samedi 20 février 2010

les juifs, partie 3

Les rapports des juifs avec les autres classes de la société.
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L'évolution de la situation sociale et économique des Juifs fut d'une influence
déterminante sur les rapports qui les liaient[89] aux autres classes sociales. A l'époque
de leur apogée commerciale, ils sont protégés avec sollicitude par les rois et les
nobles. Leurs relations avec les paysans sont sans grande importance. Par contre, les
rapports des Juifs avec la classe bourgeoise furent hostiles dès son entrée sur la scène
de l'histoire.

Eliminé du commerce, le « capital » juif se cantonne uniquement dans l'usure.
Cette nouvelle situation a pour résultat le changement d'attitude de la noblesse et de
la royauté à l'égard des Juifs. Les seigneurs, dans l'obligation de défendre leurs propriétés
menacées, passent souvent à une lutte impitoyable contre les usuriers qui les
ruinent. Les rois continuent à « protéger les Juifs » mais en réalité, ils s'en servent
pour pomper à leur profit les ressources du pays. Mais aussi longtemps que l'économie
échangiste n'a pas encore pénétré dans le domaine rural, la situation des Juifs
demeure encore relativement supportable.

C'est seulement lorsque la campagne commence à se « capitaliser », lorsque seigneurs
et paysans commencent à conquérir un champ d'activité de plus en plus étendu,
que toutes les classes de la société se trouvent d'accord pour persécuter et expulser
les Juifs. La victoire de l'économie basée sur l'argent est aussi la défaite de l'ancien
« homme d'argent ». Éliminés de leur rôle de banquiers de la noblesse, quelques Juifs
parviennent encore à se cramponner dans les « trous » de l'économie. Devenus tenanciers
des Monts-de-Piété, marchands de vieux habits, colporteurs et fripiers, il mènent
une vie misérable dans de sombres ghettos, en butte à la haine et au mépris du peuple.

C'est de plus en plus avec les pauvres, les artisans et les paysans que les Juifs sont
uniquement en rapport. Et souvent la colère du peuple, dépouillé par les rois et les
seigneurs et obligé d'engager ses dernières hardes chez les Juifs, se tourne contre les
murs du [90] ghetto. Les seigneurs et les riches bourgeois qui se servent des Juifs pour
exploiter encore le peuple, utilisent souvent ces émeutes populaires pour dépouiller
les « esclaves de leur trésor ».


A) La royauté et les Juifs
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Lorsque l'ennemi des Juifs, Gonzalo Matiguez, offrit au roi de Castille trois millions
de pièces d'or à condition qu'il chassât les Juifs, l'évêque don Gil lui répondit :
« Les Juifs sont un trésor pour le roi, un vrai trésor ! Et toi, tu veux les chasser...
Tu n'es donc pas un moindre ennemi du roi que des Juifs... »
Encore, en 1307, à la suite d'une résolution des prêtres castillans contre l'usure
juive, le roi interdit de susciter des difficultés aux Juifs.

« Les Juifs, dit un décret à ce sujet, appartiennent au roi à qui ils paient des impôts
; et c'est la raison pour laquelle il est impossible d'admettre une quelconque limitation
de leur vie économique, étant donné que cela porterait préjudice au trésor
royal. »

En Pologne, la protection royale a pris des proportions inaccoutumées à cette
époque. Ainsi, en 1504, le roi polonais Alexandre déclare
« qu'il agit envers les Juifs comme il sied aux rois et aux puissants qui ne doivent
pas se distinguer seulement par leur tolérance à l'égard des chrétiens, mais aussi envers
les adeptes d'autres religions239 ».

Un autre roi polonais, le roi Casimir Jagellon, dit de même
« qu'il fait ce que lui dicte le principe de tolérance imposé par la loi divine ».
La raison de cette attitude n'est pas difficile à comprendre. Les Juifs constituaient
pour les rois une source de revenus des plus appréciable. Par exemple, en Espagne,
ce sont les financiers juifs, les frères Ravia, qui ont permis aux rois castillans
de finir heureusement la guerre contre les Maures. D'autres banquiers juifs ont soutenu
les rois espagnols dans leur lutte contre la noblesse. Une organisation fiscale spéciale,
constituée pour la perception d'impôts juifs fonctionnait dans plusieurs pays. En
Angleterre, le scaccarium judaeorum permettait d'enregistrer toutes les affaires
des Juifs et c'est par son intermédiaire que s'effectuait le recouvrement de leurs
créances. Il était dirigé par un collège de sept membres, dont trois juifs, deux chrétiens
et deux employés du roi. Chaque opération de crédit rapportait 10 % au trésor royal.

Il va de soi que la royauté ne pouvait se contenter d'une aussi maigre part. Aussi,
les mesures appropriées, telles que des confiscations extraordinaires, venaient suppléer
à la carence des impôts normaux.

Juridiquement, les Juifs étaient des Kammerknechte, des esclaves du trésor
royal, et dans les pays où le pouvoir politique était extrêmement morcelé, les esclaves
du trésor des seigneurs.

Remplir les caisses des puissants, telle devint leur raison d'être240.
Dans les lois anglo-saxonnes, il est dit : « Ipsi Judaei et omnia sua regis sunt »,
c'est-à-dire, les Juifs et tous leurs biens appartiennent au roi. La législation de l'Espagne
du Nord s'exprime de la même façon :
« Les Juifs sont esclaves du roi et appartiennent pour toujours au fisc royal241. »
Le système était d'une grande simplicité. Les Juifs dépouillaient les seigneurs et
les rois écorchaient les Juifs. Mais pour pouvoir les écorcher, il fallait qu'ils fussent là.
C'est pourquoi les rois protégeaient les Juifs et stimulaient leurs entreprises par tous
les moyens en leur pouvoir.

Mais si le roi, en tant que représentant de l'Etat, avait intérêt à protéger les Juifs,
il ne faut pas oublier qu'il était en même [92] temps un grand seigneur, par conséquent
un de leurs grands débiteurs.

Dans ce rôle, il était évidemment tenté de mettre un terme à leurs entreprises, ce
qui constituait toujours une opération fort fructueuse. Mais tandis que la volonté des
seigneurs de moindre importance de se libérer de leurs dette et de leur convoitise
était précisément mise en échec et contenue par la protection que la royauté accordait
aux Juifs, le « Grand Seigneur-roi » n'avait évidemment pas de telles entraves extérieures
à surmonter. « Deux âmes habitaient donc son corps. » En tant que roi, il combattait
les revendications de la noblesse et de la bourgeoisie et s'opposait aux massacres
et à l'expulsion des Juifs ; en tant que le plus grand propriétaire terrien, il avait luimême
le plus grand intérêt aux persécutions dirigées contre les Juifs.

Les moyens dont disposaient les rois pour « extraire » de l'argent de leurs esclaves
juifs étaient très variés. Il y avait d'abord les arrestations en masse. On emprisonnait
les Juifs sous le premier prétexte venu et on ne les libérait que lorsqu'ils s'étaient
acquittés de sommes considérables. Par ce moyen, en 1180, le roi de France Philippe II
Auguste a extorqué aux Juifs 15.000 marks. Le comte Alphonse de Poitiers a
« encaissé » dans une occasion semblable 20.000 livres.

On usait encore d'autres moyens. On accusait les Juifs d'empoisonner les puits et
d'employer le sang des chrétiens pour leurs cérémonies religieuses (procès rituels). En
1321, les Juifs de France sont condamnés à une amende de 150.000 livres pour avoir
empoisonné les puits.

Enfin l'opération la plus réussie du genre consistait à expulser les Juifs, à confisquer
leurs biens et à les réadmettre ensuite contre paiement de sommes formidables.
En 1182, Philippe Auguste chasse tous les Juifs de son royaume et confisque tous leurs
biens immobiliers. Il leur permet de rentrer quinze ans plus tard et se fait offrir pour
cette « charité » 150.000 marks. A nouveau, en 1268, le roi de France Louis IX décrète
que tous les Juifs doivent quitter la France et que leurs trésors seront confisqués. Aus-
sitôt après, des pourparlers sont engagés avec ses « servi camerae » et la mesure est
rapportée moyennant des cadeaux considérables.

L'expulsion des Juifs en 1306 rapporte au roi de France Philippe le Bel 228.460
livres, somme énorme pour l'époque. Invités à nouveau à rentrer en 1315, les
Juifs versent pour cette nouvelle faveur 22.500 livres. Mais déjà six ans plus tard, ils
se trouvent obligés de prendre à nouveau le chemin de l'exil.

L'histoire des Juifs de France et du Languedoc finit en 1394 par leur expulsion
définitive, accompagnée de l'épilogue habituel : la confiscation de tous leurs biens.
Ces procédés ne sont pas limités à la France. En 1379, les princes autrichiens
emprisonnent tous les Juifs se trouvant sous leur dépendance, ceux-ci ne parviennent
à se libérer qu'en s'acquittant de fortes sommes. Les mêmes princes mettent à profit
une agitation antijuive parmi les paysans, en 1387, pour faire payer aux Juifs 16.000
marks.

L'attitude des rois et des princes envers les Juifs semble donc assez contradictoire.
Mais c'est le développement économique qui la détermine en dernière analyse.
Là où les Juifs jouent un rôle indispensable dans la vie économique, là où l'économie
échangiste ne se développe que faiblement, l'intérêt étatique pousse les rois à protéger
les Juifs, à les défendre contre tous leurs ennemis. Ainsi, en Pologne, la royauté
apparaît toujours comme leur protectrice la plus ferme.

Dans les pays plus développés, où l'usure n'est plus qu'un anachronisme, les rois
se font moins de scrupules à piller les Juifs. Bientôt la seule puissance financière importante
sera celle de la bourgeoisie, s'appuyant sur le développement de l'économie
et les Juifs perdront tout intérêt aux yeux des rois. Que sont les « banquiers juifs » à
côté de financiers tels que les Fugger, les Médicis ? Voilà ce que dit Schipper à propos
de l'importance de ces « banquiers juifs » :
« En ce qui concerne l'importance des capitaux des banquiers juifs d'Italie, nous
n'avons trouvé parmi les capitalistes juifs que deux familles réellement riches. Mais
qu'étaient-ils en comparaison des magnats tels que les Médicis qui, vers 1440, possédaient
un demi-million de florins, ou Agostino Chigi qui a laissé, en 1520, 800.000
ducats242 ! »

Les banquiers juifs n'avaient à leur disposition que quelques milliers de florins.
Il va de soi que dans ces conditions, les Juifs ne pouvaient plus présenter d'intérêt
pour les rois. L'ère des grands magnats juifs qui soutenaient le pouvoir royal
contre ses ennemis intérieurs et extérieurs, était définitivement close.
« Les dépenses croissantes de la guerre, plus coûteuse à mesure que les mercenaires
et la flotte y jouent un plus grand rôle, imposent à l'Etat et aux princes
des nécessités les obligeant à alimenter leur trésor à une source nouvelle. Dès
lors, il n'y a qu'une chose à faire : s'adresser au Tiers-Etat, c'est-à-dire aux villes
et à leur demander d'ouvrir la bourse243. »

Le déclin de la position économique des Juifs produit de la « capitalisation » de
l'économie a eu pour effet la perte de la protection que leur avaient accordée les rois
et princes. Les rois s'associent activement aux persécutions et au pillage des Juifs.


B) La noblesse et les Juifs
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Dans le haut Moyen Age, les Juifs étaient indispensables aux nobles en tant que
principaux fournisseurs de produits orientaux. Plus tard, le noble dissipateur, vivant
sans calcul, avait besoin des Juifs comme réserve d'argent toujours prête à satisfaire
ses caprices. Pour beaucoup de seigneurs puissants le Juif était, comme pour les rois,
une source de revenus importants. A l'époque où l'autorité royale ne s'était pas en-
core imposée incontestablement à la noblesse, des conflits fréquents éclatent entre
princes, seigneurs et rois pour la possession des Juifs244.
Au XII° siècle, on parle beaucoup du procès entre la comtesse Blanche et le roi
Philippe Auguste au sujet du Juif Kresslin qui s'était enfui du territoire de la comtesse
pour se réfugier sur les terres du roi.

A l'exemple des rois, les barons s'étaient appropriés les Juifs. Quand il énumérait
ses revenus, un baron disait « mes Juifs » comme il disait « mes terres ». Cette propriété
était, en effet, d'un bon rapport.
Thibaut, comte de Champagne, était aussi convaincu que le roi Philippe, de son
droit de propriété sur les Juifs qui demeu[95]raient sur ses domaines. Ils concluent en
1198 une convention par laquelle ils se promettaient réciproquement de ne pas retenir
les Juifs de l'autre245.

La pratique de conventions au sujet des Juifs se propage rapidement au XIII° siècle.
Au lieu d'avoir à mener de longs procès, les rois et les princes s'engagent à se livrer
réciproquement les Juifs qui se réfugient sur leur territoire. Un accord semblable
conclu en 1250 dit qu'aussi bien le roi que les princes conservent leurs droits envers
les Juifs « qui sont comme esclaves ». (« Judaeus tam quam proprius servus ».)
« Plus tard, nous voyons des Juifs mis en quelque sorte aux enchères. Philippe II
achète au comte de Valois, son frère, tous les Juifs de son comté après avoir eu un
procès avec lui au sujet de 43 Juifs dont il réclamait la propriété. Il lui achète en outre
un Juif de Rouen qui rapportait 300 livres par trimestre246. »
« Étant donné que les princes électeurs ont le droit d'exploiter dans leurs domaines
toutes les mines d'or, d'argent, d'étain, de fer, ainsi que les mines de
sel, qu'il leur soit aussi permis d'admettre et de posséder des Juifs. »

C'est ainsi que s'exprime une « bulle d'or » de l'empereur germanique de l'an
1356.
Bientôt les villes allemandes, de plus en plus prospères disputeront aux rois et
aux princes le droit de posséder les Juifs. Tout comme entre la royauté et les princes,
un accord interviendra aussi avec les villes qui acquerront ainsi une part importante
des bénéfices que rapportait l'exploitation des Juifs.

Il va de soi que tous ceux qui profitaient ainsi de l'usure juive ne pouvaient être
qu'hostiles à la conversion des Juifs au christianisme. Il est tellement vrai que la religion
est le reflet d'une fonction économique, que le passage des Juifs au christianisme
amenait automatiquement l'abandon de leur profession par les convertis.

« Les conférences provoquées par les nouveaux convertis amenaient toujours sinon
la conviction des rabbins qui soutenaient la discussion, du moins la conversion
violente d'un certain nombre de Juifs. C'était au point que les seigneurs et les évêques
eux-mêmes, à qui on enlevait ainsi leurs Juifs et que l'on privait des revenus qu'ils en
retiraient adres[96]sèrent à plusieurs reprises leurs plaintes au roi. L'évêque Palencia,
à la suite d'une conférence provoquée par un Juif converti, Jehuda Nosca - conférence
qui avait amené la conversion d'un grand nombre de Juifs, suppliait le roi de venir à
son aide, vu que ses ressources allaient être considérablement réduites247. »

Le roi anglais, Guillaume II, qui allait jusqu'à affermer aux Juifs les revenus des
sièges épiscopaux vacants, forçait les Juifs convertis à retourner au judaïsme pour ne
pas perdre les bénéfices qu'il en tirait.

Pour empêcher la conversion des Juifs, un autre roi anglais, Henri II, décréta que
les biens des Juifs embrassant le christianisme, seraient attribués à la Couronne, pour
compenser les pertes des profits que les Juifs eussent apportés au roi s'ils ne se fussent
pas convertis248.

On voit par là la naïveté de nos historiens idéalistes qui s'imaginent que tous les
efforts de la chrétienté tendaient vers la conversion des Juifs et qui croient que toutes
les souffrances des Juifs doivent être expliquées par la résistance qu'ils ont opposée à
ces efforts. Aussi longtemps que la fonction économique représentée par le judaïsme
était nécessaire, on s'opposait à leur assimilation religieuse. C'est seulement quand le
judaïsme est devenu superflu économiquement qu'il dut s'assimiler ou disparaître.

Ce n'était naturellement qu'une partie minime de la noblesse qui tirait profit de
l'usure juive. Pour la majorité des seigneurs féodaux, le Juif était une cause directe de
leur ruine. Pour que le roi ou le prince pussent dépouiller les Juifs, il fallait que la
majorité des nobles gémît sous le poids de ses dettes.

Forcés d'abandonner ainsi aux Juifs une partie de la plus-value qu'ils extorquaient
aux paysans, il était évident que les nobles essaieraient de la leur reprendre à
la première occasion. L'endettement des nobles chez les usuriers juifs contenait en
germe des conflits sanglants.

En 1189, il y eut des excès antijuifs dans une série de villes anglaises : à Londres,
à Lincoln, etc.
Une année plus tard éclata la tragédie de York. Les chevaliers débiteurs des Juifs
yorkais, sous la direction d'un certain Mallebidde, attaquent les Juifs et le scaccarium
judaeorum. Les traites trouvées dans le scaccarium sont solennellement brûlées et les
Juifs réfugiés au château doivent subir un siège. L'affaire finit par un suicide en masse
des Juifs assiégés. L'habituel épilogue ne manque pas : le roi fait passer en sa possession
les dettes des suicidés, étant donné que les Juifs étaient esclaves de son trésor.

Les massacres antijuifs à Londres, en 1264, où il y eut 550 victimes, avaient été organisés
aussi par des propriétaires fonciers débiteurs des Juifs. Il en est de même en ce
qui concerne les émeutes antijuives dans d'autres villes. Ainsi, à Canterbury, on commença
par assaillir le scaccarium judaeorum.

Dans l'Europe entière, des assemblées de la noblesse ne cessent de protester
contre l'usure juive. Leurs différentes revendications caractérisent le mieux la position
des féodaux vis-à-vis des Juifs.

Dans la deuxième moitié du XIII° siècle, les cortès castillans soumettent trois exigences
au roi :

l° La réglementation des opérations de crédit juives et la limitation du taux d'intérêt
réclamé par les usuriers ;
2° L'interdiction du droit héréditaire de possession de terres aux Juifs ;
3° Une réforme de l'administration des finances et l'élimination des fonctionnaires
et intendants juifs.

Ce seront là les revendications classiques de la noblesse dans tous les pays européens.
Elles visent à limiter la part de la plus-value que la noblesse est forcée d'abandonner
aux Juifs, à les empêcher de devenir propriétaires terriens et de s'emparer de
l'appareil étatique.

C'est seulement au XIV° siècle que la noblesse espagnole atteignit les premiers
résultats dans ce domaine. En 1328, le roi Alphonse IX réduisit le taux d'intérêt à 25 %
et annula un quart de toutes les créances des Juifs. En 1371 il y eut une nouvelle amputation
de ces créances. C'est à plusieurs reprises que les cortès aragonais élevèrent
des protestations au sujet du taux élevé d'intérêt payé aux Juifs, notamment en 1235,
1241, 1283, 1292, 1300.

Les cortès du Portugal se plaignent en 1361 de l'usure juive qui devient un joug
de plus en plus difficile à supporter par la population.

« Dans les cercles de la noblesse et du riche patriciat espagnols, on haïssait les
Juifs à cause de leurs fonctions étatiques où ils se montraient des instruments serviles
de la royauté, ainsi qu'à cause des gros fermages d'impôts et de taxes par lesquels les
magnats juifs augmentaient sans cesse leur fortune249. »

En Pologne aussi, les revendications de la noblesse et du clergé contre l'usure
juive se font de plus en plus pressantes. Un congrès ecclésiastique qui se tient en 1420
demande au roi des mesures contre la « grande usure juive ». En 1423, Ladislas Jagellon
promulgue le « statut de Warta » qui interdit aux Juifs le prêt sur hypothèques. En
1454, le « statut de Nieszawa » limite la validité des créances juives pour trois ans. Les
seymy (diètes) des nobles parviennent aussi à interdire aux Juifs l'accès des emplois
étatiques.

La noblesse polonaise poursuit les mêmes objectifs que la noblesse espagnole :
limitation du taux d'intérêt, sauvegarde de ses propriétés, élimination des Juifs des
emplois étatiques.

Des raisons politiques s'ajoutent aux causes économiques de l'hostilité que nourrissait
à l'égard des Juifs la noblesse.

« En 1469, les cortès protestent contre l'admission des Juifs aux fermages et la
protection dont les entourent les rois. Des procès rituels et des massacres viennent
appuyer la pression exercée par la noblesse sur la royauté250. »

Les Juifs étaient, en effet, de solides soutiens de l'absolutisme royal dirigé avant
tout contre la noblesse. La plus-value abandonnée par les nobles aux Juifs contribuait
à leur forger des chaînes.

Les petits barons haïssaient les Juifs comme créanciers, les grands voyaient en
eux une des principales ressources financières sur lesquelles reposait l'indépendance
des rois à leur égard.

L'appui financier fourni par les Juifs aux rois, leur était[99] indispensable pour
lutter contre la noblesse ainsi que pour s'opposer aux exigences croissantes des villes.
Ce sont d'abord eux qui permirent aux rois d'entretenir de coûteuses armées de mercenaires
qui commencent à se substituer aux hordes indisciplinées de la noblesse. Ces
armées servent d'abord la politique extérieure. Ainsi, en Espagne, c'est en grande partie
la finance juive qui permet aux rois de vaincre les Arabes.

« En 1233, le banquier juif Jehouda Cavallera prête au roi aragonais une forte
somme qui lui permet d'équiper une flotte contre les Arabes. En 1276, Cavallera
réunit des fonds pour une armée qui combat les Arabes à Valence251. ».

Mais ce qui est plus grave aux yeux de la noblesse et augmente la liste de ses
griefs, c'est l'appui que fournissent les Juifs à la royauté dans la lutte qu'elle mène
contre les féodaux.

Nous avons parlé des frères Ravia qui alimentaient l'armée royale en argent et
en armes pendant les guerres intérieures que le roi menait contre les nobles insurgés
en Catalogne. La noblesse ne pouvait pas pardonner cela aux Juifs. Les frères Ravia
tombèrent victimes des assassins ainsi que beaucoup de leurs successeurs.
En ligne générale, la lutte de la noblesse contre les Juifs est beaucoup moins radicale
que celle de la bourgeoisie. Le contenu social différent influence l'intensité et
les formes de lutte de chaque classe. Tandis que le propriétaire foncier a encore besoin
de l'usurier et vise à limiter seulement le champ de ses entreprises, le bourgeois
et même le noble embourgeoisé la ressentiront de plus en plus comme une entrave
insupportable.


C) La bourgeoisie et les Juifs
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Le monopole commercial des Juifs fut un des plus grands obstacles qu'eut à
surmonter la bourgeoisie naissante. La destruction de la prédominance commerciale
des Juifs était la condition de son développement.

Il ne s'agissait pas d'une lutte de deux groupements nationaux ou religieux pour
la domination commerciale, mais d'un conflit de deux classes représentant chacune
un système économique différent. La concurrence soi-disant nationale ne fait que refléter
[100] ici la transition de l'économie féodale à l'économie échangiste. Les Juifs
dominaient le commerce à l'époque où
« les grands propriétaires achetaient des ouvrages raffinés et des objets de luxe
de grand prix contre de grandes quantités de produits bruts de leurs terres252. »
Le développement industriel de l'Europe occidentale mit fin à leur monopole253.

En luttant contre les Juifs, les commerçants indigènes se dressent contre une
fonction économique désuète qui apparaît de plus en plus comme une exploitation
intolérable du pays par les étrangers.

Les rapports de la classe marchande avec les Juifs après l'éviction de ceux-ci du
commerce, subirent une modification profonde. Le crédit juif était essentiellement un
crédit de consommation. Ce n'est pas aux banquiers juifs que recourent les commerçants
pour leurs affaires. De grandes maisons de banque comme les Médicis, les Chigi,
les Fugger se développent dans les grandes villes. Plus tard, lorsque l'économie échangiste
aura pénétré dans les domaines ruraux, les usuriers juifs seront refoulés par l'influence
envahissante de ces grandes banques chrétiennes. Tout comme le commerce
précapitaliste que l'économie échangiste chasse des villes, l'usurier est délogé par la
pénétration du capitaliste dans le domaine féodal.

Tout autre sera la position des grands marchands envers les Juifs lorsque ceuxci,
au déclin de leur rôle économique, ne seront plus que de petits usuriers prêtant
aux artisans et petits boutiquiers.

Le Juif n'apparaît plus à cette époque comme concurrent du riche commerçant
ou banquier ; il l'intéresse en tant que source intéressante de profit et en tant que
moyen d'affaiblir les classes populaires avec lesquelles il était en lutte ininterrompue.
Les grands marchands disputeront maintenant les Juifs aux rois et seigneurs. C'est
surtout en Allemagne que les villes passent à une offensive générale pour s'emparer
des profits que procuraient aux princes le « régal » juif.
« Le régal juif » s'éparpille de plus en plus à partir de la deuxième moitié du XIII°,
siècle. Les villes allemandes, déjà florissantes à cette époque, se mettent à en revendiquer
aussi une part. Leur lutte obstinée contre les seigneurs féodaux leur a permis de
conquérir une série de libertés tels les tribunaux autonomes, le droit d'administration.

Elles tournent leur attention maintenant vers le « régal » juif ; elles s'efforcent de l'arracher
aux mains des seigneurs et de l'empereur.
La ville de Cologne obtient en 1252 de son archevêque, le droit sur un tiers
d'impôts perçus sur les Juifs de la ville. L'évêque de Worms permet en 1293 au conseil
urbain d'admettre et de taxer les Juifs254.

Le « régal » juif est conquis par Mayence, en 1259 ; par Ratisbonne, à la fin du
XIII° siècle ; par Nuremberg, en 1315 ; par Spire, en 1315 ; par Zurich, en 1335 ; par
Francfort, en 1337 ; par Strasbourg, en 1338, etc.
La lutte de ces trois forces : la noblesse, l'empereur et les villes, finit par un
compromis dont les Juifs paient les frais.
Ils paieront :

a) A l'Empereur :
1° L'impôt normal (en 1240 les Juifs en versaient un cinquième).
2° Un pfennig or que devait payer chaque Juif ou Juive possédant plus de 20
gulden.

b) A la noblesse :
1° L'impôt annuel.
2° L'impôt extraordinaire.

c) Aux villes :
L'impôt spécial dont le montant est fixé pour chaque Juif au moment où il recevait
« la lettre de citoyennat » (Burgerbrief).

De nombreux impôts et impositions extraordinaires venaient s'ajouter à ceux
que nous venons de citer. Des moyens semblables à ceux que nous avons rencontrés
dans d'autres pays européens furent employés pour extorquer aux Juifs le plus d'argent
possible. Les émeutes populaires et paysannes constituaient également une occasion
unique de faire payer grassement aux Juifs la protection qu'on leur accordait.
L'accroissement de la puissance des villes augmentait leur pouvoir sur les Juifs.
« En 1352, d'après une autorisation de l'empereur à la ville de Speyer, les Juifs
qui habitaient chez nous nous appartiendront exclusivement, seront notre propriété
corps et biens. »

Un accord de 1352 stipule que la ville de Francfort doit payer à l'empereur la
moitié des bénéfices qu'elle percevait des Juifs. A Nuremberg, la part de l'empereur
s'élevait à deux tiers.

La lutte des classes dont l'objet était le partage des bénéfices que rapportait l'exploitation
des Juifs, se tournait souvent contre ces derniers. « L'évêque de Cologne, dit
une chronique de cette ville, voulait monopoliser pour toujours les profits du « régal
juif. » C'est la raison pour laquelle les Juifs furent chassés de cette ville pour toujours.
Les Juifs « des empereurs » étaient maltraités par les princes, ceux des princes par les
bourgeois.



D) Rapports des Juifs avec les artisans et paysans
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A mesure que l'usure devenait l'occupation principale des Juifs, ils entraient de
plus en plus en rapport avec les masses populaires et ces rapports empiraient sans
cesse255. Ce n'étaient pas les besoins de luxe qui poussaient le paysan ou l'artisan
à emprunter chez l'usurier juif mais la détresse la plus noire. Ils engageaient les
instruments de travail qui leur étaient souvent indispensables pour assurer leur subsistance.

On peut comprendre la haine que devait éprouver l'homme du peuple pour
le Juif en qui il voyait la cause directe de sa ruine, sans apercevoir l'empereur, le
prince ou le riche bourgeois qui s'enrichissaient grâce à l'usure juive. C'est en Allemagne
surtout, où l'usure juive a pris sa forme la plus «populaire», principalement aux
XIV° et XV° siècles, que s'est le plus manifestée la haine contre les Juifs, haine qui
aboutit aux massacres antijuifs et aux « incendies » des Juifs (Judenbrand).

« Beaucoup de persécutions antijuives dans la période du Moyen Age et dans
lesquelles il s'agissait en premier lieu d'anéantir les traîtres, doivent être considérées
comme des formes médiévales de ce qu'on appelle aujourd'hui une révolution sociale256.»

Les premières émeutes contre les Juifs ayant une grande envergure ont lieu entre
1336 et 1338. Elles furent dirigées par le cabaretier Cimberlin, le « roi des pauvres
» et, d'Alsace, elles se sont étendues en Bavière, en Autriche et en Bohême. Mais
c'est surtout pendant les années de la « mort noire », entre 1348 et 1350 que le fanatisme
joint à la haine, fit des ravages terribles.

« A Strasbourg, ce sont les corporations qui prêchent l'anéantissement des Juifs.
Mais le conseil urbain, où siège une majorité patricienne qui tire des grands profits de
l'usure, se refuse à donner son accord. Des bourgeois tels que Conrad von Winterbourg,
le riche Sturin et le riche artisan Schwarber, tiennent des discours en faveur
des Juifs. Les corporations n'abandonnent pas pour cela leurs revendications antijuives.
En fin de compte, on remet l'affaire à un congrès qui devra se tenir en 1343 et où
prendraient part des représentants de l'Eglise, de la noblesse et des villes. Les revendications
des corporations sont soutenues par l'Eglise et les chevaliers, désireux [104]
de se débarrasser de leurs dettes257. »

Suite à cela, les Juifs sont déclarés hors la loi « et des incendies juifs se propagent
dans toute l'Alsace ».

A Mayence et à Cologne, le patriciat essaya de protéger les Juifs, mais il fut submergé
par la vague populaire. Une chronique urbaine d'Augsbourg relate ce qui suit :
« En 1384, les bourgeois de Nedlingen, ayant massacré tous les Juifs de Nedlingen,
s'emparèrent de leurs biens. Les débiteurs des Juifs, dont le comte d’Etingen, furent
libérés de leurs dettes. On a rendu au comte ses gages et traites. Tout cela fut fait
par la foule contre la volonté du conseil urbain. »

Les révoltes des paysans s'accompagnaient de massacres des Juifs.
« En 1431, les paysans du Palatinat en armes marchèrent contre Worms et exigèrent
du conseil urbain qu'il leur livrât les Juifs, « étant donné qu'ils les avaient ruinés
et dépouillés de leur dernière chemise ». Le conseil s'opposa à ces demandes, vu que
c'était lui qui avait le plus profité de l'usure juive. Les seigneurs entrèrent en pour-
parlers avec lui pour obtenir la résignation des intérêts accumulés sur la pauvreté des
paysans. »

Les émeutes antijuives en Catalogne et aux îles Baléares portent le même caractère.
Les paysans vivant dans une grande misère et fortement endettés chez les Juifs à
cause du poids des impôts, se révoltent pour se libérer de leurs dettes. Ils brûlent les
archives judiciaires.














238 Contrairement à une conception assez répandue, le ghetto est une institution plutôt récente. C'est seulement
en 1462 que les Juifs de Francfort sont enfermés dans un ghetto. « Il n'était nullement question
d'une telle mesure au Moyen Age. Au contraire, les Juifs pouvaient choisir leur demeure d'après leurs désirs
et pouvaient se trouver en tout temps dans la ville entière. » Kriegk, Geschichte und Lage der Frankfurter
Juden, cité par H. Cunow, op. cit.
Il ne faut pas confondre quartiers juifs et ghettos. Si les premiers sont connus à diverses époques de l'histoire
juive, les derniers constituent une institution née de la période où le Juif devient un « petit usurier ».
Ainsi, en Pologne, le ghetto constitue une exception et non une règle. Ce qui n'a pas empêché la barbarie
hitlérienne de « renvoyer » les Juifs polonais dans les ghettos.
239 Le principe de tolérance religieuse prôné, à la fin du Moyen Age, dans un des pays les plus arriérés de
l'Europe ! N'est-ce pas embarrassant pour les historiens idéalistes qui voient tout le problème juif à travers
le prisme des persécutions religieuses ?
240 « Chez des peuples qui ont peu de commerces et de manufactures, le souverain ne peut guère, dans les
cas extraordinaires, tirer de ses sujets aucun secours considérable... Aussi est-ce dans ces pays qu'en général,
il tâche d'amasser un trésor comme la seule ressource qu'il y ait pour de pareilles circonstances. » Adam
Smith, Wealth of Nations, c f . t . I I , pp. 390, 393 (Everyman's Library).
C'est aux Juifs « servi camerae » qu'incombe la fonction de remplir ce trésor.
241 Une interprétation allemande de cette situation ne manque pas d'une certaine saveur : « Par gratitude
pour Flavius Josèphe qui avait guéri son fils, l'empereur Vespasien s'est résolu à protéger les Juifs et Titus
accueillit après la ruine du deuxième temple beaucoup de Juifs qu'il réduisit en esclavage. Depuis ce temps,
les Juifs sont esclaves de l'Etat et c'est comme tels qu'ils doivent être considérés dans l'Etat allemand parce
que les rois germaniques sont les successeurs des puissants empereurs de la Rome antique.»
242 Schipper, op. cit..
243 Henri Pirenne, op. cit..
244 « Cétait une chose si fructueuse et si bonne à exploiter que le Juif, que chaque prince cherchait à en
avoir le plus possible. Il y avait les Juifs du roi et ceux des seigneurs. Philippe le Bel, en 1299, acheta à son
frère, pour 20.000 livres, tous les Juifs du comté de Valois. » G. d'Avenel, Histoire économique de la propriété,
tome I, p. 111.
245 G. B. Depping, op. cit.
246 Bédarride, op. cit..
247 Bédarride, Les Juifs en France, en Italie et en Espagne, p. 207.
248 L. Brentano, Eine Geschichte der wirtschaftlichen Entwicklung Englands : « Il s'introduisait une coutume
de confisquer les biens des Juifs qui embrassaient le christianisme. Cette confiscation était une espèce de
droit d'amortissement pour le prince ou pour les seigneurs, des taxes qu'ils élevaient sur les Juifs et dont ils
étaient frustrés lorsque ceux-ci embrassaient le christianisme. » / Cf. également Montesquieu, L'esprit des
Lois, livre XXI, chap. 20.
249 Schipper, op. cit..
250 Parfois des Juifs passaient aussi à l'offensive. En 1376, le banquier Jekl emploie des bandes de mercenaires
contre des débiteurs nobles ayant refusé le paiement de leur dettes. Son fils engage des mercenaires en
vue de lancer une attaque contre Nuremberg, le Conseil de cette ville lui ayant confisqué ses maisons.
251 Schipper, op. cit..
252 « Les habitants des villes commerçantes, en important des pays plus riches des ouvrages raffinés et des
objets de luxe d'un grand prix, offrirent un aliment à la vanité des grands propriétaires qui en achetèrent
avec empressement, moyennant de grandes quantités du produit brut de leurs terres. Le commerce d'une
grande partie de l'Europe, à cette époque, consistait dans les échanges du produit brut du pays contre le
produit manufacturé d'un autre pays plus avancé en industrie. » Adam Smith, Wealth of Nations, livre III,
chapitre III (t. I, pp. 358 s., éd. Everyman's Library).
253 « Aussi longtemps que les matières premières furent le principal produit d'exportation de l'Angleterre, le
commerce extérieur se trouva aux mains des commerçants étrangers et des marchands d'étape... Cela changea
au fur et à mesure que les Anglais se mirent à transporter eux-mêmes leurs matières premières, notamment
la laine. Ensuite les marchands anglais commencèrent à chercher des débouchés pour écouler leur
manufacture » (les marchands entreprenants). L. Brentano, Eine Geschichte der Wirtschaftlichen
Entwicklung Englands, II, p. 139.v
254 Schipper, op. cit.]. Le 7 mars 1456, l'évêque Burckard engage les Juifs de Halberstadt pour trois ans au
conseil de cette ville [Dr. Max Köhler, Die Juden in Halberstadt und Umgebung bis zur Emanzipation, p. 3.
255 « L'usure agglomère l'argent là où les moyens de production sont éparpillés. Elle ne modifie pas le mode
de production, mais s'y attache en parasite ; elle l'épuise et l'énerve, et rend de plus en plus misérables les
conditions de la production. De là la haine du peuple pour l'usure. » Karl Marx, Le Capital, livre III, p. 644
(éd. all., Berlin, 1953) ; t. 2, p. 256 (trad. fr., Paris, 1959).
256 W. Roscher, Die Juden im Mittelalter..
257 L'attitude de la noblesse s'explique probablement par le fait que la riche bourgeoisie était parvenue à
s'emparer du « régal » juif et que, par conséquent, les intérêts des chevaliers concordaient avec ceux des
masses populaires des villes contre le patriciat.

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