vers le
commencement de l'ère chrétienne.
« Pour beaucoup, il a certainement été tentant de faire partie d'une[56] association
commerciale si florissante et si étendue165. »

Déjà, en 139 avant J.-C., les Juifs sont bannis de Rome pour y avoir recruté des
prosélytes. A Antioche, la plus grande partie de la communauté juive était composée
des convertis.

C'est la position économique et sociale des Juifs dans la Diaspora qui, encore
avant la chute de Jérusalem, rendit seule possible leur cohésion religieuse et nationale.
Mais s'il est évident que la plupart des Juifs jouent un rôle commercial dans
l'Empire romain, il ne faut pas penser que tous les Juifs soient des riches commerçants
ou entrepreneurs. Au contraire, la majorité des Juifs se compose certainement de petites
gens dont une partie tire sa subsistance directement ou indirectement du commerce
: colporteurs, débardeurs, petits artisans, etc. C'est cette foule de petites gens
qui, la première, est frappée par la décadence de l'Empire romain et souffre le plus
des exactions romaines. Concentrée en grandes masses dans les villes, elle est capable
de plus de résistance que le peuple des paysans dispersés dans les campagnes. Elle est
aussi beaucoup plus consciente de ses intérêts. Aussi, la foule juive des grandes villes
constituera-t-elle un foyer continuel de troubles et de soulèvements dirigés à la fois
contre Rome et contre les riches.

Il est devenu de tradition de faire du soulèvement juif, en 70, une grande
« insurrection nationale ». Cependant, si ce soulèvement était dirigé contre les exactions
insupportables des procurateurs romains, il était aussi résolument hostile aux
classes riches indigènes. Les aristocrates se déclarèrent tous contre la révolte. Par tous
les moyens, le roi Agrippa et les autres membres des classes riches s'efforcèrent d'arrêter
l'incendie. Il fallut que les zélotes massacrassent d'abord ces « gens de bien »
avant de pouvoir s'attaquer aux Romains. Le roi Agrippa et Bérénice, après l'échec de
leurs efforts de « conciliation », se trouvèrent non du côté des insurgés, mais du côté
des Romains. Les membres des classes dirigeantes qui, comme Flavius Josèphe, avaient
fait mine de vouloir aider les révolutionnaires, s'empressèrent de les trahir honteusement.

D'autre part, la révolte en Judée ne fut pas unique en son genre. Plusieurs révoltes
éclatèrent dans des villes grecques sous le règne de Vespasien. Une agitation
sociale intense était menée par les [57] philosophes cyniques que Vespasien dut chasser
des villes. Les Alexandrins aussi montrèrent leurs sentiments hostiles à Vespasien.
« L'exemple de la Bithynie, les désordres à Alexandrie sous Trajan, montrent que
la lutte de classes, en Asie Mineure et en Egypte, ne s'est jamais arrêtée166. »

Mais l'agitation sociale ne se limite pas aux masses urbaines, les plus touchées
cependant par la décadence croissante de la vie économique. Les masses paysannes
commencent aussi à se mettre en mouvement. La situation des paysans est déjà très
mauvaise au I° et au II° siècle.

« La situation des fermiers s'aggrave de plus en plus en Egypte. Les conditions
dans lesquelles vivaient les masses de la population égyptienne sont de beaucoup inférieures
à la moyenne normale. L'impôt était écrasant, le mode de perception brutal
et onéreux167... »
Sous Marc Aurèle, le mécontentement s'étend à toutes les provinces. L'Espagne
refuse de fournir des soldats ; la Gaule est pleine de déserteurs. Les révoltes se répandent
en Espagne, en Gaule, en Afrique. Dans une supplique à l'empereur Commode,
les petits fermiers africains disent :
« Nous nous enfuirons dans un lieu où nous pourrons vivre comme des hommes
libres. »

Pendant le règne de Septime Sévère, le banditisme prend des proportions
inouïes. Des bandes de « Heimatlos » ravagent diverses parties de l'Empire. Dans une
supplique dont on a trouvé dernièrement un exemplaire, les petits fermiers de Lydie,
en Asie Mineure, s'adressent en ces termes à Septime Sévère :
« Quand les percepteurs d'impôts de l'empereur apparaissent dans les villages,
ils n'apportent rien de bon ; ils tourmentent les habitants par des réquisitions insupportables
et par des amendes... »

D'autres suppliques parlent de la brutalité et de l'arbitraire de ces mêmes employés.
La misère des masses urbaine et rurale offrit un terrain fertile à la propagation
du christianisme. Rostovtzeff voit avec raison une liaison entre les révoltes juives et
les révoltes populaires en Egypte et en Cyrénaïque sous le règne de Trajan et [58]
d’Hadrien168. C'est dans les couches pauvres des grandes cités de la Diaspora que se
répandit le christianisme.

«La première communauté communiste messianique se trouvait à Jérusalem,
mais bientôt de telles communautés se fondèrent dans les autres villes habitées par un
prolétariat juif169. »
« Les plus vieilles stations du commerce phénicien terrestre et maritime furent
aussi les sièges les plus anciens du christianisme170. »

Tout aussi bien que les insurrections juives étaient suivies d'insurrections de
couches populaires non juives, la religion communiste juive s'étend rapidement parmi
les masses païennes.

La communauté chrétienne primitive n'est pas née sur le terrain du judaïsme orthodoxe
; elle était en rapport étroit avec les sectes hérétiques171. Elle était sous l'influence
d'une secte communiste juive, les Esséniens «qui, dit Philon, n'ont pas de propriétés,
pas de maisons, d'esclaves, de terres ou de troupeaux ».

Ils exercent l'agriculture, et le commerce leur est interdit. Le christianisme, à ses
débuts, doit être considéré comme une réaction des masses travailleuses du peuple
juif contre la domination des riches classes commerciales. Jésus, chassant les marchands
du Temple, exprime la haine des masses populaires juives contre leurs oppresseurs,
leur hostilité contre le rôle prédominant des riches commerçants. Au début, les
chrétiens ne forment que de petites communautés sans grande importance. Mais c'est
au II° siècle, époque de la grande misère dans l'Empire romain, qu'ils parviennent à
devenir un parti extrêmement puissant.

« Au III° siècle, l'Eglise se renforça d'une façon extraordinaire172. »
« Au III° siècle, les témoignages du christianisme se multiplient à Alexandrie173. »
Le caractère populaire, antiploutocratique du christianisme primitif est indiscutable.
« Heureux les pauvres, car le royaume de Dieu vous appartient. Heureux vous
qui avez faim, car vous serez rassasiés... »
« Mais malheur à vous, les riches. Malheur [59] à ceux qui sont rassasiés, car
vous aurez faim », dit l'Evangile de saint Luc. L'Epître de saint Jacques est aussi affirmative
:
« Et maintenant, riches, pleurez, poussez des hurlements à cause des misères qui
vous attendent. Vos richesses sont tombées en pourriture et vos vêtements ont été
mangés par les vers. Votre or et votre argent se sont mouillés et leur rouille rendra
témoignage contre vous et dévorera vos chairs comme un feu... Voilà que le salaire
des ouvriers qui ont moissonné vos champs et dont vous les avez frustrés, élève la
voix et sa clameur a pénétré jusqu'au Seigneur Sabaoth. » (V, 1-4).

Mais avec le développement rapide du christianisme, ses dirigeants essaient
d'émousser son tranchant antiploutocratique. L'Evangile de saint Matthieu montre le
changement intervenu. Il y est dit : « Heureux les pauvres d'esprit, car le royaume du
Ciel vous appartient. Heureux ceux qui ont soif de justice, ils seront rassasiés. » Les
pauvres sont devenus des pauvres d'esprit ; le royaume de Dieu n'est plus que le
royaume du ciel ; les affamés n'ont plus que soif de justice. La religion révolutionnaire
des masses populaires se change en religion consolatrice de ces mêmes masses. Kautsky
compare ce phénomène au révisionnisme social-démocrate. Il serait plus juste de
comparer cette évolution au phénomène fasciste que nous connaissons actuellement.

Le fascisme, aussi, essaie de se servir du « socialisme » pour raffermir le règne du capital
financier. Il n'hésite pas devant les falsifications les plus éhontées pour tromper les
masses, pour représenter le règne des magnats de l'industrie lourde comme le « règne
du travail ».

Cependant, la « Révolution fasciste » a aussi un certain contenu économique et
social. Elle clôt définitivement l'époque libérale et inaugure l'époque de la domination
complète du capital des monopoles, antinomie du capitalisme de la libre concurrence.
De même, il est insuffisant de dire que le christianisme est devenu un instrument de
duperie des classes pauvres. Il devint l'idéologie de la classe des propriétaires fonciers
qui s'est emparée d'un pouvoir absolu sous Constantin. Son triomphe coïncide avec le
triomphe complet de l'économie naturelle. En même temps que le christianisme,
l'économie féodale se répand dans toute l'Europe.

Il est certainement faux de rendre le christianisme responsable de la chute de
l'Empire. Mais il a fourni l'armature idéo[60]logique aux classes qui se sont élevées sur
ses ruines.
« Le clergé de l'Orient et de l'Occident condamna même le plus léger prêt à intérêt174.»

Il prenait ainsi en mains les intérêts de la nouvelle classe possédante dont toutes
les richesses provenaient uniquement de la terre. La raison essentielle de la faillite du
christianisme « prolétarien » et du triomphe du christianisme « fasciste » doit être recherchée
dans l'état arriéré du mode de production de cette époque. Les conditions
économiques n'étaient pas encore mûres pour le triomphe du communisme. Les luttes
de classe du II° et du III° siècle n'aboutirent à aucun résultat pour les masses populaires175.
Cela ne signifie pas que les classes pauvres aient accepté le triomphe du catholicisme
sans résistance. L'abondance des hérésies constitue la meilleure preuve du
contraire. Si l'Eglise officielle persécutait avec une telle fureur ces hérésies, c'est
qu'elles représentaient, tout au moins en partie, les intérêts des classes pauvres. Un
auteur du IV° siècle écrit de Constantinople :
« Cette ville, dit-il, est pleine d'esclaves et de gens de métier qui sont tous de
profonds théologiens et qui prêchent dans les boutiques et dans les rues. Priez un
homme de vous changer une pièce d'argent, il vous apprendra en quoi le Fils diffère
du Père. Demandez à un autre le prix d'un pain, il vous répondra que le Fils est inférieur
au Père. Informez-vous si le bain est prêt, on vous dira que le Fils a été créé de rien. »

Comme nous l'avons vu, le christianisme fut d'abord l'idéologie des masses juives
pauvres. Les premières églises se forment autour des synagogues. Les judéochiétiens
avaient leur évangile propre qu'on nommait l'Evangile selon les Hébreux.

Mais probablement assez rapidement, les judéo-chrétiens se fondirent dans la grande
communauté chrétienne. Ils s'assimilèrent dans la grande masse des convertis.
Depuis le II° siècle, époque de la grande extension du christianisme, on n'entend
plus parler de la communauté juive d'Alexandrie. Il est probable que la plupart des
Juifs alexandrins sont entrés dans le giron de l'Eglise176. L'Eglise alexandrine acquit
pendant un certain temps l'hégémonie au sein de la religion nouvelle. Au concile
de Nicée, c'est elle qui donne le ton aux autres communautés chrétiennes.

Mais si les couches paysannes du judaïsme embrassèrent avec ardeur l'enseignement
de Jésus, il n'en fut pas de même de ses classes dominantes et commerçantes.
Au contraire, elles persécutèrent avec ardeur la religion communiste primitive.
Plus tard, quand le christianisme fut devenu la religion des grands propriétaires,
quand ses tendances antiploutocratiques du début se furent limitées seulement au
commerce et à l'usure, il est évident qu'alors aussi l'opposition des classes juives aisées
ne perdit rien de son acuité. Au contraire, le judaïsme acquit de plus en plus
conscience de son rôle propre. Malgré la décadence de l'Empire, le rôle du commerce
fut loin d'être fini. Les classes dominantes ont toujours besoin des produits de luxe de
l'Orient. Si les Juifs jouaient déjà un rôle important dans le commerce aux époques
antérieures, ils deviennent de plus en plus les seuls intermédiaires entre l'Orient et
l'Occident. Juif devient de plus en plus synonyme de marchand.

Le triomphe de l'économie naturelle et du christianisme permit donc d'achever
le procès de sélection qui transforme les Juifs en classe commerçante. Vers la fin de
l'Empire romain, il existe encore, certes, des groupes de Juifs dont l'occupation principale
est l'agriculture ou l'élevage : en Arabie, en Babylonie, en Afrique du Nord. Les
Juifs sont loin d'avoir disparu de Palestine. Contrairement à l'opinion des historiens et
des idéologues idéalistes, les Juifs palestiniens n'ont pas été dispersés aux quatre coins
de l'Univers par les Romains. Nous avons vu que la Diaspora avait eu d'autres causes.
En 484, les empereurs eurent beaucoup de difficulté à réprimer une violente révolte
des paysans samaritains. Au début du VII° siècle, les Juifs se jettent sur Tyr et massacrent
sa population177. En 614, les bataillons juifs de Tibériade, de Nazareth et de la
Galilée, aidèrent le roi perse à conquérir Jérusalem et y exterminèrent une multitude
175 Elles furent la manifestation de la décadence de l'économie romaine. Mais les classes inférieures
n'étaient pas en mesure de se hisser au pouvoir. Une nouvelle classe possédante se servit de leur idéologie
pour s'imposer. Un changement était nécessaire ; il se fit à son profit exclusif. Il en est de même, mutatis
mutandis, pour la « Révolution fasciste ».


d'habitants. Encore au temps de l'invasion musulmane, les Juifs [62] constituaient,
d'après Caro, le fond de la population palestinienne178. La conquête musulmane produira
ici des effets semblables à ceux qu'elle a eus dans tous les pays conquis.
La population, subjuguée, s'assimile progressivement aux conquérants. Tout
comme l'Egypte perdit complètement son caractère propre sous la domination mahométane,
la Palestine fut dépouillée définitivement de son caractère juif. Encore aujourd'hui,
certains rites des paysans arabes de Palestine rappellent leur origine juive.

Dans d'autres pays aussi, les groupes d'agriculteurs ou de pasteurs juifs sont soumis à
une forte poussée assimilatrice et succombent tôt ou tard ; et c'est là le phénomène
essentiel de plus en plus perceptible par l'évolution historique. Seules, les communautés
juives à caractère nettement commercial, nombreuses en Italie, en Gaule, en Germanie,
etc. s'avèrent capables de résister à toutes les tentatives d'assimilation. Que
reste-t-il des tribus juives pastorales d'Arabie, des agriculteurs juifs d'Afrique du
Nord ? Rien, sauf des légendes. Au contraire, les colonies commerciales juives de la
Gaule, de l'Espagne et de la Germanie, ne font que se développer et s'épanouir.

On ne peut donc dire que si les Juifs se sont conservés, ce n'est pas malgré, mais
précisément à cause de leur dispersion. S'il n'y avait pas eu de Diaspora avant la chute
de Jérusalem, si les Juifs étaient demeurés en Palestine, il n'y a aucune raison de
croire que leur sort eût été différent de celui de toutes les nations antiques. Les Juifs,
comme les Romains, les Grecs, les Egyptiens, se seraient mêlés aux nations conquérantes,
auraient adopté leur religion et leurs moeurs. Si même les habitants actuels de la
Palestine eussent continué à porter le nom de Juifs, ils eussent eu autant de commun
avec les anciens Hébreux, que les habitants d'Egypte, de Syrie et de Grèce avec leurs
ancêtres de l'Antiquité. Tous les peuples de l'Empire romain furent entraînés dans sa
débâcle. Seuls, les Juifs se sont conservés parce qu'ils continuèrent à porter dans le
monde barbare, qui a succédé à Rome, les vestiges du développement commercial qui
avait caractérisé le monde antique. Après que le monde méditerranéen se fut disloqué,
ils continuèrent à relier entre elles ses parties éparses.



158 Jacques Zeiller, L'Empire romain et l'Eglise, Paris, 1928 (coll. Histoire du monde, V, 2), p. 28.
159 G.-B. Depping, Histoire du commerce entre l'Europe et le Levant, Paris, 1826.
160 W. Schubart, op. cit., p. 23.
161 Th Mommsen, Histoire romaine, tome VII, p. 274.
162 W. Roscher, Die Juden im Mittelalter, p. 328.
163 K. Kautsky, De oorsprong van het Christendom, p. 223.
164 Strabon, Géographie, XVI, 2, 34.
165 K. Kautsky, op. cit., p. 220.
166 M. Rostovtzeff, op. cit., I, p. 99. Ailleurs : « En Mésopotamie, en Palestine, en Egypte et dans la Cyrénaïque,
les révoltes juives sanglantes et dangereuses éclatèrent après la mort de Trajan. La Cyrénaïque en fut
fortement ravagée. » Rostovtzeff, II, p. 76.
167 M. Rostovtzeff, op. cit., II, p. 64.
168 M. Rostovtzeff, op. cit., II, p. 65.
169 K. Kautsky, op. cit., p. 330.
170 Movers, Die Phönizier, p. 1.
171 Hölscher, Urgemeinde und Spätjudentum (Avhandlinger utgitt av Det Norske Videnskaps Akademie i
Oslo, Hist.-filos. klasse, 1928, n° 4), p. 26.
172 M. Rostovtzeff, op. cit., II, p. 223.
173 W. Schubart, op. cit., tome II, pp. 97.
174 Gibbon, op. cit., tome II, pp. 196-7.
176 W. Schubart, op. cit., p. 46.
177 Samuel Krauss, Sudien zur byzantinischen-jüdischen Geschichte, Vienne, 1914.
178 G. Caro, Sozial- und Wirtschaftsgeschichte der Juden im Mittelalter und der Neuzeit, 1908-1920.




D) Les Juifs après la chute de l'Empire romain
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C'est donc bien la transformation de la nation juive en classe qui est à l'origine
de la « conservation du judaïsme ». A l'époque de la ruine de l'Empire romain, leur
rôle commercial ne cesse de prendre de l'importance.

« Si les Juifs avaient déjà participé avant la chute de l'Empire romain au commerce
mondial, ils atteignirent une prospérité plus grande encore après sa fin179. »
Il est probable que les marchands, syriens, dont on parle à la même époque,
étaient aussi juifs. Cette confusion était fréquente dans l'Antiquité. Ovide parle, par
exemple, du « jour peu propre aux affaires, où revient, chaque semaine, la fête célébrée
par les Syriens de Palestine180 ».

Au IV° siècle, les Juifs appartenaient aux couches aisées et riches de la population...
Chrysostome dit des Juifs qu'ils possèdent de grandes sommes d'argent et que
les Patriarches rassemblent des trésors immenses. Il parle des richesses des Juifs
comme d'un fait que les contemporains connaissent bien181.

Pour de longs siècles, les Juifs seront les uniques intermédiaires commerciaux
entre l'Orient et l'Occident. Le centre de la vie juive s'établit de plus en plus en Espagne
et en France. Le maître de poste arabe, Ibn Khordâdhbeh (IX° siècle), parle dans
son livre des routes des Juifs radamites qui, dit-il, « parlent le persan, le romain,
l'arabe, les langues franque, espagnole et slave. Ils voyagent d'Occident en Orient et
d'Orient en Occident, tantôt par terre et tantôt par mer. Ils apportent de l'Occident
des eunuques, des femmes esclaves, des garçons, de la soie, des pelleteries et des
épées. Ils s'embarquent dans le [64] pays des Francs, sur la mer Occidentale et se dirigent
vers Faramâ (Peluse)… Ils se rendent dans le Sind, l'Inde et la Chine. A leur retour,
ils se chargent de musc, d'aloès, de camphre, de cannelle et d'autres produits
des contrées orientales. Quelques-uns font voile vers Constantinople, afin d'y vendre
leurs marchandises ; d'autres se rendent dans le pays des Francs ».

C'est sûrement à leurs importations que se rapportent les vers de Théodulphe
relatifs à la richesse de l'Orient. L'Espagne est encore mentionnée dans le texte d'une
formule de Louis le Pieux à propos du Juif Abraham de Saragosse... Les Juifs sont donc
les pourvoyeurs d'épices et d'étoffes précieuses. Mais on voit par les textes d'Agobard
qu'ils vendent aussi du vin. Ils s'occupent, au bord du Danube, du commerce du sel.
Au X° siècle, des Juifs possèdent des salines près de Nuremberg. Ils font aussi le commerce
d'armes. En outre, ils exploitent les trésors des églises. Mais leur grande spécialité
c'est le commerce d'esclaves. Quelques-uns se vendent dans le pays mais la majorité
est exportée en Espagne. « Juif » et « marchand » deviennent des termes synonymes182.

Ainsi, il est dit dans un édit du roi Louis :
« Des marchands, C'est-à-dire des Juifs et d'autres marchands, d'où qu'ils viennent,
de ce pays ou d'autres pays, doivent payer une taxe juste soit pour des esclaves
soit pour d'autres marchandises, de même qu'il en était d'usage sous d'autres rois183. »
Il est indubitable qu'à l'époque carolingienne, les Juifs étaient les principaux intermédiaires
entre l'Orient et l'Occident. Leur position déjà prédominante dans le commerce à l'époque du
déclin de l'Empire romain, les a bien préparés à ce rôle.

On les traitait alors à l'égal des citoyens romains. Le poète Rutilius se plaignait que la nation
vaincue opprimait les vainqueurs184.
Au milieu du IV° siècle, des commerçants juifs s'étaient fixés à Tongres et à
Tournai. Les évêques entretenaient les meilleures relations avec eux et encourageaient
fortement leur commerce. Sidoine Apollinaire priait l'évêque de Tournai (en 470) de
les [65] accueillir favorablement, étant donné que « ces gens faisaient habituellement
de belles affaires185 ».

Au VI° siècle, Grégoire de Tours parle des colonies de Juifs à Clermont-Ferrand et
à Orléans. Lyon possédait également à cette époque, une nombreuse population de
commerçants juifs186. L'archevêque de Lyon Agobard, dans sa lettre de Insolentia Judoeorum,
se plaint que les Juifs vendent des esclaves chrétiens en Espagne. Le moine
Aronius, au VIII° siècle, mentionne un Juif habitant le pays des Francs, qui rapportait
des choses précieuses de Palestine187.

« A Antioche, saint Jean Chrysostome montre les Juifs occupant les premières positions commerciales de la
cité, faisant suspendre toutes les affaires quand ils célèbrent leurs fêtes. » C. Jannet, Les Grandes Epoques
de l'Histoire économique, p. 137.

Il est donc évident qu'en France, dans les premiers siècles du Moyen Age, les
Juifs sont essentiellement commerçants188. En Flandre, où les Juifs habitaient depuis
les invasions des Normands et jusqu'à la première croisade, le commerce se trouvait
entre leurs mains189. Vers la fin du IX° siècle, il y avait à Huy une grande communauté
juive. Les Juifs y occupaient une position importante et faisaient un commerce florissant...
En 1040, à Liège, ils tenaient le commerce entre leurs mains190. En Espagne,
« tout le commerce extérieur était exploité par eux. Ce commerce s'étendait sur toutes
les denrées du pays : vins, huiles, minéraux. Les étoffes et les épices leur arrivaient du
Levant. Il en était de même dans les Gaules191 ».

Les Juifs de Pologne et de Petite Russie, se rendaient également en Europe occidentale
pour y vendre des esclaves, des fourrures et du sel et pour y acheter toutes
sortes d'étoffes. On lit dans une source hébraïque du XII° siècle que les Juifs achetaient
sur les marchés rhénans, de grandes quantités d'étoffes de Flandre, pour les échanger
en Russie contre des fourrures. Le commerce juif entre Mayence et Kiev, « la place [66]
du commerce la plus importante de la plaine du Sud192 », était très intense193.
Il y avait certainement une importante colonie commerciale de Juifs à cette époque
à Kiev, puisqu'on lit dans une chronique de 1113 que
« pour décider Monomaque à venir le plus tôt à Kiev, les habitants de cette ville
lui firent savoir que la population s'apprête à piller les Boïars et les Juifs194 » .

Le voyageur arabe Ibrahim Al-Tartoushi témoigna également de l'ampleur du
commerce juif entre l'Europe et l'Orient. Il écrit en 973, visitant Mayence :
« Il est merveilleux que sur un point aussi éloigné de l'Occident, on trouve de
telles quantités d'épices provenant de l'Orient le plus éloigné. »

Dans l'histoire mise sous le nom du juif Ben Gourion, dans l’oeuvre du géographe
arabo-persan Qazwini et la relation de voyage du juif espagnol Ibrahim ibn Iakov, du
X° siècle, on mentionne le prix du blé à Cracovie et à Prague, et des mines de sel appartenant
aux Juifs195. D'après Gumplowicz, les Juifs étaient les seuls intermédiaires
entre les bords de la Baltique et l'Asie. Un vieux document caractérise ainsi les Khazars,
peuplade mongole de la mer Caspienne, convertie au judaïsme :
« Ils n'ont pas d'esclaves de la terre parce qu'ils achètent tout au moyen de l'argent196.».

Itil, la capitale des Khazars, était un grand centre commercial d'où partait le trafic
des marchandises aboutissant à Mayence.

Le converti Herman raconte, dans un écrit autobiographique, que lorsqu'il était
encore juif, à l'âge de 20 ans (à peu près en 1127), il voyageait régulièrement de Cologne
à Mayence pour s'occuper des affaires commerciales, car « tous les Juifs s'occupent
du commerce » (siquidem omnes judaei negotiationi inserviunt).
Les paroles du Rabbin Eliezer ben Natan sont aussi caractéristiques pour
l'époque :
« Le commerce, mais c'est là notre moyen de subsistance principal197. »
Les Juifs constituent« la seule classe dont la subsistance est due au négoce. Ils sont en même temps,
par le contact qu'ils conservent les uns avec les autres, le seul lien qui subsiste entre
l'Orient et l'Occident198. »

La situation des Juifs dans la première moitié du Moyen Age est donc extrêmement
favorable. Les Juifs sont considérés comme faisant partie des classes supérieures
de la société et leur situation juridique ne s'éloigne pas sensiblement de celle de la
noblesse. Sous Charles le Chauve, l'édit de Pîtres (864) punit la vente de l'or ou de
l'argent impurs par le fouet, lorsqu'il s'agit de serfs ou de corvéables, et d'une amende
d'argent quand il s'agit de Juifs ou d'hommes libres199.

« Les Juifs remplissaient alors un rôle qui répondait à une urgente nécessité économique,
que personne d'autre ne pouvait satisfaire : la profession commerciale200 ».
Les historiens bourgeois ne voient généralement pas de grande différence entre
le commerce et l'usure antiques ou moyenâgeux et le capitalisme à notre époque. Cependant,
il y a entre le commerce médiéval et l'usure qui lui est liée, au moins autant
de distance qu'entre le grand propriétaire capitaliste travaillant pour le marché et le
seigneur féodal ; entre le prolétaire moderne et le serf ou l'esclave. Le mode de production
dominant, à l'époque de la prospérité commerciale des Juifs, était féodal. On
produisait essentiellement des valeurs d'usage et non pas des valeurs d'échange. Chaque
domaine se suffisait à soi-même. Seuls, certains produits de luxe : épices, étoffes
précieuses, etc., étaient l'objet d'un échange. Les seigneurs cédaient une partie des
produits bruts de leurs terres contre ces marchandises rares venant de l'Orient.

La société féodale, basée sur la production des valeurs d'usage [68] et le
« capitalisme » dans sa forme primitive commerciale et usuraire, ne s'excluent pas
mais se complètent.

« Le développement autonome et prédominant du capital comme capital commercial
correspond à un système de production dans lequel le capital ne joue aucun
rôle, et à ce point de vue on peut dire qu'il est en raison inverse du développement
économique de la société... Aussi longtemps que le capital commercial assure
l'échange des produits de communautés peu développées, il réalise non seulement en
apparence, mais presque toujours en réalité, des profits exagérés et entachés de
fraude. Il ne se borne pas à exploiter la différence entre les coûts de production des
divers pays, en quoi il pousse à l'égalisation des valeurs des marchandises, mais il
s'approprie la plus grande partie de la plus-value. Il y parvient en servant d'intermédiaire
entre les communautés qui produisent avant tout des valeurs d'usage et pour
qui la vente de ces produits à leur valeur est d'une importance secondaire, ou en traitant
avec des maîtres d'esclaves, des seigneurs féodaux, des gouvernements despotiques,
qui représentent la richesse jouisseuse201... ».

Tandis que le capital commercial ou bancaire moderne n'est, économiquement
parlant, qu'un appendice du capital industriel et ne fait que s'approprier une partie
de la plus-value créée dans le procès de la production capitaliste, le capital commercial
et usuraire réalise ses bénéfices en exploitant la différence entre les coûts de production
des divers pays, en s'appropriant une partie de la plus-value extorquée à
leurs serfs par les seigneurs féodaux.


« C'est toujours la même marchandise en quoi l'argent se convertit dans la première
phase et qui dans la seconde phase se convertit en plus d'argent202. »
Le marchand juif n'investit pas de l'argent dans la production comme le fera,
quelques siècles plus tard, le marchand des grandes villes médiévales. Il n'achète pas
des matières premières, il ne finance pas les artisans drapiers. Son capital commercial
n'est que l'intermédiaire entre des productions qu'il ne domine pas et dont il ne crée
pas les conditions203.

Au commerce se lie intimement le prêt à intérêt, l'usure. Si la richesse accumulée
dans les mains de la classe féodale implique le luxe et le commerce qui sert à le procurer,
le luxe à son tour, devient le signe distinctif de la richesse. Au début, le surproduit
accumulé permet au seigneur l'acquisition des épices, des tissus orientaux, des
soieries ; plus tard, tous ces produits deviennent les attributs de la classe dominante.
L'habit commence à faire le moine. Et lorsque les revenus ordinaires ne permettent
pas de mener le train de vie qui devient habituel à la classe des propriétaires, il faut
emprunter. Un deuxième personnage s'ajoute au marchand : l'usurier. Généralement,
à cette époque le second personnage ne fait qu'un avec le premier.

Seul le marchand dispose des écus nécessaires au riche dissipateur noble.
Mais ce n'est pas seulement le seigneur qui a recours à l'usurier.
Quand le roi a besoin de réunir une armée immédiatement et que le produit normal des impôts ne suffit pas,
il est obligé de s'adresser à l'homme aux écus. Lorsque le paysan, par suite d'une mauvaise récolte, d'une épidémie
ou du poids exorbitant des taxes, des impôts et des servitudes, ne peut plus
s'acquitter de ses charges ; quand il a mangé ses semences, quand il ne peut plus renouveler
les instruments de travail usés, il doit emprunter ce qui lui est nécessaire chez l'usurier.

Le trésor de l'usurier est donc indispensable à une société à base d'économie naturelle
; il constitue la réserve où puise la société lorsque diverses circonstances accidentelles
interviennent.

« Le capital productif d'intérêts, le capital usuraire, si nous lui appliquons le
nom qui correspond à sa forme primitive, appartient, avec son frère, le capital commercial,
aux formes antédiluviennes du capital, aux formes antérieures de loin à la
production capitaliste et qui se retrouvent dans les organisations les plus différentes
de la société204. »

« Que les Juifs allemands prêtaient sur gages déjà avant la première croisade,
cela est indiscutable. Quand en 1107, l'évêque Herman de Prague mit en gage chez les
Juifs de Ratisbonne des magnifiques draperies d'église pour la somme de 500 marks
d'argent, il est difficile de croire que ce fut là la première opération de crédit de ce
genre. Du reste, un document hébraïque témoigne que le prêt sur gage était habituel
aux Juifs allemands de ce temps. Mais à cette époque, le crédit ne constituait pas encore
une profession indépendante, il était étroitement lié au commerce205. »

Souvent les rois et les grands seigneurs engageaient chez les Juifs les produits
des impôts et des taxes. Et c'est ainsi que nous voyons apparaître des Juifs dans le rôle
de fermiers d'impôts, de percepteurs de taxes206. Les ministres des Finances des rois
du haut Moyen Age, étaient souvent juifs. En Espagne, jusqu'à la fin du XIV° siècle, les
grands banquiers juifs étaient en même temps les fermiers d'impôts. En Pologne, les
« rois confiaient aux Juifs les fonctions importantes de l'administration financière
de leurs domaines... Sous Casimir le Grand et Ladislas Jagellon, on n'affermait
pas seulement aux Juifs les impôts publics, mais aussi des sources de
revenus aussi importants que la monnaie et les salines royales. Ainsi par exemple,
on sait que le « Rothschild » de Cracovie, Levko, le banquier de trois rois
polonais, a affermé, dans la deuxième moitié du XIV° siècle, les fameuses salines
de Wieliczka et de Bochia, et qu'il administrait aussi l'hôtel des monnaies de
Cracovie207 ».

Aussi longtemps que dominait l'économie naturelle, les Juifs lui étaient indispensables.
C'est son déclin qui donnera le signal des persécutions contre les Juifs et
compromettra pour longtemps leur situation.

















179 L. Brentano, Eine Geschichte der wirtschaftlichen Entwicklung Englands, Jena, 1927-1929, p. 361.
180 Si même ces Syriens ne sont pas juifs, c'est un fait qu'on n'en parle plus à l'époque carolingienne. Il est
possible qu'ils se soient fondus dans les communautés commerciales juives, à moins qu'ils n'aient disparu
complètement pour d'autres causes. A l'époque carolingienne, « Juif » est parfaitement synonyme de
« marchand ».
181 Rabbin Dr. L. Lucas, Zur Geschichte der Juden in vierten Jahrhundert, Berlin, 1910.
182 Henri Pirenne, Mahomet et Charlemagne, 2° éd., p. 237.
183 Dr. Julius Brutkus, Der Handel der westeuropäischen Juden mit dem mittelalterlichen Kiew (en yiddish),
dans Schriften für Wirschaft und Statistik, 1928.
184 De reditu suo, I, 398 ; cf. G. B. Depping, Les Juifs dans le Moyen Age, Paris, 1834, p. 18.
185 S. Ullman, Histoire des Juifs en Belgique jusqu'au XVIII° siècle, Anvers, s.d., pp. 9-10.
186 H. Pirenne, Les villes au Moyen Age, p. 313.
187 I. Schipper, Anfänge des Kapitalismus bei den abenländischen Juden im früheren Mittelalter,1907.
188 H. Sée, Esquisse d'une histoire économique et sociale de la France, Paris, 1929, p. 91.
189 Verhoeven, Algemeene Inleiding tot de Belgische Historie, cité par Ullmann, op. cit.,p. 8.
190 Ullmann, op. cit., pp. 12-14.
191 Bédarride, Les Juifs en France, en Italie, en Espagne, p. 53.
192 H. Pirenne, op. cit..
193 Dr. Julius Brutzkus, op. cit..
194 Idem.
195 Schipper, Anfänge des Kapitalismus bei den abendländischen Juden.
196 Dr. Julius Brutzkus, Di Geshikhte fun di Bergyiden oyf kavkaz (Histoire des Juifs montagnards au
Caucase), en yiddish, dans Historishe Shriften fun Yivo (Yivo Studies in History), t. 2, Wilno, 1937, pp. 26-
42, résumé anglais, pp. VI-VII.
197 I. Schipper, Yidishe Geschikhte (Wirtschaftsgeshikhte), Varsovie, 1930 (en yiddish), tome II, p. 45.
198 Henri Pirenne, Mahomet et Charlemagne, p. 153.
199 Les Juifs sont même mieux protégés que les nobles par le privilège accordé à ceux de Spire par Henri IV
(1090). Le chroniqueur polonais du XII° siècle, Vincenti Kadlubek, nous apprend que la même peine, la
« septuaginta », qui était fixée pour lèse-majesté ou pour le blasphème, était appliquée aux assassins des
Juifs. En 966, l'évêque de Vérone se plaignait que lors de batailles entre clercs et Juifs, les premiers étaient
punis d'une amende triple à celle que devaient payer les Juifs.
200 W. Roscher, Die Juden im Mittelalter, p. 324.
201 Karl Marx, Das Kapital, III, Bd., Berlin, 1953, pp. 359, 362-3 ; cf. la trad. française, livre III, t. 1, Paris, Ed.
sociales, 1957, pp. 336-339.
202 Karl Marx, Le Capital, livre III.
203 Karl Marx, op. cit., livre III, p. 362 (éd. allemande, Berlin, 1953) ; t. 1, p. 338 (trad. française, Paris,
1957).
204 Karl Marx, Le Capital, livre III (Das Kapital, III, Berlin, 1953, p. 641 ; trad. franç., livre III, t. 2, Paris Ed.
sociales, 1959, p. 253).
205 Caro, op. cit., p. 197.
206 « Les banquiers se chargeaient aussi d'opérer la recette des grandes propriétés seigneuriales. Ils faisaient
en quelque sorte fonction de régisseurs et d'intendants. »
G. Davenel, Histoire économique de la Propriété, etc., Paris, 1886-1920, tome I, p. 109.
207 I. Schipper, Yidishe Geschikhte, tome IV, p. 224.

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