vendredi 2 juillet 2010

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L’HOMME, CET INCONNU




CHAPITRE PREMIER

DE LA NÉCESSITÉ DE NOUS CONNAÎTRE NOUS-MÊMES




I

LA SCIENCE DES ÊTRES VIVANTS A PROGRESSÉ PLUS LENTEMENT QUE CELLE DE LA MATIÈRE INANIMÉE. NOTRE IGNORANCE DE NOUS-MÊMES.


Il y a une inégalité étrange entre les sciences de la matière inerte et celles des êtres vivants. L’astronomie, la mécanique et la physique ont, à leur base, des concepts susceptibles de s’exprimer, de façon concise et élégante, en langage mathématique. Elles ont donné à l’univers les lignes harmonieuses des monuments de la Grèce antique. Elles l’enveloppent du brillant réseau de leurs calculs et de leurs hypothèses. Elles poursuivent la réalité au delà des formes habituelles de la pensée jusqu’à d’inexprimables abstractions, faites seulement d’équations de symboles. Il n’en est pas de même des sciences biologiques. Ceux qui étudient les phénomènes de la vie sont comme perdus dans une jungle inextricable, au milieu d’une forêt magique dont les arbres innombrables changeraient sans cesse de place et de forme.

Ils se sentent accablés sous un amas de faits, qu’ils arrivent à décrire, mais qu’ils ne sont pas capables de définir par des formules algébriques. Des choses qui se rencontrent dans le monde matériel, qu’elles soient atomes ou étoiles, rochers ou nuages, acier ou eau, on a pu abstraire certaines qualités, telles que le poids et les dimensions spatiales. Ce sont ces abstractions, et non pas les faits concrets, qui sont la matière du raisonnement scientifique. L’observation des objets ne constitue qu’une forme inférieure de la science, la forme descriptive. Celle-ci établit la classification des phénomènes. Mais les relations constantes entre les quantités variables, c’est-à-dire les lois naturelles, apparaissent seulement quand la science devient plus abstraite. C’est parce que la physique et la chimie sont abstraites et quantitatives qu’elles ont eu un si grand et si rapide succès. Bien qu’elles ne prétendent pas nous renseigner sur la nature ultime des choses, elles nous permettent de prédire les phénomènes et de les reproduire quand nous le voulons. En nous révélant le mystère de la constitution et des propriétés de la matière, elles nous ont donné la maîtrise de presque tout ce qui se trouve à la surface de la terre, à l’exception de nous-mêmes.

La science des êtres vivants en général, et de l’individu humain en particulier, n’a pas progressé aussi loin. Elle se trouve encore à l’état descriptif. L’homme est un tout indivisible d’une extrême complexité. Il est impossible d’avoir de lui une conception simple. Il n’existe pas de méthode capable de le saisir à la fois dans son ensemble, ses parties et ses relations avec le monde extérieur. Son étude doit être abordée par des techniques variées. Elle utilise plusieurs sciences distinctes. Chacune de ces sciences aboutit naturellement à une conception différente de son objet. Chacune n’abstrait de lui que ce que la nature de sa technique lui permet d’atteindre. Et la somme de toutes ces abstractions est moins riche que le fait concret. Il reste un résidu trop important pour être négligé. Car l’anatomie, la chimie, la physiologie, la psychologie, la pédagogie, l’histoire, la sociologie, l’économie politique et toutes leurs branches, n’épuisent pas leur sujet. L’homme que connaissent les spécialistes n’est donc pas l’homme concret, l’homme réel. Il n’est qu’un schéma, composé lui-même des schémas construits par les techniques de chaque science. Il est à la fois le cadavre disséqué par les anatomistes, la conscience qu’observent les psychologistes et les maîtres de la vie spirituelle, et la personnalité que l’introspection dévoile à chacun de nous. Il est les substances chimiques qui composent les tissus et les humeurs du corps. Il est le prodigieux assemblage de cellules et de liquides nutritifs dont les physiologistes étudient les lois de l’association. Il est cet ensemble d’organes et de conscience qui s’allonge dans le temps et que les hygiénistes et les éducateurs essayent de diriger vers son développement optimum. Il est le homo œconomicus qui doit consommer sans cesse afin que puissent fonctionner les machines dont il est l’esclave. Il est aussi le poète, le héros et le saint. Il est, non seulement, l’être prodigieusement complexe que les savants analysent par leurs techniques spéciales, mais également la somme des tendances, des suppositions, des désirs de l’humanité.

Les conceptions que nous avons de lui sont imprégnées de métaphysique. Elles se composent de tant et de si imprécises données que la tentation est grande de choisir, parmi elles, celles qui nous plaisent. Aussi notre idée de l'homme varie-t-elle suivant nos sentiments et nos croyances. Un matérialiste et un spiritualiste acceptent la même définition d'un cristal de chlorure de sodium. Mais ils ne s'entendent pas sur celle de l’être humain. Un physiologiste mécaniciste et un physiologiste vitaliste ne considèrent pas l’organisme de la même façon. L'être vivant de Jacques Loeb diffère profondément de celui de Hans Driesch. Certes, l’humanité a fait un gigantesque effort pour se connaître elle-même. Bien que nous possédions le trésor des observations accumulées par les savants, les philosophes, les poètes et les mystiques, nous ne saisissons que des aspects et des fragments de l'homme. Et encore ces fragments sont-ils créés par nos méthodes. Chacun de nous n'est qu'une procession de fantômes au milieu desquels marche la réalité inconnaissable.

En fait, notre ignorance est très grande. La plupart des questions que se posent ceux qui étudient les êtres humains restent sans réponse. Des régions immenses de notre monde intérieur sont encore inconnues. Comment les molécules des substances chimiques s'agencent-elles pour former les organes complexes et transitoires des cellules? Comment les gènes contenus dans le noyau de l'oeuf fécondé déterminent-ils les caractères de l'individu qui dérive de cet œuf? Comment les cellules s'organisent- elles d'elles-mêmes en sociétés qui sont les tissus et les organes? On dirait que, à l'exemple des fourmis et des abeilles, elles savent d'avance quel rôle elles doivent jouer dans la vie de la communauté. Mais nous ignorons les mécanismes qui lui permettent de construire un organisme à la fois complexe et simple. Quelle est la nature de la durée de l'être humain, du temps psychologique et du temps physiologique?

Nous savons que nous sommes un composé de tissus, d'organes, de liquides et de conscience. Mais les relations de la conscience et des cellules cérébrales sont encore un mystère. Nous ignorons même la physiologie de ces dernières. Dans quelle mesure l'organisme peut-il être changé par la volonté? Comment l'état des organes agit-il sur l'esprit? De quelle manière les caractères organiques et mentaux, que chaque individu reçoit de ses parents, sont-ils modifiables par le mode de vie, les substances chimiques des aliments, le climat et les disciplines physiologiques et morales?

Nous sommes loin de connaître les relations qui existent entre le développement du squelette, des muscles et des organes, et celui des activités mentales et spirituelles. Nous ne savons pas davantage ce qui détermine l'équilibre du système nerveux, et la résistance à la fatigue et aux maladies. Nous ignorons aussi la manière d'augmenter le sens moral, le jugement et l'audace. Quelle est l’importance relative des activités intellectuelle, morale, esthétique et mystique? Quelle est la signification du sens esthétique et religieux? Quelle est la forme d’énergie responsable des communications idiopathiques ? Il existe sûrement certains facteurs physiologiques et mentaux qui déterminent le bonheur ou le malheur de chacun. Mais ils sont inconnus. Nous sommes incapables de produire artificiellement l'aptitude au bonheur. Nous ne savons pas encore quel milieu est le plus favorable au développement optimum de l'homme civilisé. Est-il possible de supprimer la lutte, l'effort et la souffrance dans notre formation physiologique et spirituelle? Comment empêcher la dégénérescence des individus dans la civilisation moderne? Un grand nombre d'autres questions pourraient être posées sur les sujets qui nous intéressent le plus. Elles resteraient aussi sans réponse.

Il est bien évident que l'effort accompli par toutes les sciences qui ont l'homme pour objet est demeuré insuffisant, et que notre connaissance de nous-mêmes est encore très incomplète.



II

CETTE IGNORANCE EST DUE AU MODE D’EXISTENCE DE NOS ANCÊTRES, A LA COMPLEXITÉ DE L’ÊTRE HUMAIN, A LA, STRUCTURE DE NOTRE ESPRIT.


Il semble que notre ignorance soit attribuable à la fois au mode d'existence de nos ancêtres, à la complexité de notre nature, et à la structure de notre esprit. Avant tout, il fallait vivre. Et cette nécessité demandait la conquête du monde extérieur. Il était impératif de se nourrir, de se préserver du froid, de combattre les animaux sauvages et les autres hommes. Pendant d'immenses périodes, nos pères n'eurent ni le loisir, ni le besoin de s’étudier eux-mêmes. Ils employèrent leur intelligence à fabriquer des armes et des outils, à découvrir le feu, à dresser les boeufs et les chevaux, à inventer la roue, la culture des céréales, etc., etc. Longtemps avant de s’intéresser à la constitution de leur corps et de leur esprit, ils contemplèrent le soleil, la lune et les étoiles, les marées, la succession des saisons. L’astronomie était déjà très avancée à une époque où la physiologie était totalement inconnue. Galilée réduisit la terre, centre du monde, au rang d'un humble satellite du soleil, tandis qu'on ne possédait encore aucune notion de la structure et des fonctions du cerveau, du foie, ou de la glande thyroïde. Comme, dans les conditions de la vie naturelle, l’organisme fonctionne de façon satisfaisante sans avoir besoin d'aucun soin, la science se développa dans la direction où elle était poussée par la curiosité de l'homme, c'est-à-dire vers le monde extérieur.

De temps en temps, parmi les milliards d'individus qui se sont succédé sur la terre, quelques-uns naquirent doués de rares et merveilleux pouvoirs, l’intuition des choses inconnues, l’imagination créatrice de mondes nouveaux, et la faculté de découvrir les relations cachées qui existent entre les phénomènes. Ces hommes fouillèrent le monde matériel. Celui-ci est de constitution simple. Aussi il céda rapidement à l'attaque des savants et livra certaines de ses lois. Et la connaissance de ces lois nous donna le pouvoir d'exploiter à notre profit la matière. Les applications pratiques des découvertes scientifiques sont à la fois lucratives pour ceux qui les développent et agréables au public dont elles facilitent l'existence et augmentent le confort. Naturellement, chacun s’intéressa beaucoup plus aux inventions qui rendent le travail moins pénible, accélèrent la rapidité des communications, et diminuent la dureté de la vie, qu’aux découvertes apportant quelque lumière aux problèmes si difficiles de la constitution de notre corps et de notre conscience.

La conquête du monde matériel, vers laquelle l'attention et la volonté des hommes sont constamment tendues, fit oublier presque complètement l’existence du monde organique et spirituel. La connaissance du milieu cosmique était indispensable, mais celle de notre propre nature se montrait d’une utilité beaucoup moins immédiate. Cependant, la maladie, la douleur, la mort, des aspirations plus ou moins vagues vers un pouvoir caché et dominant l'univers visible, attirèrent, dans une faible mesure, l'attention des hommes sur le monde intérieur de leur corps et de leur esprit. La médecine ne s’occupa d'abord que du problème pratique de soulager les malades par des recettes empiriques. Elle réalisa seulement à une époque récente que, pour prévenir ou pour guérir les maladies, le plus sûr moyen est de connaître le corps sain et malade, c’est-à-dire de construire les sciences que nous appelons anatomie, chimie biologique, physiologie et pathologie. Néanmoins, le mystère de notre existence, la souffrance morale, et les phénomènes métapsychiques, parurent à nos ancêtres plus importants que la douleur physique et les maladies. L’étude de la vie spirituelle et de la philosophie attira de plus grands hommes que celle de la médecine. Les lois de la mystique furent connues avant celles de la physiologie. Mais les unes et les autres ne virent le jour que lorsque l’humanité eut le loisir de détourner un peu son attention de la conquête du monde extérieur.

Il y eut une autre raison à la lenteur du progrès de la connaissance de nous-mêmes. C'est la structure même de notre intelligence qui aime la contemplation des choses simples. Nous avons une sorte de répugnance à aborder l'étude si complexe des êtres vivants et de l'homme. L'intelligence, a écrit Bergson, est caractérisée par une incompréhension naturelle de la vie. Nous nous plaisons à retrouver dans le cosmos les formes géométriques qui existent dans notre conscience. L’exactitude des proportions des monuments et la précision des machines sont l'expression d’un caractère fondamental de notre esprit. C'est l’homme qui a introduit la géométrie dans le monde terrestre.

Les procédés de la nature ne sont jamais aussi précis que les nôtres. Nous cherchons instinctivement dans l’univers la clarté et l’exactitude de notre pensée. Nous essayons d’abstraire de la complexité des phénomènes des systèmes simples, dont les parties sont unies par des relations susceptibles d’être traitées mathématiquement. C’est cette propriété de notre intelligence qui a causé les progrès si étonnamment rapides de la physique et de la chimie. Un succès analogue a signalé l’étude physico-chimique des êtres vivants. Les lois de la chimie et de la physique sont identiques dans le monde des vivants et dans celui de la matière inanimée, ainsi que le pensait déjà Claude Bernard. C’est pourquoi on a découvert, par exemple, que les mêmes lois expriment la constance de l’alcalinité du sang et de l’eau de l’Océan, que l'énergie de la contraction du muscle est fournie par la fermentation du sucre, etc. Il est aussi facile d’étudier l’aspect physico-chimique des êtres vivants que celui des autres objets de la surface terrestre. C’est la tâche qu’accomplit avec succès la physiologie générale.

Quand on aborde les phénomènes physiologiques proprement dits, c’est-à-dire ceux qui résultent de l’organisation de la matière vivante, on rencontre des obstacles plus sérieux. L’extrême petitesse des choses à étudier rend impossible l'application des techniques ordinaires de la physique et de la chimie. Par quelle méthode découvrir la constitution chimique du noyau des cellules sexuelles, des chromosomes qu’il contient, et des genes qui composent ces chromosomes? Ce sont, cependant, ces minuscules amas de substance dont la connaissance serait d’un intérêt capital, car ils contiennent l'avenir de l’individu et de l’humanité.

La fragilité de certains tissus, tels que la substance nerveuse, est si grande que leur étude à l'état vivant est presque impossible. Nous ne possédons pas de technique capable de nous introduire dans les mystères du cerveau et de l’harmonieuse association de ses cellules. Notre esprit, qui aime la sobre beauté des formules mathématiques, se trouve égaré au milieu du mélange prodigieusement complexe de cellules, d’humeurs, et de conscience, qui constitue l’individu. Il essaye alors d'appliquer à celui-ci les concepts appartenant à la physique, à la chimie et à la mécanique, ou aux disciplines philosophiques et religieuses. Mais il y réussit mal, car nous ne sommes réductibles ni à un système physico-chimique, ni à un principe spirituel. Certes la science de l’homme doit utiliser les concepts de toutes les autres sciences. Cependant, il est impératif qu'elle développe les siens propres. Car elle est aussi fondamentale que la science des molécules, des atomes et des électrons.

En résumé, la lenteur du progrès de la connaissance de l’être humain, par rapport à la splendide ascension de la physique, de l’astronomie, de la chimie et de la mécanique, est due au manque de loisirs, à la complexité du sujet, à la forme de notre intelligence. De telles difficultés sont trop fondamentales pour qu’on puisse espérer les atténuer. Nous aurons toujours à les surmonter au prix d'un grand effort. Jamais la connaissance de nous-mêmes n'atteindra l’élégante simplicité et la beauté de la physique. Les facteurs qui ont retardé son développement sont permanents. Il faut clairement réaliser que la science de l’être humain est, de toutes les sciences, celle qui présente le plus de difficultés.





III

LA MANIÈRE DONT LES SCIENCES MÉCANIQUES, PHYSIQUES ET CHIMIQUES ONT TRANSFORME NOTRE MILIEU.


Le milieu, sur lequel le corps et l'âme de nos ancêtres se sont modelés pendant des millénaires, a été remplacé par un autre. Nous avons accueilli sans émotion cette révolution pacifique. Celle-ci constitue cependant un des événements les plus importants de l’histoire de l'humanité, car toute modification de leur milieu retentit inévitablement, et de façon profonde, sur les êtres vivants. Il est donc indispensable de réaliser l'étendue des transformations que la science a imposées au mode de vie ancestral, et par suite à nous-mêmes.

Depuis l'avènement de l'industrie, une grande partie de la population s'est confinée dans des espaces restreints. Les ouvriers vivent en troupeaux soit dans les suburbes des grandes villes, soit dans des villages construits pour eux. Ils sont occupés dans les usines, à heures fixes, à un travail facile, monotone, et bien payé. Dans les villes habitent également les travailleurs de bureaux, les employés des magasins, des banques, des administrations publiques, les médecins, les avocats, les instituteurs, et la foule de ceux qui, directement ou indirectement, vivent du commerce et de l'industrie. Usines et bureaux sont vastes, bien éclairés, propres. La température y est égale, car des appareils de chauffage et de réfrigération élèvent la température pendant l’hiver et l’abaissent pendant l’été. Les hautes maisons des grandes villes ont transformé les rues en tranchées obscures.

Mais la lumière du soleil est remplacée dans l’intérieur des appartements par une lumière artificielle riche en rayons ultra-violets. Au lieu de l’air de la rue pollué par les vapeurs d'essence, les bureaux et les ateliers reçoivent de l’air aspiré au niveau du toit. Les habitants de la cité nouvelle sont protégés contre toutes les intempéries. Ils ne vivent plus, comme autrefois, près de leur atelier, de leur boutique ou de leur bureau. Les uns, les plus riches, habitent les gigantesques bâtiments des grandes avenues. Les rois de ce monde possèdent, au faîte de vertigineuses tours, de délicieuses maisons entourées d'arbres, de gazon et de fleurs. Ils s'y trouvent à l'abri des bruits, des poussières et de l'agitation, comme au sommet d'une montagne. Ils sont isolés plus complètement du commun des êtres humains que l'étaient les seigneurs féodaux derrière les murailles et les fossés de leurs châteaux forts. Les autres, même les plus modestes, logent dans des appartements dont le confort dépasse celui qui entourait Louis XIV ou Frédéric le Grand. Beaucoup ont leur domicile loin de la cité. Chaque soir, les trains rapides transportent une foule innombrable dans les banlieues dont les larges voies ouvertes entre les bandes vertes du gazon et des arbres sont garnies de jolies et confortables maisons. Les ouvriers et les plus humbles employés ont des demeures mieux agencées qu'autrefois celles des riches.

Les appareils de chauffage à marche automatique qui règlent la température des maisons, les réfrigérateurs, les fourneaux électriques, les machines domestiques employées à la préparation des aliments et au nettoyage des chambres, les salles de bain, et les garages pour automobiles, donnent à l’habitation de tous, non seulement dans les villes, mais aussi dans les campagnes, un caractère qui n'appartenait auparavant qu’à celle de quelques rares privilégiés de la fortune.

En même temps que l’habitat, le mode de vie s'est transformé. Cette transformation est due surtout à l’accélération de la rapidité des communications. Il est bien évident que l'usage des trains et des bateaux modernes, des avions, des automobiles, du télégraphe et du téléphone, a modifié les relations des hommes et des pays les uns avec les autres. Chacun fait beaucoup plus de choses qu’autrefois. Il prend part à plus d’événements. Il entre en contact avec un nombre plus considérable d'individus. Les moments inutilisés de son existence sont exceptionnels. Les groupes étroits de la famille, de la paroisse, se sont dissous. A la vie du petit groupe a été substituée celle de la foule.

La solitude est considérée comme une punition, ou comme un luxe rare. Le cinéma, les spectacles sportifs, les clubs, les meetings de toutes sortes, les agglomérations des grandes usines, des grands magasins et des grands hôtels ont donné aux individus l'habitude de vivre en commun. Grâce au téléphone, aux radios et aux disques des gramophones, la banalité vulgaire de la foule, avec ses plaisirs et sa psychologie, pénètre sans cesse dans le domicile des particuliers, même dans les lieux les plus isolés et les plus lointains. A chaque instant, chacun est en communication directe ou indirecte avec d'autres êtres humains, et se tient au courant des événements minuscules ou importants qui se passent dans son village ou sa ville, ou aux extrémités du monde. Les cloches de Westminster se font entendre dans les maisons les plus ignorées du fond de la campagne française. Le fermier du Vermont écoute, si cela lui plaît, des orateurs parlant à Berlin, à Londres ou à Paris.

Les machines ont diminué partout l’effort et la fatigue, dans les villes aussi bien que dans les campagnes, dans les maisons particulières comme à l'usine, à l'atelier, sur les routes, dans les champs et dans les fermes. Les escaliers ont été remplacés par des ascenseurs. Il n’y a plus besoin de marcher. On circule en automobile, en omnibus, et en tramway, même quand la distance à parcourir est très petite. Les exercices naturels, tels que la marche et la course en terrain accidenté, l’ascension des montagnes, le travail de la terre avec des outils, la lutte contre la forêt avec la hache, l’exposition à la pluie, au soleil, au vent, au froid et à la chaleur ont fait place à des exercices bien réglés où le risque est moindre, et à des machines qui suppriment la peine. Il y a partout des courts de tennis, des champs de golf, des patinoires de glace artificielle, des piscines chauffées, et des arènes où les athlètes s’entraînent et luttent à l'abri des intempéries. Tous peuvent ainsi développer leurs muscles, tout en évitant la fatigue et la continuité de l'effort que demandaient auparavant les exercices appropriés à une forme plus primitive de la vie.

A l’alimentation de nos ancêtres, qui était composée surtout de farines grossières, de viande et de boissons alcooliques, a été substituée une nourriture beaucoup plus délicate et variée. Les viandes de boeuf et de mouton ne sont plus la base de l'alimentation. Le lait, la crème, le beurre, les céréales rendues blanches par l’élimination des enveloppes du grain, les fruits des régions tropicales aussi bien que tempérées, les légumes frais ou conservés, les salades, le sucre en très grande abondance sous la forme de tartes, de bonbons et de puddings, sont les éléments principaux de la nourriture moderne. Seul, l’alcool a gardé la place qu'il avait autrefois. L'alimentation des enfants a été modifiée plus profondément encore. Son abondance est devenue très grande. Il en est de même de la nourriture des adultes. La régularité des heures de travail dans les bureaux et dans les usines a entraîné celle des repas. Grâce à la richesse qui, jusqu'à ces dernières années, était générale, à la diminution de l'esprit religieux et des jeûnes rituels, jamais les êtres humains ne se sont alimentés de façon aussi continue et bien réglée.

C’est cette richesse également qui a permis l’énorme diffusion de l'éducation. Partout des écoles et des universités ont été construites, et envahies aussitôt par des foules immenses d'étudiants. La jeunesse a compris le rôle de la science dans le monde moderne. « Knowledge is power, » a écrit Bacon. Toutes ces institutions se sont consacrées au développement intellectuel des enfants et des jeunes gens. En même temps, elles s’occupent attentivement de leur état physique. On peut dire que les établissements s’intéressent surtout à l’intelligence et aux muscles. La science a montré son utilité d’une façon si évidente qu'on lui a donné la première place dans les études. Des quantités de jeunes gens se soumettent à ses disciplines. Mais les instituts scientifiques, les universités et les organisations industrielles ont construit tant de laboratoires que chacun peut trouver un emploi à ses connaissances particulières.

Le mode de vie des hommes modernes a reçu l’empreinte de l'hygiène et de la médecine et des principes résultant des découvertes de Pasteur. La promulgation des doctrines pastoriennes a été pour l’humanité entière un événement d'une haute importance. Grâce à ces doctrines, les maladies infectieuses, qui ravageaient périodiquement les pays civilisés, ont été supprimées. La nécessité de la propreté a été démontrée. Il en est résulté une grande diminution dans la mortalité des enfants. La durée moyenne de la vie a augmenté de façon étonnante. Elle atteint aujourd'hui cinquante-neuf ans aux États-Unis et soixante-cinq ans en Nouvelle-Zélande. Les gens ne vivent pas plus vieux, mais plus de gens deviennent vieux. L’hygiène a donc accru beaucoup la quantité des êtres humains. En même temps, la médecine, par une meilleure conception de la nature des maladies, et par une application judicieuse des techniques chirurgicales, a étendu sa bienfaisante influence sur les faibles, les incomplets, les prédisposés aux maladies microbiennes, sur ceux qui, jadis, n’étaient pas capables de supporter les conditions d’une existence plus rude. C'est un gain énorme en capital humain que la civilisation a réalisé par elle. Et chaque individu lui est redevable aussi d'une sécurité plus grande devant la maladie et la douleur.

Le milieu intellectuel et moral, dans lequel nous sommes plongés, a été lui aussi modelé par la science. Le monde, où vit l’esprit des hommes d'aujourd'hui, n’est nullement celui de leurs ancêtres. Devant les triomphes de l'intelligence qui nous apporte la richesse et le confort, les valeurs morales ont naturellement baissé. La raison a balayé les croyances religieuses. Seules importent la connaissance des lois naturelles et la puissance que cette connaissance nous donne sur le monde matériel et sur les êtres vivants. Les banques, les universités, les laboratoires, les écoles de médecine sont devenus aussi beaux que les temples antiques, les cathédrales gothiques, les palais des Papes. Jusqu'aux récentes catastrophes, le président de banque ou de chemin de fer était l’idéal de la jeunesse.

Cependant, le président de grande université est encore placé très haut dans l'esprit de la société parce qu’il dispense la science et que la science est génératrice de richesse, de bien-être et de santé. Mais l’atmosphère dans laquelle baigne le cerveau des masses change vite. Banquiers et professeurs se sont abaissés dans l’estime du public. Les hommes d'aujourd'hui sont assez instruits pour lire chaque jour les journaux, et écouter les discours radiodiffusés par les politiciens, les commerçants, les charlatans et les apôtres. Ils sont imprégnés par la propagande commerciale, politique ou sociale, dont les techniques se sont de plus en plus perfectionnées. En même temps, ils lisent les articles, les livres de vulgarisation scientifique et philosophique. Notre univers, grâce aux magnifiques découvertes de la physique et de l'astro-physique, est devenu d’une étonnante grandeur. Chacun peut, si cela lui plait, entendre parler des théories d'Einstein, ou lire les livres d'Eddington et de Jeans, les articles de Shapley et de Millikan. Il s’intéresse aux rayons cosmiques autant qu’aux artistes de cinéma et aux joueurs de baseball. Il sait que l’espace est courbe, que le monde se compose de forces aveugles et inconnaissables, que nous sommes des particules infiniment petites à la surface d'un grain de poussière perdu dans l’immensité du cosmos. Et que celui-ci est totalement privé de vie et de pensée. Notre univers est devenu exclusivement mécanique. Il ne peut en être autrement puisque son existence est due aux techniques de la physique et de l'astronomie. Comme tout ce qui environne aujourd'hui les êtres humains, il est l'expression du merveilleux développement des sciences de la matière inanimée.





IV

CE QUI EN EST RÉSULTÉ POUR NOUS.


Les profondes modifications imposées aux habitudes de l'humanité par les applications de la science sont récentes. En fait, nous nous trouvons encore en pleine révolution. Aussi est-il difficile de savoir exactement quel effet la substitution de ce mode artificiel d'existence aux conditions naturelles de la vie, et ce changement si marqué du milieu, ont eu sur les êtres humains civilisés. Il est indubitable cependant qu'un tel effet s'est produit. Car tout être vivant dépend étroitement de son milieu et s'adapte aux fluctuations de ce milieu par une évolution appropriée. On doit donc se demander de quelle manière les hommes ont été influencés par le mode de vie, l'habitat, la nourriture, l'éducation et les habitudes intellectuelles et morales, que leur a imposés la civilisation moderne. Pour répondre à cette question si grave, il faut examiner, avec une soigneuse attention, ce qui arrive actuellement aux populations qui ont bénéficié les premières des applications des découvertes scientifiques.

Il est évident que les hommes ont accueilli avec joie la civilisation moderne. Ils sont venus rapidement des campagnes dans les villes et les usines. Ils se sont empressés d'adopter le mode de vie et la façon d'être et de penser de l'ère nouvelle. Ils ont abandonné sans hésitation leurs habitudes anciennes, car ces habitudes demandaient un effort plus grand. Il est moins fatigant de travailler dans une usine ou un bureau que dans les champs. Et même dans les fermes, la dureté de l'existence a été très diminuée par les machines. Les maisons modernes nous assurent une vie égale et douce. Par leur confort et leur lumière elles donnent à ceux qui les habitent le sentiment du repos et du contentement. Leur agencement atténue aussi beaucoup l'effort demandé autrefois par la vie domestique. Outre la diminution de l’effort et l’acquisition du bien-être, les êtres humains ont accepté avec bonheur la possibilité de ne jamais être seuls, de jouir des distractions continuelles de la ville, de faire partie de grandes foules, de ne jamais penser. Ils ont apprécié également d'être relevés, par une éducation purement intellectuelle, de la contrainte morale imposée par la discipline puritaine et par les règles religieuses. La vie moderne les a vraiment rendus libres. Elle les engage à acquérir la richesse par tous les moyens, pourvu que ces moyens ne les conduisent pas devant les tribunaux.

Elle leur a ouvert toutes les contrées de la terre. Elle les a affranchis de toutes les superstitions. Elle leur permet l’excitation fréquente et la satisfaction facile de leurs appétits sexuels. Elle supprime la contrainte, la discipline, l'effort, tout ce qui était gênant et pénible. Les gens, surtout dans les classes inférieures, sont matériellement plus heureux qu'autrefois. Beaucoup, cependant, cessent peu à peu d'apprécier les distractions et les plaisirs banaux de la vie moderne. Parfois leur santé ne leur permet pas de continuer indéfiniment les excès alimentaires, alcooliques et sexuels auxquels les entraîne la suppression de toute discipline. En outre, ils sont hantés par la crainte de perdre leur emploi, leurs économies, leur fortune leurs moyens de subsistance. Ils ne peuvent pas satisfaire le besoin de sécurité qui existe au fond de chacun de nous. En dépit des assurances sociales, ils restent inquiets. Souvent ceux qui sont capables de réfléchir deviennent malheureux.

Il est certain, cependant, que la santé s'est améliorée. Non seulement la mortalité est moins grande, mais chaque individu est plus beau, plus grand et plus fort. Les enfants ont aujourd’hui une taille bien supérieure à celle de leurs parents. Le mode d’alimentation et les exercices physiques ont élevé la stature et augmenté la force musculaire. Ce sont souvent les Etats-Unis qui fournissent les meilleurs athlètes. On trouve aujourd’hui dans les équipes sportives des universités des jeunes gens qui sont des spécimens vraiment magnifiques d'êtres humains. Dans les conditions présentes de l'éducation américaine, le squelette et les muscles se développent de façon parfaite. On est arrivé à reproduire les formes les plus admirables de la beauté antique. Certes, la durée de la vie des hommes habitués aux sports, et menant la vie moderne, n'est pas supérieure à celle de leurs ancêtres. Peut-être même est-elle plus courte. Il semble aussi que leur résistance à la fatigue ne soit pas très grande. On dirait que les individus entraînés aux exercices naturels et exposés aux intempéries, comme l'étaient leurs pères, sont capables, de plus longs et plus durs efforts que nos athlètes. Ceux-ci ont besoin également de beaucoup de sommeil, d'une bonne nourriture, d’habitudes régulières. Leur système nerveux est fragile. Ils supportent mal la vie des bureaux, des grandes villes, les soucis des affaires, et même les difficultés et les souffrances ordinaires de la vie. Les triomphes de l’hygiène et de l'éducation moderne ne sont peut-être pas aussi avantageux qu'ils paraissent au premier abord.

Il faut également se demander si la grande diminution de la mortalité pendant l'enfance et la jeunesse ne présente pas quelques inconvénients. En effet, les faibles sont conservés comme les forts. La sélection naturelle ne joue plus. Nul ne sait quel sera le futur d'une race ainsi protégée par les sciences médicales. Mais nous sommes confrontés avec un problème beaucoup plus grave et qui demande une solution immédiate. En même temps que les maladies, telles que les diarrhées infantiles, la tuberculose, la diphtérie, la fièvre typhoïde, etc., sont éliminées et que la mortalité diminue, le nombre des maladies mentales augmente. Dans certains États, la quantité des fous internés dans les asiles dépasse celle de tous les autres malades hospitalisés. A côté de la folie, le déséquilibre nerveux accentue sa fréquence. Il est un des facteurs les plus actifs du malheur des individus, et de la destruction des familles. Peut-être cette détérioration mentale est-elle plus dangereuse pour la civilisation que les maladies infectieuses, dont la médecine et l'hygiène se sont exclusivement occupées.

Malgré les immenses sommes dépensées pour l'éducation des enfants et des jeunes gens, il ne semble pas que l’élite intellectuelle soit devenue plus nombreuse. La moyenne est, sans nul doute, plus instruite, plus policée. Le goût de la lecture est plus grand. On achète beaucoup plus de revues et de livres qu'autrefois. Le nombre de gens qui s’intéressent à la science, à la littérature, à l’art, a augmenté. Mais ce sont les formes les plus basses de la littérature et les contrefaçons de la science et de l'art qui, en général, attirent le public. Il ne paraît pas que les excellentes conditions hygiéniques dans lesquelles on élève les enfants, et les soins dont ils sont l’objet dans les écoles, aient réussi à élever leur niveau intellectuel et moral. On peut même se demander s’il n’y a pas souvent une sorte d’antagonisme entre leur développement physique et leur développement mental.

Après tout, nous ne savons pas si l’augmentation de la stature dans une race donnée n’est pas une dégénérescence, au lieu d’un progrès, ainsi que nous le croyons aujourd'hui. Certes, les enfants sont beaucoup plus heureux dans des écoles où la contrainte a été supprimée, où ils ne font que ce qui les intéresse, où la tension de l’esprit et l’attention volontaire ne sont pas demandées. Quels sont les résultats d’une telle éducation? Dans la civilisation moderne, l’individu se caractérise surtout par une activité assez grande et tournée entièrement vers le côté pratique de la vie, par beaucoup d’ignorance, par une certaine ruse, et par un état de faiblesse mentale qui lui fait subir de façon profonde l’influence de milieu où il lui arrive de se trouver. Il semble qu’en l’absence d’armature morale l’intelligence elle-même s’affaisse. C’est peut-être pour cette raison que cette faculté, jadis si caractéristique de la France, a baissé de façon aussi manifeste dans ce pays. Aux Etats-Unis, le niveau intellectuel reste inférieur, malgré la multiplication des écoles et des universités.

On dirait que la civilisation moderne est incapable de produire une élite douée à la fois d’imagination, d’intelligence et de courage. Dans presque tous les pays, il y a une diminution du calibre intellectuel et moral chez ceux qui portent la responsabilité de la direction des affaires politiques, économiques et sociales. Les organisations financières, industrielles et commerciales ont atteint des dimensions gigantesques. Elles sont influencées non seulement par les conditions du pays où elles sont nées, mais aussi par l’état des pays voisins et du monde entier. Dans chaque nation des modifications sociales se produisent avec une grande rapidité. Presque partout, la valeur du régime politique est remise en question. Les grandes démocraties se trouvent en face de problèmes redoutables qui intéressent leur existence elle-même et dont la solution est urgente. Et nous nous apercevons que, en dépit des immenses espoirs que l’humanité avait placés dans la civilisation moderne, cette civilisation n’a pas été capable de développer des hommes assez intelligents et audacieux pour la diriger sur la route dangereuse où elle s’est engagée. Les êtres humains n’ont pas grandi en même temps que les institutions issues de leur cerveau. Ce sont surtout la faiblesse intellectuelle et morale des chefs et leur ignorance qui mettent en danger notre civilisation.

Il faut se demander enfin quelle influence le nouveau mode de vie aura sur l’avenir de la race. La réponse des femmes aux modifications apportées aux habitudes ancestrales par la civilisation moderne a été immédiate et décisive. La natalité s’est abaissée aussitôt. Ce phénomène si important a été plus précoce et plus grave dans les couches sociales et dans les nations qui ont, les premières, bénéficié des progrès engendrés, directement ou indirectement, par la science. La stérilité volontaire des femmes n'est pas une chose nouvelle dans l’histoire des peuples. Elle s'est produite déjà à une certaine période des civilisations passées. C'est un symptôme classique. Nous connaissons sa signification.

Il est donc évident que les changements produits dans notre milieu par les applications de la science ont eu sur nous des effets marqués. Ces effets ont un caractère inattendu. Ils sont bien différents de ceux qu’on avait espérés, et qu’on pouvait légitimement attendre des améliorations de toutes sortes apportées dans l'habitat, le mode de vie, l’alimentation, l'éducation et l’atmosphère intellectuelle des êtres humains. Comment un résultat aussi paradoxal a-t-il été obtenu?




V


CES TRANSFORMATIONS DU MILIEU SONT NUISIBLES PARCE QU'ELLES ONT ÉTÉ FAITES SANS CONNAISSANCE DE NOTRE NATURE.


On pourrait donner à cette question une réponse simple. La civilisation moderne se trouve en mauvaise posture, parce qu’elle ne nous convient pas. Elle a été construite sans connaissance de notre vraie nature. Elle est due au caprice des découvertes scientifiques, des appétits des hommes, de leurs illusions, de leurs théories, et de leurs désirs. Quoique édifiée par nous, elle n'est pas faite à notre mesure.

En effet, il est évident que la science n'a suivi aucun plan. Elle s'est développée au hasard de la naissance de quelques hommes de génie, de la forme de leur esprit, et de la route que prit leur curiosité. Elle ne fut nullement inspirée par le désir d’améliorer l’état des êtres humains. Les découvertes se produisirent au gré des intuitions des savants et des circonstances plus ou moins fortuites de leur carrière. Si Galilée, Newton, ou Lavoisier avaient appliqué la puissance de leur esprit à l’étude du corps et de la conscience, peut-être notre monde serait-il différent de ce qu'il est aujourd'hui. Les hommes de science ignorent où ils vont. Ils sont guidés par le hasard, par des raisonnements subtils, par une sorte de clairvoyance. Chacun d'eux est un monde à part, gouverné par ses propres lois. De temps en temps, des choses, obscures pour les autres, deviennent claires pour eux. En général, les découvertes sont faites sans aucune prévision de leurs conséquences. Mais ce sont ces conséquences qui ont donné sa forme à notre civilisation.

Parmi les richesses des découvertes scientifiques, nous avons fait un choix. Et ce choix n’a nullement été déterminé par la considération d’un intérêt supérieur de l’humanité. Il a suivi simplement la pente de nos tendances naturelles. Ce sont les principes de la plus grande commodité et du moindre effort, le plaisir que nous donnent la vitesse, le changement et le confort, et aussi le besoin de nous échapper de nous-mêmes, qui ont fait le succès des inventions nouvelles. Mais personne ne s'est demandé comment les êtres humains supporteraient l’accélération énorme du rythme de la vie produite par les transports rapides, le télégraphe, le téléphone, les machines qui écrivent, calculent, et font tous les lents travaux domestiques d’autrefois, et par les techniques modernes des affaires.

L’adoption universelle de l’avion, de l’automobile, du cinéma, du téléphone, de la radio, et bientôt de la télévision, est due à une tendance aussi naturelle que celle qui, au fond de la nuit des âges, a déterminé l’usage de l’alcool. Le chauffage des maisons à la vapeur, l’éclairage électrique, les ascenseurs, la morale biologique, les manipulations chimiques des denrées alimentaires ont été acceptés uniquement parce que ces innovations étaient agréables et commodes. Mais leur effet probable sur les êtres humains n'a pas été pris en considération.

Dans l'organisation du travail industriel, l’influence de l’usine sur l’état physiologique et mental des ouvriers a été complètement négligée. L’industrie moderne est basée sur la conception de la production maximum au plus bas prix possible afin qu’un individu ou un groupe d’individus gagnent le plus d’argent possible. Elle s’est développée sans idée de la nature vraie des êtres humains qui conduisent les machines et sans préoccupation de ce que produit sur eux et sur leur descendance la vie artificielle imposée par l’usine. La construction des grandes villes s’est faite sans plus d'égards pour nous. La forme et les dimensions des bâtiments modernes ont été inspirées par la nécessité d'obtenir le revenu maximum par mètre carré du terrain, et d’offrir aux locataires des bureaux et des logements qui leur plaisent. On est arrivé ainsi à la construction des maisons géantes qui accumulent en un espace restreint des masses beaucoup trop considérables d'individus. Ceux-ci y habitent avec plaisir, car jouissant du confort et du luxe ils ne s’aperçoivent pas qu'ils sont privés du nécessaire. La ville moderne se compose de ces habitations monstrueuses et de rues obscures, pleines d’air pollué par les fumées, les poussières, les vapeurs d’essence et les produits de sa combustion, déchirées par le fracas des camions et des tramways, et encombrées sans cesse par une grande foule. Il est évident qu’elle n’a pas été construite pour le bien de ses habitants.

Notre vie est influencée dans une très large mesure par les journaux. La publicité est faite uniquement dans l’intérêt des producteurs, et jamais des consommateurs. Par exemple, on a fait croire au public que le pain blanc est supérieur au brun. La farine a été blutée de façon de plus en plus complète et privée ainsi de ses principes les plus utiles. Mais elle se conserve mieux, et le pain se fait plus facilement. Les meuniers et les boulangers gagnent plus d’argent. Les consommateurs mangent sans s’en douter un produit inférieur. Et dans tous les pays où le pain est la partie principale de l’alimentation, les populations dégénèrent. Des sommes énormes sont dépensées pour la publicité commerciale. Aussi des quantités de produits alimentaires et pharmaceutiques, inutiles, et souvent nuisibles, sont-ils devenus une nécessité pour les hommes civilisés. C'est ainsi que l’avidité des individus assez habiles pour diriger le goût des masses populaires vers les produits qu’ils ont à vendre, joue un rôle capital dans notre civilisation.

Cependant, les influences qui agissent sur notre mode de vie n’ont pas toujours une telle origine. Souvent, au lieu de s’exercer dans l’intérêt financier d’individus ou de groupes d’individus, elles ont réellement pour but l’avantage général. Mais leur effet peut aussi être nuisible, si ceux dont elles émanent, quoique honnêtes, ont une conception fausse ou incomplète de l’être humain. Faut-il, par exemple, grâce à une alimentation et des exercices appropriés, activer autant que possible l’augmentation du poids et de la taille des enfants, ainsi que le font la plupart des médecins? Les enfants très gros et très lourds sont-ils supérieurs aux enfants plus petits? Le développement de l’intelligence, de l’activité, de l’audace, de la résistance aux maladies n’est pas solidaire de l’accroissement du volume de l’individu. L’éducation donnée dans les écoles et les universités, qui consiste surtout dans la culture de la mémoire, s'adresse-t-elle vraiment aux hommes modernes qui doivent être pourvus d’équilibre mental, de solidité nerveuse, de jugement, de courage moral, et de résistance à la fatigue? Pourquoi les hygiénistes se comportent-ils comme si l’homme était un être exposé seulement aux maladies infectieuses, tandis qu’il est menacé de façon aussi dangereuse par les maladies nerveuses et mentales, et par la faiblesse de l'esprit?

Quoique les médecins, les éducateurs et les hygiénistes appliquent avec désintéressement leurs efforts au profit des êtres humains, ils n’atteignent pas leur but, car ils visent des schémas qui ne contiennent qu'une partie de la réalité. Il en est de même de tous ceux qui prennent leurs désirs, leurs rêves, ou leurs doctrines pour l'être humain concret. Ils édifient une civilisation qui, destinée par eux à l’homme, ne convient en réalité qu’à des images incomplètes ou monstrueuses de l’homme. Les systèmes de gouvernement, construits de toutes pièces dans l’esprit des théoriciens, ne sont que des châteaux de cartes. L’homme auquel s'appliquent les principes de la Révolution française est aussi irréel que celui qui, dans les visions de Marx ou de Lénine, construira la société future. Nous ne devons pas oublier que les lois des relations humaines sont encore inconnues. La sociologie et l'économie politique ne sont que des sciences conjecturales, des pseudo-sciences.

Il apparaît donc que le milieu dont nous avons réussi à nous entourer, grâce à la science, ne nous convient pas, parce qu'il a été construit au hasard, sans connaissance suffisante de la nature des êtres humains et sans égards pour eux.





VI

NÉCESSITÉ PRATIQUE DE LA CONNAISSANCE DE L'HOMME.


En somme, les sciences de la matière ont fait d’immenses progrès tandis que celles des êtres vivants restaient dans un état rudimentaire. Le retard de la biologie est attribuable aux conditions de l’existence de nos ancêtres, à la complexité des phénomènes de la vie et à la nature même de notre esprit, qui se complaît dans les constructions mécaniques et les abstractions mathématiques. Les applications des découvertes scientifiques ont transformé notre monde matériel et mental. Ces transformations ont sur nous une influence profonde. Leur effet néfaste vient de ce qu’elles ont été faites sans considération pour nous. C’est cette ignorance de nous-mêmes qui a donné à la mécanique, à la physique et à la chimie le pouvoir de modifier au hasard les formes anciennes de la vie.

L'homme devrait être la mesure de tout. En fait, il est un étranger dans le monde qu’il a créé. Il n’a pas su organiser ce monde pour lui, parce qu’il ne possédait pas une connaissance positive de sa propre nature. L’énorme avance prise par les sciences des choses inanimées sur celles des êtres vivants est donc un des événements les plus tragiques de l'histoire de l’humanité. Le milieu construit par notre intelligence et nos inventions n'est ajusté ni à notre taille, ni à notre forme. Il ne nous va pas. Nous y sommes malheureux. Nous y dégénérons moralement et mentalement. Ce sont précisément les groupes et les nations où la civilisation industrielle a atteint son apogée qui s’affaiblissent davantage. Ce sont eux dont le retour à la barbarie est le plus rapide. Ils demeurent sans défense devant le milieu adverse que la science leur a apporté. En vérité, notre civilisation, comme celles qui l'ont précédée, a créé des conditions où, pour des raisons que nous ne connaissons pas exactement, la vie elle-même devient impossible. L'inquiétude et les malheurs des habitants de la Cité nouvelle viennent de leurs institutions politiques, économiques et sociales, mais surtout de leur propre déchéance. Ils sont les victimes du retard des sciences de la vie sur celles de la matière.

Seule, une connaissance beaucoup plus profonde de nous-mêmes peut apporter un remède à ce mal. Grâce à elle, nous verrons par quels mécanismes l’existence moderne affecte notre conscience et notre corps. Nous apprendrons comment nous adapter à ce milieu, comment nous en défendre, et aussi par quoi le remplacer dans le cas où une révolution deviendrait indispensable. En nous montrant ce que nous sommes, nos potentialités, et la manière de les actualiser, cette connaissance nous apportera l’explication de notre affaiblissement physiologique, de nos maladies morales et intellectuelles. Elle seule peut nous dévoiler les lois inexorables dans lesquelles sont enfermées nos activités organiques et spirituelles, nous faire distinguer le défendu du permis, nous enseigner que nous ne sommes pas libres de modifier, suivant notre fantaisie, notre milieu et nous-mêmes. En vérité, depuis que les conditions naturelles de l’existence ont été supprimées par la civilisation moderne, la science de l’homme est devenue la plus nécessaire de toutes les sciences.

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