vendredi 2 juillet 2010

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CHAPITRE VIII

LA RECONSTRUCTION DE L’HOMME


I

LA SCIENCE DE L'HOMME PEUT-ELLE CONDUIRE À SA RÉNOVATION ?


La science, qui a transformé le monde matériel, nous donne le pouvoir de nous transformer nous-mêmes. Elle nous a révélé le secret des mécanismes de notre vie. Elle nous a montré comment provoquer artificiellement leur activité, comment nous modeler suivant la forme que nous désirons. Grâce à sa connaissance d’elle-même, l’humanité, pour la première fois depuis le début de son histoire, est devenue maîtresse de sa destinée. Mais sera-t-elle capable d’utiliser à son profit la force illimitée de la science ? Pour grandir de nouveau, elle est obligée de se refaire. Et elle ne peut pas se refaire sans douleur. Car elle est à la fois le marbre et le sculpteur. C’est de sa propre substance qu’elle doit, à grands coups de marteau, faire voler les éclats, afin de reprendre son vrai visage.

Elle ne se résignera pas à cette opération avant d’y être contrainte par la nécessité. Elle n’en voit pas l’urgence au milieu du confort, de la beauté, et des merveilles mécaniques que lui a apportés la technologie. Elle ne s’aperçoit pas qu’elle dégénère. Pourquoi ferait-elle l’effort de modifier sa façon d’être, de vivre, et de penser?

Il s’est produit heureusement un événement inattendu des ingénieurs, des économistes, et des politiciens. Le magnifique édifice financier et économique des États-Unis s’est écroulé. Au premier abord, le public n’a pas cru à la réalité d’une telle catastrophe. Il n’a pas été ébranlé dans sa foi. Il a écouté docilement les explications des économistes. La prospérité allait revenir. Mais la prospérité n’est pas revenue. Aujourd’hui, quelques doutes entrent dans les têtes les plus intelligentes du troupeau. Les causes de la crise sont-elles uniquement économiques et financières ? Ne doit-on pas incriminer aussi la corruption et la stupidité des politiciens et des financiers, l’ignorance et les illusions des économistes ? La vie moderne n’a-t-elle pas diminué l’intelligence et la moralité de toute la nation ?

Pourquoi devons-nous payer chaque année plusieurs billions de dollars pour combattre les criminels ? Pourquoi, en dépit de ces sommes gigantesques, les gangsters continuent-ils à attaquer victorieusement les banques, à tuer les agents de police, à enlever, rançonner, et assassiner les enfants ? Pourquoi le nombre des faibles d’esprit et des fous est-il si grand ? La crise mondiale ne dépend-elle pas de facteurs individuels et sociaux plus importants que les économiques ? Il y a lieu d’espérer que le spectacle de notre civilisation, à ce début de son déclin, nous obligera à nous demander si la cause du mal ne se trouve pas en nous-mêmes aussi bien que dans nos institutions. La rénovation sera possible seulement quand nous réaliserons son absolue nécessité.

A ce moment, le seul obstacle qui se dressera devant nous sera notre inertie. Et non pas l’incapacité de notre race à s’élever de nouveau. En effet, la crise économique est survenue avant que nos qualités ancestrales aient été complètement détruites par l’oisiveté, la corruption, et la mollesse de l’existence. Nous savons que l’apathie intellectuelle, l’immoralité et la criminalité sont, en général, des caractères non transmissibles héréditairement. La plupart des enfants ont à leur naissance les mêmes potentialités que leurs parents. Pour développer leurs qualités innées, il suffit de le vouloir. Nous avons à notre disposition toute la puissance de la méthode scientifique. Il y a encore, parmi nous, des hommes capables de l’utiliser avec désintéressement.

La société moderne n’a pas étouffé tous les foyers de culture intellectuelle, de courage moral, de vertu et d’audace. Le flambeau n’est pas éteint. Le mal n’est donc pas irréparable. Mais la rénovation des individus demande celle des conditions de la vie moderne. Elle est impossible sans une révolution. Il ne suffit donc pas de comprendre la nécessité d’un changement, et de posséder les moyens scientifiques de le réaliser. Il faut aussi que l’écroulement spontané de la civilisation technologique déchaîne dans leur violence les impulsions nécessaires à un tel changement.

Avons-nous encore assez d’énergie et de clairvoyance pour cet effort gigantesque ? Au premier abord, il ne le semble pas. L’homme moderne s’est affaissé dans l’indifférence à tout, excepté à l’argent. Il y a, cependant, une raison d’espérer. Après tout, les races qui ont construit le monde présent ne sont pas éteintes. Dans le plasma germinatif de leurs descendants dégénérés existent encore les potentialités ancestrales. Ces potentialités restent susceptibles de s’actualiser. Certes, les représentants des souches énergiques et nobles sont étouffés par la foule des prolétaires dont l’industrie a, de façon aveugle, provoqué l’accroissement. Ils sont en petit nombre. Mais la faiblesse de leur nombre n’est pas un obstacle à leur succès. Car ils possèdent, à l’état virtuel, une merveilleuse force. Il faut nous souvenir de ce que nous avons accompli depuis la chute de l’Empire romain. Dans le petit territoire des États de l’ouest de l’Europe, au milieu des combats incessants, des famines, et des épidémies, nous sommes parvenus à conserver, pendant tout le moyen âge, les restes de la culture antique. Au cours des longs siècles obscurs, notre sang a ruisselé de toutes parts pour la défense de la chrétienté contre nos ennemis du Nord, de l’Est et du Sud. Grâce à un immense effort, nous avons réussi à échapper au sommeil de l’islamisme.

Puis un miracle s’est produit. De l’esprit des hommes formés par la discipline scolastique la science a jailli. Et, chose plus extraordinaire encore, la science a été cultivée par les hommes d’Occident, pour elle-même, pour sa vérité et sa beauté, avec un désintéressement complet. Au lieu de végéter dans l’égoïsme individuel, comme en Orient et surtout en Chine, elle a, en quatre cents ans, transformé notre monde. Nos pères ont accompli une oeuvre unique dans l’histoire de l'humanité. Les hommes qui en Europe et en Amérique descendent d’eux, ont, pour la plupart, oublié l’histoire. Il en est de même de ceux qui profitent aujourd’hui de la civilisation matérielle construite par nous. Des blancs qui jadis ne combattirent pas à nos côtés sur les champs de bataille d’Europe, et des jaunes, des bruns et des noirs, dont le flot montant alarme trop Spengler. Ce que nous avons réalisé une première fois, nous sommes capables de l’entreprendre de nouveau. Si notre civilisation s’écroulait, nous en construirions une autre. Mais est-il nécessaire que nous traversions le chaos pour atteindre l’ordre et la paix ? Pouvons-nous nous relever avant d’avoir subi la sanglante épreuve d’un bouleversement total ? Sommes-nous capables de nous reconstruire nous-mêmes, d’éviter les cataclysmes qui sont imminents, et de continuer notre ascension ?



II

NÉCESSITÉ D’UN CHANGEMENT D’ORIENTATION INTELLECTUELLE. L’ERREUR DE LA RENAISSANCE. - LA PRIMAUTÉ DE LA MATIÈRE ET CELLE DE L’HOMME.


Nous ne pouvons pas entreprendre la restauration de nous-mêmes et de notre milieu avant d’avoir transformé nos habitudes de pensée. En effet, la société moderne a souffert dès son origine d’une faute intellectuelle. Faute que nous avons répétée sans cesse depuis la Renaissance. La technologie a construit l’homme, non pas suivant l’esprit de la science, mais suivant des conceptions métaphysiques erronées. Le moment est venu d’abandonner ces doctrines. Nous devons briser les barrières qui ont été élevées entre les propriétés des objets. C’est en une mauvaise interprétation d’une idée géniale de Galilée que consiste l’erreur dont nous souffrons aujourd’hui. Galilée distingua, comme on le sait, les qualités primaires des choses, dimensions et poids, qui sont susceptibles d’être mesurées, de leurs qualités secondaires, forme, couleur, odeur, qui ne sont pas mesurables. Le quantitatif fut séparé du qualitatif. Le quantitatif, exprimé en langage mathématique, nous apporta la science.

Le qualitatif fut négligé. L’abstraction des qualités primaires des objets était légitime. Mais l’oubli des qualités secondaires ne l’était pas. Il eut des conséquences graves pour nous. Car, chez l’homme, ce qui ne se mesure pas est plus important que ce qui se mesure. L’existence de la pensée est aussi fondamentale que celle des équilibres physico-chimiques du sérum sanguin. La séparation du qualitatif et du quantitatif fut rendue plus profonde encore quand Descartes créa le dualisme du corps et de l’âme. Dès lors, les manifestations de l’esprit devinrent inexplicables. Le matériel fut définitivement isolé du spirituel. La structure organique et les mécanismes physiologiques prirent une réalité beaucoup plus grande que le plaisir, la douleur, la beauté. Cette erreur engagea notre civilisation sur la route qui conduisit la science à son triomphe, et l’homme à sa déchéance.

Afin de redresser notre direction, nous devons nous transporter par la pensée au milieu des hommes de la Renaissance, nous imprégner de leur esprit, de leur passion pour l’observation empirique, et de leur dédain pour les systèmes philosophiques. Comme eux, nous devons distinguer les qualités primaires et secondaires des choses. Mais il faut nous séparer radicalement d’eux en accordant aux qualités secondaires la même réalité qu’aux primaires. Nous rejetterons aussi le dualisme de Descartes. L’esprit sera réintégré dans la matière. L’âme ne sera plus distincte du corps. Les manifestations mentales seront aussi bien à notre portée que les physiologiques. Certes, le qualitatif est d’une étude plus difficile que le quantitatif. Les faits concrets ne satisfont pas notre esprit, qui aime l’aspect définitif des abstractions.

Mais la science ne doit pas être cultivée uniquement pour elle-même, pour l’élégance de ses méthodes, pour sa clarté et sa beauté. Elle a pour but l’avantage matériel et spirituel de l’homme. Nous devons donner autant d’importance aux sentiments qu’à la thermodynamique. Il est indispensable que notre pensée embrasse tous les aspects de la réalité. Au lieu d’abandonner les résidus des abstractions scientifiques, nous utiliserons à la fois résidus et abstractions. Nous n’accepterons pas la supériorité du quantitatif, de la mécanique, de la physique et de la chimie. Nous renoncerons à l’attitude intellectuelle enfantée par la Renaissance et à la définition arbitraire qu’elle nous a donnée du réel. Mais nous garderons toutes les conquêtes que l’humanité a faites grâce à elle. L’esprit et les techniques de la science sont notre bien le plus précieux.

Il sera difficile de nous débarrasser d’une doctrine qui, pendant plus de trois cents ans, a dominé l’intelligence des civilisés. La plupart des savants ont foi en la réalité des Universaux, au droit exclusif du quantitatif à l’existence, à la primauté de la matière, à la séparation de l’esprit et du corps et à la situation subordonnée de l’esprit. Ils ne renieront pas facilement ces croyances. Car un tel changement ébranlerait jusque dans leurs fondations la pédagogie, la médecine, l’hygiène, la psychologie et la sociologie. Le petit jardin, que chacun cultive facilement, se transformerait en une forêt qu’il faudrait défricher. Si la civilisation scientifique quittait la route qu’elle suit depuis la Renaissance et revenait à l’observation naïve du concret, des événements étranges se produiraient aussitôt. La matière perdrait sa primauté.

Les activités mentales deviendraient les égales des physiologiques. L’étude des fonctions morales, esthétiques et religieuses apparaîtrait comme aussi indispensable que celle des mathématiques, de la physique et de la chimie. Les méthodes actuelles de l’éducation sembleraient absurdes. Les écoles et les Universités seraient obligées de changer leurs programmes. On demanderait aux hygiénistes pourquoi ils s’occupent exclusivement de la prévention des maladies des organes, et non de celle des maladies mentales. Pourquoi ils isolent les gens atteints de maladies infectieuses, et non ceux qui communiquent aux autres leurs maladies intellectuelles et morales. Pourquoi les habitudes qui causent les affections organiques sont considérées comme dangereuses, et non celles qui amènent la corruption, la criminalité et la folie. Le public refuserait de se laisser soigner par des médecins qui ne connaissent qu'une petite partie du corps. Les pathologistes seraient conduits à étudier les lésions du milieu intérieur aussi bien que celles des organes. Ils auraient à tenir compte de l’influence des états mentaux sur l’évolution des maladies des tissus. Les économistes réaliseraient que les hommes sentent et souffrent, qu’il ne suffit pas de leur donner de la nourriture et du travail, qu’ils ont des besoins spirituels aussi bien que physiologiques.

Et également que l’origine des crises économiques et financières peut être morale et intellectuelle. Nous ne serions plus obligés de considérer, comme des bienfaits de la civilisation moderne, les conditions barbares de la vie, des grandes villes, la tyrannie de l’usine et celle du bureau, le sacrifice de la dignité morale à l’intérêt économique, et de l’esprit à l’argent. Nous rejetterions les inventions mécaniques qui sont nuisibles au développement humain. L’économique n'apparaîtrait plus comme la raison dernière de tout. Il est évident que la libération du préjugé matérialiste modifierait la plupart des formes de la vie présente. Aussi la société s’opposera de toutes ses forces à ce progrès de la pensée.

D’autre part, il est important que la faillite du matérialisme n’amène pas une réaction spiritualiste. Puisque la civilisation scientifique et le culte de la matière n'ont pas réussi, la tentation peut devenir grande de choisir le culte opposé, celui de l'esprit. La primauté de la psychologie ne serait pas moins dangereuse que celle de la physiologie, de la physique et de la chimie. Freud est plus nuisible que les mécanistes les plus extrêmes. Il serait aussi désastreux de réduire l’homme à son aspect mental qu’à ses aspects physiologique et physico-chimique. L’étude des propriétés physiques du sérum sanguin, de ses équilibres ioniques, de la perméabilité du protoplasma, de la constitution chimique des antigènes, etc... n’est pas moins indispensable que celle des rêves, des états médiumniques, des effets psychologiques de la prière, de la mémoire des mots, etc. La substitution du spirituel au matériel ne corrigerait pas l’erreur commise par la Renaissance. L’exclusion de la matière serait plus néfaste encore que celle de l’esprit. Le salut ne se trouvera que dans l’abandon de toutes les doctrines. Dans la pleine acceptation des données de l’observation positive. Dans la réalisation du fait que l’homme n’est ni moins, ni plus que ces données.




III

COMMENT UTILISER LA CONNAISSANCE DE NOUS-MÊMES. - COMMENT FAIRE UNE SYNTHÈSE. - EST-IL POSSIBLE À UN SAVANT D’ACQUÉRIR UNE TELLE MASSE DE CONNAISSANCES ?


Ces données doivent servir de base à la reconstruction de l’homme. Notre première tâche est de les rendre utilisables. Nous assistons depuis des années aux progrès des eugénistes, des généticistes, des biométristes, des statisticiens, des behavioristes, des physiologistes, des anatomistes, des chimistes organiques, des chimistes biologiques, des physico-chimistes, des psychologistes, dés médecins, des endocrinologistes, des hygiénistes, des psychiatristes, des criminologistes, des éducateurs, des pasteurs, des économistes, des sociologistes, etc., etc. Nous savons aussi combien insignifiants sont les résultats pratiques de leurs recherches. Ce gigantesque amas de connaissances est disséminé dans les revues techniques, dans les traités, dans le cerveau des savants. Chacun n’en possède qu'un fragment. Il faut à présent réunir ces parcelles en un tout, et faire vivre ce tout dans l’esprit de quelques individus. Alors, la science de l’homme deviendra féconde.

Cette entreprise est difficile. Comment construire une synthèse ? Autour de quel aspect de l’être humain les autres doivent-ils être groupés ? Quelle est la plus importante de nos activités ? L’économique, la politique, la sociale, la mentale, ou l'organique ? Quelle science doit grandir et absorber les autres ? Sans nul doute, la reconstruction de nous-mêmes et de notre milieu économique et social demande une connaissance précise de notre corps et de notre âme, c’est-à-dire, de la physiologie, de la psychologie et de la pathologie. De toutes les sciences qui s’occupent de l'homme, depuis l’anatomie jusqu’à l’économie politique, la médecine est la plus compréhensive. Cependant, elle est loin de saisir son objet dans toute son étendue. Elle s’est contentée jusqu’à présent d’étudier la structure et les activités de l’individu en état de santé et de maladie, et d’essayer de guérir les malades. Elle a accompli cette tâche avec un modeste succès. Elle a réussi beaucoup mieux, comme on le sait, dans la prévention des maladies. Néanmoins, son rôle dans notre civilisation est resté secondaire. Excepté quand, par l’intermédiaire de l’hygiène, elle a aidé l’industrie à accroître la population.

On dirait qu’elle a été paralysée par ses propres doctrines. Rien ne l’empêcherait aujourd’hui de se débarrasser des systèmes auxquels elle s’attarde encore, et de nous aider de façon plus effective. Il y a près de trois cents ans, un philosophe, qui rêvait de lui consacrer sa vie, conçut clairement les hautes fonctions dont elle est capable. « L’esprit, écrivait Descartes dans le Discours de la Méthode, dépend si fort du tempérament et de la disposition des organes du corps, que s’il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu’ils n’ont été jusqu'ici, je crois que c’est dans la médecine qu’on doit le chercher. Il est vrai que celle qui est maintenant en usage contient peu de choses dont l’utilité soit si remarquable ; mais, sans que j’aie aucun dessein de la mépriser, je m’assure qu’il n’y a personne, même de ceux qui en font profession, qui n’avoue que tout ce qu’on y sait n’est presque rien à comparaison de ce qui reste à y savoir, et qu’on se pourrait exempter d’une infinité de maladies, tant du corps que de l’esprit, et même aussi peut-être de l’affaiblissement de la vieillesse si on avait assez de connaissances de leurs causes et de tous les remèdes dont la nature nous a pourvus. »

Grâce à l’anatomie, à la physiologie, à la psychologie et à la pathologie, la médecine possède les bases essentielles de la connaissance de l’homme. Il lui serait facile d’élargir ses vues, d’embrasser, outre le corps et la conscience, leurs relations avec le monde matériel et mental, de s’adjoindre la sociologie, de devenir la science par excellence de l’être humain. Elle grandirait au point non seulement de guérir ou de prévenir les maladies, mais aussi de diriger le développement de toutes nos activités organiques, mentales et sociales. Ainsi comprise, elle nous permettrait de bâtir l’individu suivant les règles de sa propre nature. Elle serait l’inspiratrice de ceux qui auront la tâche de conduire l’humanité à une vraie civilisation. Aujourd’hui, l’éducation, l’hygiène, la religion, la construction des villes, l’organisation politique, sociale, et économique de la société sont confiées à des gens qui connaissent un seul aspect de l’homme. Il paraîtrait insensé de remplacer les ingénieurs des usines de métallurgie ou de produits chimiques par des politiciens, des juristes, des instituteurs, ou des philosophes. C’est, cependant, à de telles personnes qu’on laisse prendre la direction, infiniment plus difficile, de la formation physiologique et mentale des hommes civilisés, et même du gouvernement des grandes nations. La médecine, développée au-delà de la conception de Descartes et devenue la science de l’homme, pourrait fournir à la société moderne des ingénieurs connaissant les mécanismes de l’être humain, et de ses relations avec le monde extérieur.

Cette superscience ne sera utilisable que si elle anime notre intelligence au lieu de rester ensevelie dans des bibliothèques. Mais un cerveau humain peut-il assimiler une quantité aussi énorme de connaissances ? Existe-t-il des hommes capables de bien connaître l’anatomie, la physiologie, la chimie, la psychologie, la pathologie, la médecine, et de posséder, en même temps, des notions approfondies de génétique, de chimie alimentaire, de pédagogie, d’esthétique, de morale, de religion, d’économie politique et sociale ? Il semble qu’on puisse répondre à cette question de manière affirmative. L’acquisition de toutes ces sciences n’est pas impossible à un esprit vigoureux. Elle demanderait environ vingt-cinq années d’études ininterrompues. A l’âge de cinquante ans, ceux qui auront eu le courage de se soumettre à cette discipline seront probablement capables de diriger la construction des êtres humains et d’une civilisation faite réellement pour eux.

A la vérité, il sera nécessaire que ces savants renoncent aux habitudes ordinaires de l’existence, peut-être au mariage, à la famille. Ils ne pourront pas non plus jouer au bridge et au golf, aller au cinéma, écouter les programmes des radios, faire des discours dans des banquets, être membres de comités, assister aux séances des sociétés scientifiques, des partis politiques, ou des académies, traverser l’Océan pour prendre part à des Congrès Internationaux. Ils devront vivre comme les moines des grands ordres contemplatifs. Non comme des professeurs d’université, et encore moins comme des hommes d’affaires modernes. Au cours de l’histoire des grandes nations, beaucoup d’individus se sont sacrifiés pour le salut de leur pays. Le sacrifice paraît une condition nécessaire de la vie. Aujourd’hui comme hier, des hommes sont prêts au renoncement suprême. Si les multitudes qui habitent les cités sans défense du bord de l’Océan étaient menacées par des explosifs et des gaz, aucun aviateur militaire n’hésiterait à se jeter, lui, son appareil et ses bombes, sur les envahisseurs. Pourquoi quelques individus ne sacrifieraient-ils pas leur vie pour acquérir la science indispensable à la reconstruction de l’être humain civilisé et de son milieu ? Certes, cette tâche est extrêmement dure. Mais il existe des esprits capables de l’entreprendre.

La faiblesse des savants que l’on rencontre parfois dans les universités et les laboratoires vient de la médiocrité de leur but, et de l’étroitesse de leur vie. Les hommes grandissent quand ils sont inspirés par un haut idéal, quand ils contemplent de vastes horizons. Le sacrifice de soi-même n’est pas difficile lorsqu’on est brûlé par la passion d’une grande aventure. Et il n’y a pas d'aventure plus belle et plus dangereuse que la rénovation de l’homme moderne.




IV

DES INSTITUTIONS NÉCESSAIRES A LA SCIENCE DE L’HOMME.


La rénovation de l’homme demande que son corps et son esprit puissent se développer suivant les lois naturelles. Et non pas suivant les théories des différentes écoles d’éducateurs. Il faut que l’individu soit, dès son enfance, libéré des dogmes de la civilisation industrielle et des principes qui font la base de la société moderne. Pour jouer son rôle constructif, la science de l’homme n’a pas besoin d'institutions coûteuses et nombreuses. En fait, elle pourrait utiliser celles qui existent déjà, pourvu qu'elles soient rajeunies. Le succès d’une telle entreprise sera déterminé dans certains pays par l’attitude du gouvernement, et dans d’autres, par celle du public. En Italie, en Allemagne, ou en Russie, si le dictateur jugeait utile de construire les enfants suivant un certain type, de modifier d’une certaine manière les adultes et leurs modes de vie, les institutions convenables surgiraient immédiatement. Dans les démocraties, le progrès doit venir de l’initiative privée. Quand le public réalisera plus clairement la faillite de nos croyances pédagogiques, médicales, économiques et sociales, il se demandera peut-être comment remédier à cette situation.

Dans le passé, ce sont des individus isolés qui ont provoqué l’essor de la religion, de la science et de l’éducation. Par exemple, le développement de l’hygiène aux États-Unis est dû entièrement à l'inspiration de quelques hommes. C’est Hermann Biggs qui a rendu New-York une des villes les plus saines du monde. C’est un groupe de jeunes hommes inconnus qui, sous la direction de Welch, fondèrent Johns Hopkins Medical School, et déterminèrent les étonnants progrès de la pathologie, de la chirurgie et de l’hygiène aux États-Unis. Quand la bactériologie naquit du cerveau de Pasteur, l’Institut Pasteur fut créé à Paris par une souscription nationale. Le Rockefeller Institute for Medical Research fut fondé à New-York par John D. Rockefeller, parce que la nécessité de découvertes nouvelles dans le domaine de la médecine était devenue évidente à Welch, à Theobald Smith, à Mitchell Prudden, à Simon Flexner, à Christian Herter et à quelques autres savants.

Des particuliers établirent, dans beaucoup d’Universités américaines, des laboratoires de recherches destinés à faire progresser la physiologie, l’immunologie, la chimie de la nutrition, etc. Les grandes fondations Carnegie et Rockefeller s’inspirèrent d’idées plus générales. Augmenter l’instruction du public, élever le niveau scientifique des Universités, promouvoir la paix parmi les nations, prévenir les maladies infectieuses, améliorer la santé et le bien-être de tous, grâce aux méthodes scientifiques. C’est toujours la réalisation de l’existence d’un besoin qui détermina ces mouvements. L’État n’intervint pas à leur début. Mais plus tard les institutions privées entraînèrent le progrès des institutions publiques. En France, par exemple, l’enseignement de la bactériologie fut donné d’abord exclusivement à l’Institut Pasteur. Ensuite toutes les Universités de l’État instituèrent des chaires et des laboratoires de bactériologie.

Il en sera probablement de même pour les institutions nécessaires à la restauration de l’homme. Un jour, sans doute, quelque Collège, quelque Université, ou quelque École de médecine, comprendra l’importance du sujet. Il y a eu des velléités d’un effort dans cette direction. L’Université de Yale a créé, comme on le sait, un Institut pour l’étude des relations humaines. D’autre part, la fondation Macy a été établie dans le but d’étudier l’homme sain et malade et d’intégrer les connaissances que nous possédons à son sujet. A Gênes, Nicola Pende a constitué un Institut pour l’amélioration physique, morale et intellectuelle de l’individu. Beaucoup de gens commencent à sentir la nécessité d’une compréhension plus large de l’être humain. Mais ce sentiment n’a pas été encore formulé d'une façon aussi claire qu’en Italie. Les organisations déjà existantes doivent subir certaines modifications afin de devenir utilisables. Il faut, par exemple, qu’elles éliminent le reste du mécanisme étroit du siècle dernier, et qu’elles comprennent la nécessité d’une clarification des concepts employés en biologie, le besoin de la réintégration des parties dans le tout, de la formation de vrais savants en même temps que de travailleurs scientifiques.

Il faut aussi que l’application à l’homme des résultats de chaque science, depuis la chimie de la nutrition jusqu’à celle de l’économie politique, soit confiée, non pas à des spécialistes dont dépend le progrès des sciences particulières, mais à des hommes qui les connaissent toutes. Les spécialistes doivent être les instruments d'un esprit synthétique. Ils seront utilisés par lui de la même manière que le professeur de médecine d'une grande Université utilise, dans les laboratoires de sa clinique, les services de pathologistes, de bactériologistes, de physiologistes, de chimistes, de physiciens. Il ne confie ni aux uns, ni aux autres de ces savants, la direction de l’étude et du traitement des malades. Un économiste, un endocrinologiste, un psychanalyste, un chimiste biologique, sont également ignorants de l’homme. On ne peut leur faire confiance que dans les limites de leur propre domaine.

Nous ne devons pas oublier que nos connaissances sont encore rudimentaires, que la plupart des grands problèmes mentionnés au début de ce livre attendent encore leur solution. Cependant, les questions qui intéressent des centaines de millions d’individus et l’avenir de la civilisation ne peuvent pas être laissées sans réponses. Ces réponses doivent s’élaborer dans des instituts de recherches consacrés à la science de l’homme. Jusqu’à présent nos laboratoires biologiques et médicaux ont tourné leurs activités vers la poursuite de la santé, vers la découverte des mécanismes chimiques et physico-chimiques qui sont la base des phénomènes physiologiques. L’Institut Pasteur a suivi avec grand succès la voie ouverte par son fondateur. Sous la direction de Duclaux et sous celle de Roux, il s'est spécialisé dans l’étude des bactéries et des virus, et des moyens de protéger les êtres humains contre leurs attaques, dans la découverte des vaccins, des sérums, des substances chimiques capables de prévenir et de guérir les maladies. L’Institut Rockefeller a entrepris l’exploration d’un champ plus vaste. En même temps que les agents producteurs des maladies et leurs effets sur les animaux et les hommes, on y analyse les activités physiques, chimiques, physico-chimiques et physiologiques manifestées par le corps.

Dans les laboratoires de l’avenir ces recherches s’avanceront beaucoup plus loin. L’homme tout entier appartient au domaine de la recherche biologique. Certes, chaque spécialiste doit continuer librement l’exploration de son district propre. Mais il importe qu’aucun aspect important de l’être humain ne soit ignoré. La méthode employée par Simon Flexner dans la direction de l’Institut Rockefeller pourrait être étendue avec profit aux instituts biologiques et médicaux de demain. A l’Institut Rockefeller, la matière vivante est étudiée de façon très compréhensive depuis la structure de ses molécules jusqu’à celle du corps humain. Cependant, dans l’organisation de ces vastes recherches, Flexner n’imposa aucun programme aux membres de son Institut. Il se contenta de choisir des savants qui avaient un goût naturel pour l'exploration de ces différents territoires. On pourrait par un procédé analogue organiser des laboratoires destinés à l’étude de toutes les activités psychologiques et sociales de l’homme, aussi bien que de ses fonctions chimiques et organiques.

Les institutions biologiques de l’avenir, afin d’être fécondes, devront se garder de la confusion des concepts que nous avons signalés comme étant une des causes de la stérilité des recherches médicales. La science suprême, la psychologie, a besoin des méthodes et des concepts de la physiologie, de l’anatomie, de la mécanique, de la chimie, de la chimie physique, de la physique et des mathématiques, c’est-à-dire, de toutes les sciences qui occupent un rang inférieur au sien dans la hiérarchie de nos connaissances. Nous savons que les concepts d’une science d’un rang plus élevé ne peuvent pas être réduits à ceux d’une science d’un rang moins élevé, que les phénomènes macroscopiques ne sont pas moins fondamentaux que les phénomènes microscopiques, que les événements psychologiques sont aussi réels que les physico-chimiques. Néanmoins, les biologistes éprouvent souvent la tentation de revenir aux conceptions mécanistiques du dix-neuvième siècle, qui sont commodes.

Nous évitons ainsi d’aborder les sujets vraiment difficiles. Les sciences de la matière inerte sont indispensables à l’étude de l’organisme vivant. Elles sont aussi indispensables au physiologiste que la connaissance de la lecture et de l’écriture à l’historien. Mais ce sont les techniques et non les concepts de ces sciences qui sont applicables à l’homme. L’objectif des biologistes est l’organisme vivant, et non des modèles, ou des systèmes artificiellement isolés. La physiologie générale, comme la comprenait Bayliss, est une petite partie de la physiologie. Les phénomènes organiques et mentaux ne peuvent pas être négligés.

Nous savons que la solution des problèmes humains est lente, qu’elle demande la vie de plusieurs générations de savants. Et qu’il y a besoin d’une institution capable de diriger de façon ininterrompue les recherches d’où dépend l’avenir de notre civilisation. Nous devons donc chercher le moyen de donner à l’humanité une sorte d’âme, de cerveau immortel, qui intégrerait ses efforts et donnerait un but à sa marche errante. La création d’une telle institution constituerait un événement de grande importance sociale. Ce foyer de pensée serait composé, comme la Cour Suprême des États-Unis, d’un très petit nombre d’hommes. Il se perpétuerait lui-même indéfiniment, et ses idées resteraient toujours jeunes. Les chefs démocratiques, aussi bien que les dictateurs, pourraient puiser à cette source de vérité scientifique les informations dont ils ont besoin pour développer une civilisation réellement humaine.

Les membres de ce haut conseil seraient libres de toute recherche, de tout enseignement. Ils ne feraient pas de discours. Ils ne publieraient pas de livres. Ils se contenteraient de contempler les phénomènes économiques, sociaux, psychologiques, physiologiques et pathologiques, manifestés par les nations civilisées et les individus qui les constituent. Ils suivraient attentivement la marche de la science, l’influence de ses applications sur nos habitudes de vie. Ils essayeraient de découvrir comment mouler la civilisation moderne sur l’homme sans étouffer ses qualités essentielles. Leur méditation silencieuse protégerait les habitants de la Cité nouvelle contre les inventions mécaniques qui sont dangereuses pour leurs tissus ou pour leur esprit, contre les adultérations de la pensée aussi bien que des aliments, contre les fantaisies des spécialistes de l’éducation, de la nutrition, de la morale, de la sociologie, contre tous les progrès inspirés, non par les besoins du public, mais par l’intérêt personnel ou les illusions de leurs inventeurs. Elle empêcherait la détérioration organique et mentale de la nation. A ces savants il faudrait donner une position aussi élevée, aussi libre des intrigues politiques et de la publicité que celle des membres de la Cour Suprême. A la vérité, leur importance serait beaucoup plus grande encore que celle des juristes chargés de veiller sur la Constitution. Car ils auraient la garde du corps et de l’âme d’une grande race dans sa lutte tragique contre les sciences aveugles de la matière.




V

LA RESTAURATION DE L’HOMME SUIVANT LES RÈGLES DE SA NATURE. - NÉCESSITÉ D’AGIR À LA FOIS SUR L’INDIVIDU ET SON MILIEU.


Il s’agit de tirer l’individu de l’état de diminution intellectuelle, morale et physiologique amené par les conditions modernes de la vie. De développer en lui toutes ses activités virtuelles. De lui donner la santé. De lui rendre, d’une part, son unité, et d’autre part, sa personnalité. De le faire grandir autant que le permettent les qualités héréditaires de ses tissus et de sa conscience. De briser les moules dans lesquels l’éducation et la société ont réussi à l’enfermer. De rejeter tous les systèmes. Pour arriver à ce résultat, nous devons intervenir dans les processus organiques et mentaux qui constituent l’individu. Celui-ci est lié étroitement à son milieu. Il n’a pas d’existence indépendante. Nous ne le rénoverons que dans la mesure où nous transformerons le monde qui l’environne.

Il faut donc refaire notre cadre matériel et mental.

Mais les formes de la société sont rigides. Nous ne pouvons pas, dès à présent, les changer. Cependant, la restauration de l’homme doit être commencée immédiatement, dans les conditions actuelles de la vie. Chacun de nous peut modifier son mode d’existence, créer son propre milieu dans la foule non pensante, s’imposer une certaine discipline physiologique et mentale, certains travaux, certaines habitudes, se rendre maître de lui-même. S’il est isolé, il lui est presque impossible de résister à son entourage matériel, mental et économique. Pour combattre victorieusement cet entourage, il doit s’associer avec d’autres individus ayant le même idéal. Les révolutions sont engendrées souvent par de petits groupes où fermentent et grossissent les tendances nouvelles. Ce sont de tels groupes qui, pendant le dix-huitième siècle, ont préparé en France la chute de la monarchie. La Révolution française a été faite par les encyclopédistes plus que par les jacobins.

Aujourd’hui, les principes de la civilisation industrielle doivent être combattus par nous avec le même acharnement que l’ancien régime par les encyclopédistes. Mais la lutte sera plus dure car les modes d’existence apportés par la technologie sont aussi agréables que l’alcool, l’opium eu la cocaïne. Les individus qui sont animés par l’esprit de révolte seront obligés de s’associer, de s’organiser, de ne soutenir mutuellement. Mais comment protéger les enfants contre les moeurs de la Cité nouvelle ? Ceux-ci suivent nécessairement l’exemple de leurs camarades, et acceptent les superstitions courantes d’ordre médical, pédagogique et social, même quand ils en ont été libérés par des parents intelligents. Dans les écoles, tous sont obligés de se conformer aux habitudes du troupeau. La rénovation de l’individu demande donc son affiliation à un groupe assez nombreux pour s’isoler de la foule, pour s’imposer des règles nécessaires, et posséder ses propres écoles. Quand de tels groupes et de telles écoles existeront, peut-être quelques universités abandonneront-elles les formes orthodoxes de l’éducation et se décideront-elles à préparer les jeunes gens à la vie de demain par des disciplines conformes à leur vraie nature.

Un groupe, quoique petit, est susceptible d’échapper à l’influence néfaste de la société de son époque par l’établissement, parmi ses membres, d’une règle semblable à la discipline militaire ou monastique. Ce moyen n’est pas nouveau. L’humanité a déjà traversé des périodes où des communautés d’hommes ou de femmes, afin d’atteindre un certain idéal, durent s’imposer des règles de conduite très différentes des habitudes communes. Notre civilisation se développa, pendant le moyen âge, grâce à des groupements de ce genre. Tels, par exemple, les ordres monastiques, les ordres de chevalerie et les corporations d’artisans. Parmi les ordres religieux, les uns s’isolèrent dans des monastères, les autres restèrent dans le monde. Mais tous se soumirent à une stricte discipline physiologique et mentale. Les chevaliers avaient des règles qui variaient suivant les différents ordres. Ces règles leur imposaient, dans certaines circonstances, le sacrifice de leur vie.

Quant aux artisans, leurs rapports entre eux et avec le public étaient déterminés par une minutieuse législation. Les membres de chaque corporation avaient leurs coutumes, leurs cérémonies et leurs fêtes religieuses. En somme, ces hommes abandonnaient plus ou moins les formes ordinaires de l’existence. Ne sommes-nous pas capables de répéter, sous une forme différente, ce qu’ont fait les moines, les chevaliers et les artisans du moyen âge ? Deux conditions essentielles du progrès de l’individu sont l’isolement et la discipline. Aujourd’hui, tout individu peut, même dans le tumulte des grandes villes, se soumettre à ces conditions. Il est libre de choisir ses amis, de ne pas aller au théâtre, au cinéma, de ne pas écouter les programmes radiophoniques, de ne pas lire certains journaux et certains livres, de ne pas envoyer ses enfants à certaines écoles, etc. Mais c’est surtout par une règle intellectuelle, morale et religieuse, et le refus d’adopter les moeurs de la foule que nous sommes capables de nous reconstruire. Des groupes suffisamment nombreux seraient susceptibles de se donner une vie plus personnelle encore. Les Doukhobors du Canada nous ont montré quelle indépendance peuvent garder, même à notre époque, ceux dont la volonté est assez forte.

Il n’y aurait pas besoin d’un groupe dissident très nombreux pour changer profondément la société moderne. C’est une donnée ancienne de l’observation que la discipline donne aux hommes une grande force. Une minorité ascétique et mystique acquerrait rapidement un pouvoir irrésistible sur la majorité jouisseuse et aveulie. Elle serait capable, par la persuasion ou peut-être par la force, de lui imposer d’autres formes de vie. Aucun des dogmes de la société moderne n’est inébranlable. Ni les usines gigantesques, ni les offices buildings qui montent jusqu’au ciel, ni les grandes villes meurtrières, ni la morale industrielle, ni la mystique de la production ne sont nécessaires à notre progrès. D’autres modes d’existence et de civilisation sont possibles. La culture sans le confort, la beauté sans le luxe, la machine sans la servitude de l’usine, la science sans le culte de la matière permettraient aux hommes de se développer indéfiniment, en gardant leur intelligence, leur sens moral et leur virilité.




VI

LE CHOIX DES INDIVIDUS. LES CLASSES BIOLOGIQUES ET SOCIALES.


Il est nécessaire de faire un choix parmi la foule des hommes civilisés. Nous savons que la sélection naturelle n’a pas joué son rôle depuis longtemps. Que beaucoup d’individus inférieurs ont été conservés grâce aux efforts de l’hygiène et de la médecine. Que leur multiplication a été nuisible à la race. Mais nous ne pouvons pas prévenir la reproduction des faibles qui ne sont ni fous ni criminels. Ni supprimer les enfants de mauvaise qualité comme on détruit, dans une portée de petits chiens, ceux qui présentent des défauts. Il y a un seul moyen d’empêcher la prédominance désastreuse des faibles. C’est de développer les forts. L’inutilité de nos efforts pour améliorer les individus de mauvaise qualité est devenue évidente. Il vaut beaucoup mieux faire grandir ceux qui sont de bonne qualité. C’est en fortifiant les forts que l’on apportera une aide effective aux inférieurs. La foule profite toujours des idées des inventions de l’élite, et des institutions créées par elle. Au lieu de niveler, comme nous le faisons aujourd’hui, les inégalités organiques et mentales, nous les exagérerons et nous construirons de plus grands hommes. Il faut abandonner l’idée dangereuse de restreindre les forts, d’élever les faibles, et de faire ainsi pulluler les médiocres.

Nous devons chercher, parmi les enfants, ceux qui possèdent de hautes potentialités, et les développer aussi complètement que possible. Et donner ainsi à la nation une aristocratie non héréditaire. De tels enfants se rencontrent dans toutes les classes de la société, quoique les hommes distingués apparaissent plus fréquemment dans les familles intelligentes que dans les autres. Les descendants des hommes qui ont fondé la civilisation américaine ont conservé souvent les qualités ancestrales. Ces qualités se cachent généralement sous l’aspect de la dégénérescence. Cette dégénérescence vient de l’éducation, de l’oisiveté, du manque de responsabilité et de discipline morale. Les fils des hommes très riches, comme ceux des criminels, devraient être soustraits, dès leur bas âge, au milieu qui les corrompt. Séparés ainsi de leur famille, ils seraient susceptibles de manifester leur force héréditaire. Il existe sans doute dans les familles aristocratiques d’Europe des individus de grande vitalité. En France, en Angleterre, en Allemagne, les descendants des Croisés et des barons féodaux sont encore en grand nombre.

Les lois de la génétique nous indiquent la possibilité de l’apparition parmi eux d’êtres aventureux et intrépides. Il est probable aussi que la lignée des criminels qui ont eu de l’imagination, de l’audace et du jugement, celle des héros de la Révolution française ou de la Révolution russe, et celle des magnats de la finance et de l’industrie seraient utilisables dans la construction d’une élite entreprenante. La criminalité, comme on le sait, n’est pas héréditaire, si elle n’est pas unie à la faiblesse d’esprit ou à d’autres défauts mentaux ou cérébraux. On trouve bien rarement de hautes potentialités chez les fils des gens honnêtes, intelligents, sérieux, qui n’ont pas eu de chance dans leur carrière, ont fait de mauvaises affaires, ou ont végété toute leur vie dans des situations inférieures. Ces potentialités sont absentes généralement dans les familles de paysans habitant depuis des siècles la même ferme. Cependant de tels milieux jaillissent parfois des artistes, des poètes, des aventuriers, des saints. Une famille de New-York, dont les membres sont connus pour leurs brillantes qualités, vient de paysans qui cultivèrent le même morceau de terre dans le sud de la France depuis l’époque de Charlemagne jusqu'à celle de Napoléon.

La force et le talent peuvent apparaître brusquement dans des familles où ils ne se sont jamais montrés. Des mutations se produisent chez l’homme comme chez les autres animaux et chez les plantes. On rencontre, même chez les prolétaires, des sujets capables d’un haut développement. Mais ce phénomène est peu fréquent. En effet, la répartition de la population d’un pays en différentes classes n’est pas l’effet du hasard, ni de conventions sociales. Elle a une base biologique profonde. Car elle dépend des propriétés physiologiques et mentales des individus. Dans les pays libres, tels que les États-Unis et la France, chacun a eu, dans le passé, la liberté de s’élever à la place qu’il était capable de conquérir. Ceux qui sont aujourd’hui des prolétaires doivent leur situation à des défauts héréditaires de leur corps et de leur esprit.

De même, les paysans sont restés volontairement attachés au sol depuis le moyen âge, parce qu’ils possèdent le courage, le jugement, la résistance, le manque d’imagination et d’audace qui les rendent aptes à ce genre de vie. Les ancêtres de ces cultivateurs inconnus, amoureux passionnés du sol, soldats anonymes, armature inébranlable des nations d’Europe étaient, malgré leurs grandes qualités, d’une constitution organique et mentale plus faible que les seigneurs médiévaux qui conquirent la terre et la défendirent contre tous les envahisseurs. Les premiers étaient nés serfs. Les seconds, rois. Aujourd’hui, il est indispensable que les classes sociales soient de plus en plus des classes biologiques. Les individus doivent monter ou descendre au niveau auquel les destine la qualité de leurs tissus et de leur âme. Il faut faciliter l’ascension de ceux qui ont les meilleurs organes et le meilleur esprit. Il faut que chacun occupe sa place naturelle. Les peuples modernes peuvent se sauver par le développement des forts. Non par la protection des faibles.





VII

LA CONSTRUCTION DE L’ÉLITE. – L’EUGÉNISME VOLONTAIRE. - UNE ARISTOCRATIE HÉRÉDITAIRE.


Pour la perpétuation d’une élite, l’eugénisme est indispensable. Il est évident qu’une race doit reproduire ses meilleurs éléments. Cependant, dans les nations les plus civilisées, la reproduction diminue et donne des individus inférieurs. Les femmes se détériorent volontairement grâce à l’alcool et au tabac. Elles se soumettent à un régime alimentaire dangereux afin de réaliser un allongement conventionnel de leurs lignes. En outre, elles refusent d’avoir des enfants. Leur carence est due à leur éducation, au féminisme, à un égoïsme mal compris. Elle est due aussi aux conditions économiques, à l’instabilité du mariage, à leur déséquilibre nerveux, et au fardeau que la faiblesse et la corruption précoce des enfants imposent aux parents. Les femmes, venant des plus anciennes familles, qui seraient les plus aptes à avoir des enfants de bonne qualité et à les élever de façon intelligente, sont presque stériles. Ce sont les nouvelles venues, les paysannes et les prolétaires des pays les plus primitifs de l’Europe, qui engendrent des familles nombreuses. Mais leurs rejetons n’ont pas la valeur de deux des premiers colons de l’Amérique du Nord. On ne peut pas espérer une augmentation du taux de la natalité parmi les éléments les plus nobles des nations avant qu’une révolution profonde se soit faite dans les habitudes de la vie et de la pensée, et qu'un nouvel idéal s’élève au-dessus de l’horizon.

L’eugénisme peut exercer une grande influence sur la destinée des races civilisées. A la vérité, on ne réglera jamais la reproduction des humains comme celle des animaux. Cependant, il deviendra possible d’empêcher la propagation des fous et des faibles d’esprit. Peut-être aussi faudrait-il imposer aux candidats au mariage un examen médical, comme on le fait pour les jeunes soldats et les employés des hôtels, des hôpitaux et des grands magasins. Mais les examens médicaux ne donnent que l’illusion de la sécurité. Nous avons appris leur valeur en lisant les rapports contradictoires des experts devant les tribunaux. Il semble donc que l’eugénisme, pour être utile, doive être volontaire. Par une éducation appropriée, on pourrait faire comprendre aux jeunes gens à quels malheurs ils s’exposent en se mariant dans des familles où existent la syphilis, le cancer, la tuberculose, le nervosisme, la folie, ou la faiblesse d’esprit. De telles familles devraient être considérées par eux comme au moins aussi indésirables que les familles pauvres. En réalité, elles sont plus dangereuses que celles des voleurs et des assassins. Aucun criminel ne cause de malheurs aussi grands que l’introduction dans une race de la tendance à la folie.

L’eugénisme volontaire n’est pas irréalisable. Sans doute, l’amour souffle aussi librement que le vent. Mais la croyance en cette particularité de l’amour est ébranlée par le fait que certains jeunes hommes ne tombent amoureux que de jeunes filles riches, et vice versa. Si l’amour est capable d’écouter l’argent, il se soumettra peut-être à des considérations aussi pratiques que celles de la santé. Personne ne devrait épouser un individu porteur de tares héréditaires. Des tissus et un esprit sains sont indispensables à la vie normale. Presque tous les malheurs de l’homme sont dus à sa constitution organique et mentale, et dans une large mesure, à son hérédité. A la vérité, ceux qui portent un trop lourd fardeau ancestral de folie, de faiblesse d’esprit, ou de cancer, ne doivent pas se marier. Aucun être humain n’a le droit d’apporter à un autre être humain une vie de misère. Et encore moins de procréer des enfants destinés au malheur. En fait, l’eugénisme demande le sacrifice de beaucoup d’individus. Cette nécessité, que nous rencontrons pour la seconde fois, semble être l’expression d’une loi naturelle. Beaucoup d’êtres vivants sont sacrifiés à chaque instant par la nature à d’autres êtres vivants. Nous connaissons l’importance sociale et individuelle du renoncement. Les grandes nations ont toujours honoré, au-dessus de tous les autres, ceux qui ont donné leur vie à leur patrie. Le concept de sacrifice, de sa nécessité sociale absolue, doit être introduit dans l’esprit de l’homme moderne.

Quoique l’eugénisme soit capable d’empêcher l’affaiblissement de l’élite, il est insuffisant à déterminer son progrès illimité. Dans les races les plus pures les individus ne s’élèvent pas au-dessus d’un certain niveau. Cependant, chez les hommes comme chez les chevaux de course, des êtres exceptionnels apparaissent de temps en temps. Nous ignorons tout de la genèse du génie. Nous ne savons pas comment déterminer dans le plasma germinatif une évolution progressive, comment provoquer, par des mutations appropriées, l’apparition d'êtres supérieurs. Nous devons nous contenter de favoriser l’union des meilleurs éléments de la race par le moyen indirect de l’éducation, par certains avantages économiques. Le progrès des forts dépend des conditions de leur développement, et de la possibilité accordée aux parents de transmettre à leurs rejetons les qualités qu’ils ont acquises pendant le cours de leur existence. La société moderne doit permettre à tous, mais surtout à l’élite, d’avoir une vie stable, de former un petit monde familial, de posséder une maison, un jardin, des amis. Il faut que les enfants soient élevés par leurs parents au contact de ces choses qui représentent leur esprit.

Le groupe social doit être assez petit, et la famille assez durable et assez compacte pour que la personnalité des parents s’y fasse sentir. Il est impératif d’arrêter immédiatement la transformation du fermier, de l’artisan, de l’artiste, du professeur, et du savant, en prolétaires manuels ou intellectuels, ne possédant rien que leurs bras ou leur cerveau. Ce prolétariat sera la honte éternelle de la civilisation scientifique. Il détermine la suppression de la famille comme unité sociale. Il éteint l’intelligence et le sens moral. Il détruit les restes de la culture et de la beauté. Il abaisse l’être humain. Une certaine sécurité est indispensable pour le développement optimum de l’individu et de la famille. Il faut évidemment que le mariage cesse d’être une union temporaire. Que l’union de l’homme et de la femme, comme celle des anthropoïdes supérieurs, dure au moins jusqu’au moment où les jeunes n’ont plus besoin de protection. Que les lois concernant l’éducation et spécialement celle des filles, le mariage et le divorce aient en vue l’intérêt de la prochaine génération. C’est pour devenir capables de faire de leurs propres enfants des êtres humains de qualité supérieure, et non d’être doctoresse, avocate ou professeur, que les femmes doivent recevoir une haute éducation.

L’eugénisme volontaire conduirait non seulement à la production d’individus plus forts, mais aussi de familles où la résistance, l’intelligence, et le courage seraient héréditaires. Ces familles constitueraient une aristocratie, d’où sortiraient probablement des hommes d’élite. La société moderne doit améliorer, par tous les moyens possibles, la race humaine. Il n’existe pas d’avantages financiers et sociaux assez grands, d’honneurs assez hauts, pour récompenser convenablement ceux qui, grâce à la sagesse de leur mariage, engendreraient des génies. La complexité de notre civilisation est immense. Personne ne connaît ses mécanismes. Cependant, ces mécanismes doivent être connus, et dirigés. Pour accomplir cette tâche, nous avons besoin de construire des individus de plus gros calibre intellectuel et moral. L’établissement par l’eugénisme d'une aristocratie biologique héréditaire serait une étape importante vers la solution des grands problèmes de l’heure présente.




VIII

LES AGENTS PHYSIQUES ET CHIMIQUES DE LA FORMATION DE L’INDIVIDU.


Bien que notre connaissance de l’homme soit encore très incomplète, elle nous donne le pouvoir d’intervenir dans la formation de son corps et de son âme, de l’aider à développer toutes ses potentialités. De le modeler suivant nos désirs, pourvu que ces désirs ne s’écartent pas des lois naturelles. Nous avons à notre disposition trois méthodes différentes. La première consiste à faire pénétrer dans l’organisme des substances chimiques susceptibles de modifier la constitution des tissus, des humeurs et des glandes, et les activités mentales. La seconde, à mettre en branle par des modifications appropriées du milieu extérieur, les mécanismes de l’adaptation, régulateurs de toutes les activités du corps et de la conscience. La troisième, à provoquer des états mentaux qui favorisent le développement organique, ou déterminent l’individu à se construire lui-même.

Ces méthodes utilisent des outils de nature physique, chimique, physiologique, et psychologique. Le maniement de ces outils est difficile et incertain. Nous ne connaissons encore que de façon imparfaite leur usage. Leurs effets ne se limitent pas à une seule partie de l’organisme. Ils s’étendent à tous les systèmes. Ils agissent avec lenteur, même pendant l’enfance et la jeunesse. Mais ils marquent toujours l’individu d'une empreinte définitive.

Les facteurs chimiques et physiques du milieu extérieur, comme on le sait, sont capables de modifier profondément les tissus et l’esprit. Pour faire des hommes résistants et hardis, il faut utiliser les longs hivers des montagnes, les pays aux saisons alternativement brûlantes et glacées, ceux où il y a des brouillards froids et peu de lumière, qui sont battus par les ouragans, ceux dont la terre est pauvre et couverte de rochers. C’est dans de telles régions qu’on pourrait placer les écoles destinées à la formation d’une élite dure et ardente. Et non pas dans les pays du sud, où le soleil brille toujours, et où la température est chaude et égale. La Riviéra et la Floride ne conviennent qu’aux dégénérés, aux malades, aux vieillards, et aux individus normaux qui ont besoin, pendant une courte période, de se reposer.

L’énergie morale, l’équilibre nerveux, la résistance organique augmentent chez les gens exposés à des alternatives de chaud et de froid, de sécheresse et d’humidité, de soleil violent, de pluie et de neige, de vent et de brouillard, en un mot, aux intempéries ordinaires des régions septentrionales. La brutalité du climat de l’Amérique du Nord, où sous le soleil de l’Espagne il y a des hivers scandinaves, était probablement une des causes de la force légendaire et de l’intrépidité du Yankee d’autrefois. Ces facteurs ont presque entièrement perdu leur efficacité, depuis que les hommes se protègent contre la dureté du climat par le confort de leurs maisons et la sédentarité de leur vie.

Nous connaissons mal encore l’effet des substances chimiques contenues dans les aliments sur les activités physiologiques et mentales. L’opinion des médecins à ce sujet n’a qu’une faible valeur, car ils n’ont jamais fait d’expériences assez prolongées sur des êtres humains pour connaître l’influence d’une alimentation déterminée. Mais nous savons que, dans le passé, les hommes de notre race qui dominaient leur groupe par leur intelligence, leur brutalité et leur courage se nourrissaient surtout de viande, de farines grossières, et d’alcool. Des expériences nouvelles sont indispensables pour préciser l’influence de ces facteurs. Il semble que par le mode de nourriture, par sa quantité et par sa qualité, on puisse atteindre l’esprit aussi bien que le corps. Il est probable qu’à ceux dont la destinée est de créer, d’entreprendre et de commander, la nourriture des travailleurs manuels ne convient pas. Ni celle des moines contemplatifs qui, vivant dans la paix des monastères, cherchent à étouffer en eux les passions du siècle. Nous devons découvrir quelle alimentation il faut donner aux hommes modernes qui végètent dans les bureaux et les usines.

Peut-être sera-t-il indispensable de diminuer leur sédentarité, afin qu’ils ne prennent pas les défauts des animaux domestiques. Certes, nous ne pouvons pas les nourrir comme nos ancêtres dont la vie était une lutte perpétuelle contre les choses, les animaux, et leurs semblables. Mais ce n’est pas à l’aide de vitamines et de fruits qu’on les améliorera. Ces substances se sont toujours trouvées en abondance dans le lait, le beurre, les céréales, et les légumes. Cependant, les populations, se nourrissant de tels aliments, n’ont pas manifesté jusqu'à présent des qualités exceptionnelles. Il en est de même des animaux élevés dans les laboratoires avec une alimentation théoriquement excellente. Nous avons besoin de substances qui, sans augmenter le volume du squelette et son poids, produiraient la souplesse et la force des muscles, la résistance nerveuse, l’agilité de l’esprit. Un jour, peut-être, quelque savant trouvera-t-il le moyen de produire des grands hommes à l’aide d’enfants ordinaires, comme les abeilles transforment une larve commune en reine à l’aide des aliments qu'elles savent lui préparer. Mais il est probable qu’aucun facteur physique ou chimique, à lui seul, ne fera progresser beaucoup l’individu. C’est un ensemble de conditions variées qui détermine la supériorité des formes organiques et mentales.



IX

LES AGENTS PHYSIOLOGIQUES.


L’activité d’adaptation de tous les systèmes physiologiques a une puissante influence sur le développement de l’individu. Nous savons que le fonctionnement, au lieu d’user les structures anatomiques, les rend plus résistantes. Aussi, la stimulation des activités organiques et mentales est-elle le moyen le plus sûr d’améliorer la qualité des tissus et de l’esprit.

On arrive facilement à ce résultat en faisant jouer les mécanismes qui enchaînent les organes en des réactions ordonnées par rapport à une fin. Il est bien connu, par exemple, que chaque groupe musculaire est développable par des exercices appropriés. Si on veut fortifier, non seulement les muscles, mais aussi les appareils chargés de la nutrition de ces muscles, et ceux qui permettent l’effort prolongé de tout la corps, des exercices plus variés que les sports classiques sont nécessaires. Ces exercices sont ceux que demandaient les besoins quotidiens de la vie primitive. L’athlétisme spécialisé, que l’on enseigne dans les Universités, ne fait pas des hommes vraiment résistants. La mise en activité des systèmes comprenant à la fois les muscles, les vaisseaux, le coeur, les poumons, le cerveau et la moelle, en un mot, de l’organisme tout entier, est indispensable. La course en terrain accidenté, l’ascension des montagnes, la lutte, la natation, les travaux des bois et des champs en même temps que l’exposition aux intempéries, et une certaine dureté de vie, produisent l’harmonie des muscles, du squelette, des organes et de la conscience.

On peut de cette façon exercer les grands appareils qui permettent au corps de faire face aux changements du monde extérieur. L’acte naturel de grimper sur les arbres ou les rochers fait fonctionner tous les systèmes régulateurs de la composition du plasma sanguin, de la circulation et de la respiration. Le séjour à une haute altitude détermine l’activité des organes chargés de la fabrication des globules rouges de l’hémoglobine. La course prolongée déclenche des phénomènes grâce auxquels s’élimine l’énorme quantité d’acide produite par les muscles et déversée dans le sang. La soif vide les tissus de leur eau. Le jeûne mobilise les protéines et les matières grasses des organes. Par le passage de la chaleur au froid, et du froid à la chaleur, on fait agir les mécanismes si étendus qui règlent la température de l'organisme. Il y a beaucoup d’autres façons de stimuler les processus de l’adaptation. Leur mise en jeu perfectionne le corps entier. Elle rend tous ses appareils intégrateurs plus forts, plus souples, plus prêts à remplir leurs fonctions.

L’harmonie des fonctions organiques et psychologiques est une des qualités les plus importantes que possède l’individu. Elle est obtenue par des moyens qui varient suivant les caractères spécifiques de chacun de nous. Mais elle demande toujours un effort mental. C’est par son intelligence et la maîtrise de soi-même que l’on conserve l’équilibre de ses fonctions. Tout homme a une tendance naturelle à chercher la satisfaction de ses appétits physiologiques, et de besoins artificiels, tels que celui de l’alcool, de la vitesse, du changement incessant. Mais il dégénère quand il satisfait complètement cette tendance. Il doit donc s’habituer à dominer sa faim, son besoin de sommeil, ses impulsions sexuelles, sa paresse, son goût des exercices musculaires, de l’alcool, etc. Trop de sommeil et de nourriture sont plus dangereux que trop peu. C’est d’abord par le dressage et ensuite par l’addition progressive du raisonnement aux habitudes du dressage qu’on forme des individus aux activités équilibrées et puissantes.

La valeur de chacun dépend de sa capacité de faire face, sans effort et rapidement, à des situations différentes. C’est par la construction de nombreux réflexes, de réactions instinctives très variées, qu’on atteint ce résultat. Les réflexes sont d’autant plus aisés à établir que l’individu est plus jeune. L’enfant est capable d’accumuler en lui de vastes trésors de réflexes utiles. On le dresse facilement, plus facilement que le plus intelligent des chiens de berger. On peut l’entraîner à courir sans se fatiguer, à tomber comme un chat, à grimper, à nager, à se tenir et à marcher de façon harmonieuse, à observer exactement ce qui se passe autour de lui, à se réveiller vite et complètement, à parler plusieurs langues, à obéir, à attaquer, à se défendre, à se servir adroitement de ses mains pour une grande variété de travaux, etc. Les habitudes morales se créent de façon identique. Les chiens eux-mêmes apprennent à ne pas voler. L’honnêteté, la franchise, le courage doivent être développés par les procédés employés dans la construction des réflexes, c’est-à-dire, sans raisonnement, sans discussion, sans explication. En un mot, l’enfant doit être conditionné.

Le conditionnement, suivant la terminologie de Pavlov, n’est autre que l’établissement de réflexes associés. Il reproduit sous une forme scientifique et moderne les procédés employés depuis toujours par les dresseurs d’animaux. Dans la formation de ces réflexes, on établit une relation immédiate entre une chose désagréable et une chose désirée par le sujet. Un son de cloche, un coup de fusil, même un coup de fouet deviennent pour un chien synonyme d’un aliment qu’il aime. Il en est de même pour l’homme. On ne souffre pas de la privation de nourriture et de sommeil que demande une expédition dans un pays inconnu. La souffrance physique se supporte aisément si elle accompagne le succès d’un long effort. La mort elle-même devient souriante quand elle s’associe à une grande aventure, à la beauté du sacrifice, ou à l’illumination de l’âme qui s’abîme dans le sein de Dieu.




X

LES AGENTS PSYCHOLOGIQUES.


Les facteurs psychologiques ont, comme on le sait, une profonde influence sur le développement de l’individu. Ils contribuent dans une large mesure à donner au corps et à l’esprit leur forme définitive. Nous avons mentionné comment la construction de réflexes convenables prépare l’enfant à s’adapter facilement à certaines situations. L’individu, qui a acquis des réflexes nombreux, réagit avec succès à des situations prévues. Par exemple, s’il est attaqué, il peut instantanément faire feu. Mais ces réflexes ne lui permettent pas de répondre aux situations imprévues et imprévisibles.

L’aptitude à s’adapter victorieusement à toutes les circonstances dépend de certaines qualités du système nerveux, des organes et de l’esprit. Ces qualités se développent sous l’influence de certains facteurs psychologiques. Nous savons, par exemple, que la discipline intellectuelle et morale produit un meilleur équilibre du système sympathique, une meilleure intégration des activités organiques et mentales. Ces facteurs se divisent en deux classes : ceux qui sont intérieurs, et ceux qui sont extérieurs. A la première classe appartiennent tous les réflexes et états de conscience imposés au sujet par les autres individus et son milieu social. La sécurité ou le manque de sécurité, la pauvreté ou la richesse, l’effort, la lutte, l’oisiveté, la responsabilité créent des conditions mentales qui modèlent les individus de façon presque spécifique. La seconde classe comprend les états internes dépendant du sujet lui-même, tels que l’attention, la méditation, la volonté de pouvoir, l'ascèse, etc.

L’emploi des agents psychologiques dans la construction de l’homme est délicat. Nous pouvons, cependant, diriger facilement la formation intellectuelle de l’enfant. Des professeurs, des livres appropriés, introduisent dans son monde intérieur les idées destinées à influencer l’évolution de ses tissus et de son esprit. Nous avons mentionné déjà que la croissance des autres activités psychologiques, telles que le sens moral, esthétique, ou religieux, est indépendante de l’éducation intellectuelle. Les facteurs mentaux capables d’agir sur ces activités appartiennent au milieu social. Il faut donc placer le sujet dans un cadre convenable. D’où la nécessité de l'entourer d’une certaine atmosphère psychologique. Il est très difficile de donner aujourd’hui aux enfants les avantages résultant des privations, de la lutte, de la rudesse de l’existence, et de la vraie culture intellectuelle. Et aussi ceux qui viennent du développement de la vie intérieure. La vie intérieure, cette chose privée, cachée, non partageable, non démocratique, est considérée comme un péché par le conservatisme de beaucoup d’éducateurs. Cependant, elle reste la source de toute originalité. De toutes les grandes actions. Seule, elle permet à l’individu de garder sa personnalité au milieu de la foule. Elle assure la liberté de son esprit et l’équilibre de son système nerveux dans le désordre de la Cité nouvelle.

Les facteurs mentaux agissent sur chaque individu d'une façon différente. Ils doivent être employés seulement par ceux qui comprennent pleinement les particularités organiques et cérébrales de chaque être humain. Suivant qu’il est faible, fort, sensible, généreux, égoïste, intelligent, stupide, apathique, alerte, etc., chacun réagit différemment au même stimulus mental. Ces procédés délicats ne peuvent pas être appliqués aveuglément à la construction de chaque organisme. Cependant, il existe des conditions économiques et sociales qui agissent de façon uniforme sur tous les individus d’un groupe, ou d’une nation. Les sociologistes et les économistes ne doivent donc pas modifier les conditions de la vie sans considérer les effets psychologiques de ce changement.

C’est une donnée première de l’observation que la pauvreté complète, la prospérité, la paix, la foule ou l’isolement ne sont pas favorables au progrès humain. L’individu atteindrait probablement son développement optimum dans l’atmosphère mentale créée par un certain mélange de sécurité économique, de loisir, de privations et de lutte. L’effet des conditions de l’existence varie suivant chaque race et chaque individu. Les événements qui écrasent les uns conduisent les autres à la révolte et à la victoire. Il faut mouler le milieu économique et social sur l'homme. Et non l’homme sur le milieu. Nous devons donner aux systèmes organiques l’atmosphère psychologique propre à les maintenir en pleine activité.

Les agents psychologiques ont naturellement un effet beaucoup plus marqué sur les enfants et les adolescents que sur les adultes. C’est pendant la période plastique de la vie qu’il faut les employer. Mais leur influence, quoique moins marquée, persiste pendant toute la durée de l’existence. Quand l’organisme mûrit, quand la valeur du temps diminue, leur importance augmente. Leur effet est très utile sur le corps vieillissant. On peut reculer le moment de la sénescence en maintenant l’esprit et le corps en état d’activité. Pendant l’âge mûr et la vieillesse, l’homme a besoin d’une discipline plus stricte que dans sa jeunesse. La détérioration prématurée est due souvent à l’abandon de soi-même. Les mêmes facteurs qui aident notre formation sont capables de retarder notre descente. Un sage emploi de ces agents psychologiques éloignerait le moment du déclin organique et de l’effondrement de trésors intellectuels et moraux dans l’abîme de la dégénérescence sénile. XI


LA SANTÉ.


Il y a, comme nous le savons, deux sortes de santé, la santé naturelle et la santé artificielle. Nous désirons la santé naturelle, celle qui vient de la résistance des tissus aux maladies infectieuses et dégénératives, de l’équilibre du système nerveux. Et non pas la santé artificielle, qui repose sur des régimes alimentaires, des vaccins, des sérums, des produits endocriniens, des vitamines, des examens médicaux périodiques, et sur la protection coûteuse des médecins, des hôpitaux et des nurses. L’homme doit être construit de telle sorte qu’il n’ait pas besoin de ces soins. La médecine remportera son plus grand triomphe quand elle découvrira le moyen de nous permettre d’ignorer la maladie, la fatigue et la crainte. Nous devons donner aux êtres humains la liberté et la joie qui viennent de la perfection des activités organiques et mentales.

Cette conception de la santé rencontrera une forte opposition, car elle dérange nos habitudes de pensée. La médecine moderne tend vers la production de la santé artificielle, vers une sorte de physiologie dirigée. Son idéal est d’intervenir dans les fonctions des tissus et des organes à l’aide de substances chimiques pures, de stimuler ou de remplacer les fonctions insuffisantes, d’augmenter la résistance aux infections, d’accélérer la réaction des organes et des humeurs contre les agents pathogènes, etc. Nous considérons encore le corps humain comme un machine mal construite, dont les pièces doivent être constamment renforcées ou réparées. Dans un discours récent, Henry Dale a célébré justement les victoires de la thérapeutique pendant ces quarante dernières années, la découverte des sérums antitoxiques et des vaccins, des hormones, de l’insuline, de l’adrénaline, de la thyroxine, etc., des composés organiques de l’arsenic, des vitamines, des substances qui règlent les fonctions sexuelles, d’une quantité de nouvelles substances obtenues par synthèse pour le soulagement de la douleur et la stimulation de fonctions insuffisantes.

Et aussi l’avènement des gigantesques laboratoires industriels où ces substances sont manufacturées. Il est certain que ces progrès de la chimie et de la physiologie sont d’une haute importance, qu’ils nous dévoilent peu à peu les mécanismes cachés du corps, qu’ils aiguillent la médecine sur une voie solide. Mais faut-il les considérer dès à présent comme un grand triomphe de l’humanité dans sa poursuite de la santé ? Cela est loin d’être certain. La physiologie ne peut pas être comparée à l’économie politique. Les processus organiques, humoraux et mentaux sont infiniment plus compliqués que les phénomènes sociaux et économiques. Le succès de l’économie dirigée est possible. Mais celui de la physiologie dirigée est probablement irréalisable.

La santé artificielle ne suffit pas à l’homme moderne. Les examens et les soins médicaux sont gênants, pénibles, et souvent peu efficaces. Les hôpitaux et les remèdes sont coûteux. Leurs effets insuffisants. Les hommes et les femmes qui paraissent en bonne santé ont constamment besoin de petites réparations. Ils ne sont pas assez bien ni assez forts pour jouer heureusement leur rôle d’être humain. La santé est beaucoup plus que l’absence de maladie. Le peu de confiance que le public témoigne de plus en plus à la profession médicale est dans une certaine mesure l’expression de ce sentiment. Nous ne pouvons pas donner à l’homme la forme de santé qu’il désire sans prendre en considération sa vraie nature.

Nous savons que les organes, les humeurs, et l’esprit sont un, qu’ils sont le résultat de tendances héréditaires, des conditions du développement, des facteurs chimiques, physiques, et physiologiques du milieu. Que la santé dépend de la constitution chimique et structurale de chaque partie du corps et de certaines propriétés de l’ensemble. Nous devons aider cet ensemble à maintenir son intégrité au lieu d’intervenir dans le fonctionnement de chaque organe. La santé naturelle est un fait observable. Certains individus résistent aux infections, aux maladies dégénératives, à la détérioration de la sénescence. Il faut découvrir le secret de cette résistance. La possession de santé naturelle augmenterait énormément le bonheur de l’humanité.

Les merveilleux succès de l’hygiène dans son combat contre les maladies infectieuses et les grandes épidémies permettent à la recherche biologique de tourner une partie de son attention des virus et des bactéries vers les processus physiologiques et mentaux. Au lieu de nous contenter de masquer les lésions organiques des maladies dégénératives, nous devons nous efforcer de les prévenir ou de les guérir. Il ne suffit pas, par exemple, de faire disparaître les symptômes du diabète en donnant de l’insuline au malade. L’insuline ne guérit pas le diabète. Cette maladie ne sera vaincue que par la découverte de ses causes et des moyens de provoquer la régénération des cellules pancréatiques insuffisantes ou de les remplacer. La simple administration au malade des substances chimiques dont il a besoin ne lui apporte pas la véritable santé. Il faut rendre les organes capables de manufacturer eux-mêmes ces substances chimiques dans le corps.

Mais la connaissance de la nutrition des glandes est beaucoup plus difficile que celle de leurs produits de sécrétion. Nous avons suivi jusqu’à présent une route facile. Nous devons à présent aborder au plus profond de nous-mêmes des régions inconnues. Le progrès de la médecine ne viendra pas de la construction d’hôpitaux meilleurs et plus grands, de meilleures et plus grandes usines de produits pharmaceutiques. Il dépend de l’avènement de quelques savants doués d’imagination, de leur méditation dans le silence des laboratoires, de la découverte, au delà du proscenium des structures chimiques, des mystères organismiques et mentaux. La conquête de la santé naturelle demande un approfondissement considérable de notre connaissance du corps et de l’âme.




XII

LE DÉVELOPPEMENT DE LA PERSONNALITÉ.


Il faut rendre à l’être humain, standardisé par la vie moderne, sa personnalité. Les sexes doivent de nouveau être nettement définis. Il importe que chaque individu soit, sans équivoque, mâle ou femelle. Que son éducation lui interdise de manifester les tendances sexuelles, les caractères mentaux, et les ambitions du sexe opposé. Il importe ensuite qu’il se développe dans la richesse spécifique et multiforme de ses activités. Les hommes ne sont pas des machines fabriquées en série. Pour reconstruire leur personnalité, nous devons briser les cadres de l’école, de l’usine, et du bureau, et rejeter les principes mêmes de la civilisation technologique.

Une telle révolution est loin d’être impossible. La rénovation de l’éducation est réalisable sans modifier beaucoup l’école. Cependant, la valeur que nous attribuons à cette dernière doit être changée. Nous savons que les êtres humains, étant des individus, ne peuvent pas être élevés en masse. Que l’école n’est pas capable de remplacer l’éducation individuelle donnée par les parents. Les instituteurs remplissent souvent de façon satisfaisante leur rôle intellectuel. Mais il est indispensable aussi de développer les activités morales, esthétiques et religieuses de l’enfant. Les parents ont dans l’éducation une fonction dont ils ne peuvent pas se libérer, à laquelle ils doivent être préparés. N’est-il pas étrange qu’une grande partie du temps des jeunes filles ne soit pas consacrée à l'étude physiologique et mentale des enfants, et des méthodes d’éducation ? La femme doit être rétablie dans sa fonction naturelle, qui est non seulement de faire des enfants mais de les élever.

De même que l'école, l'usine et le bureau ne sont pas des institutions intangibles. Il y a eu, autrefois une forme de vie industrielle qui permettait aux ouvriers de posséder une maison et des champs, de travailler chez eux, à l’heure qu’ils voulaient et comme ils voulaient, de faire usage de leur intelligence, de fabriquer des objets entiers, d’avoir la joie de la création. Aujourd’hui, il faut rendre aux travailleurs ces avantages. Grâce à l’énergie électrique et aux machines modernes, la petite industrie est devenue capable de se libérer de l’usine. La grosse industrie ne pourrait-elle pas aussi être décentralisée ? Ou ne serait-il pas possible d’y faire travailler tous les jeunes gens de la nation pour une courte période, comme une période de service militaire ? On arriverait ainsi à supprimer le prolétariat.

Les hommes vivraient en petits groupes, au lieu de former d’immenses troupeaux. Chacun conserverait, dans son groupe, sa valeur humaine propre. Il cesserait d’être un rouage de machine, et redeviendrait un individu. Aujourd’hui, le prolétaire a une position aussi basse que celle du serf féodal. Pas plus que lui, il ne peut espérer s’évader, être indépendant, commander aux autres. Au contraire, l’artisan a l'espoir légitime de devenir un jour patron. De même, le paysan propriétaire de sa terre, le pêcheur propriétaire de son bateau, quoique soumis à un dur travail, sont maîtres d’eux-mêmes et de leur temps. La plupart des travailleurs industriels pourraient avoir une indépendance et une dignité analogues. Dans les bureaux gigantesques des grandes corporations, dans les magasins aussi vastes que des villes, les employés perdent leur personnalité comme les ouvriers dans les usines. En fait, ils sont devenus des prolétaires. Il semble que l’organisation moderne des affaires et la production en masse soient incompatibles avec le développement de la personne humaine. S’il en est ainsi, c’est la civilisation moderne, et non l’homme, qui doit être sacrifiée.

Si elle reconnaissait la personnalité des êtres humains, la société serait obligée d’accepter leur inégalité. Chaque individu doit être utilisé d’après ses caractères propres. En essayant d’établir l’égalité entre les hommes, nous avons supprimé des particularités individuelles qui étaient très utiles. Car le bonheur de chacun dépend de son adaptation exacte à son genre de travail. Et il y a beaucoup de tâches différentes dans une nation moderne. Il faut donc varier les types humains, au lieu de les unifier, et augmenter ces différences par l’éducation et les habitudes de la vie. Au lieu de reconnaître la diversité nécessaire des êtres humains, la civilisation industrielle les a comprimés en quatre classes : les riches, les prolétaires, les paysans, et la classe moyenne. L’employé, l’instituteur, l’agent de police, le pasteur, le petit médecin, le savant, le professeur d’université, le boutiquier, qui constituent la classe moyenne, ont à peu près le même genre de vie.

Ces types si disparates sont classés ensemble, non pas d’après leur personnalité, mais d’après leur position financière. Il est bien évident, cependant, qu’ils n’ont rien en commun. L’étroitesse de leur existence étouffe les meilleurs, ceux qui sont capables de grandir, qui essayent de développer leurs potentialités mentales. Pour aider au progrès social, il ne suffit pas de louer des architectes, d’acheter de l’acier et des briques, de construire des écoles, des universités, des laboratoires, des bibliothèques, des églises. Il faut donner à ceux qui se consacrent aux choses de l’esprit le moyen de développer leur personnalité suivant leur constitution innée et leur idéal spirituel. De même que les ordres religieux créèrent pendant le moyen âge un mode d’existence propre au développement de l’ascèse, de la mysticité et de la pensée philosophique.

Non seulement la matérialité brutale de notre civilisation s’oppose à l’essor de l’intelligence, mais elle écrase les affectifs, les doux, les faibles, les isolés, ceux qui aiment la beauté, qui cherchent dans la vie autre chose que l’argent, dont le raffinement supporte mal la vulgarité de l’existence moderne. Autrefois, ces êtres trop délicats ou trop incomplets pouvaient développer leur personnalité librement. Les uns s’isolaient et vivaient en eux-mêmes. Les autres se réfugiaient dans les monastères, dans les ordres hospitaliers ou contemplatifs où ils trouvaient la pauvreté et le travail, mais aussi la dignité, la beauté et la paix. Aux individus de ce type, il sera nécessaire de fournir le milieu qui leur convient, au lieu des conditions adverses de la civilisation industrielle.

Il y a encore le problème non résolu de la foule immense des déficients et des criminels. Ceux-ci chargent d’un poids énorme la population restée saine. Le coût des prisons et des asiles d’aliénés, de la protection du public contre les bandits et les fous, est, comme nous le savons, devenu gigantesque. Un effort naïf est fait par les nations civilisées pour la conservation d’êtres inutiles et nuisibles. Les anormaux empêchent le développement des normaux. Il est nécessaire de regarder ce problème en face. Pourquoi la société ne disposerait-elle pas des criminels et des aliénés d’une façon plus économique ? Elle ne peut pas continuer à prétendre discerner les responsables des non-responsables, punir les coupables, épargner ceux qui commettent des crimes dont ils sont moralement innocents. Elle n’est pas capable de juger les hommes. Mais elle doit se protéger contre les éléments qui sont dangereux pour elle. Comment peut-elle le faire ?

Certainement pas en bâtissant des prisons plus grandes et plus confortables. De même que la santé ne sera pas améliorée par la construction d’hôpitaux plus grands et plus scientifiques. Nous ne ferons disparaître la folie et le crime que par une meilleure connaissance de l’homme, par l’eugénisme, par des changements profonds de l’éducation et des conditions sociales. Mais, en attendant, nous devons nous occuper des criminels de façon effective. Peut-être faudrait-il supprimer les prisons. Elles pourraient être remplacées par des institutions beaucoup plus petites et moins coûteuses. Le conditionnement des criminels les moins dangereux par le fouet, ou par quelque autre moyen plus scientifique, suivi d’un court séjour à l’hôpital, suffirait probablement à assurer l’ordre. Quant aux autres, ceux qui ont tué, qui ont volé à main armée, qui ont enlevé des enfants, qui ont dépouillé les pauvres, qui ont gravement trompé la confiance du public, un établissement euthanasique, pourvu de gaz approprié, permettrait d’en disposer de façon humaine et économique. Le même traitement ne serait-il pas applicable aux fous qui ont commis des actes criminels ? Il ne faut pas hésiter à ordonner la société moderne par rapport à l’individu sain. Les systèmes philosophiques et les préjugés sentimentaux doivent disparaître devant cette nécessité. Après tout, c’est le développement de la personnalité humaine qui est le but suprême de la civilisation.




XIII

L’UNIVERS HUMAIN.


La restauration de l’homme dans l’harmonie de ses activités physiologiques et mentales changera l’Univers. Car l’Univers modifie son visage suivant l’état de notre corps. Nous ne devons pas oublier qu’il est seulement la réponse de notre système nerveux, de nos organes sensoriels, et de nos techniques, à une réalité extérieure qui nous est inconnue, et qui est probablement inconnaissable. Que tous nos états de conscience, tous nos rêves, ceux des mathématiciens aussi bien que ceux des amoureux, sont également vrais. Les ondes électromagnétiques qui expriment un coucher de soleil au physicien ne sont pas plus objectives que les brillantes couleurs perçues par le peintre. Le sentiment esthétique engendré par ces couleurs, et la mesure de la longueur des ondes qui les composent, sont deux aspects de nous-mêmes, et ont les mêmes titres à l’existence. La joie et la douleur sont aussi importantes que les planètes et les soleils. Mais le monde de Dante, d’Emerson, de Bergson, ou de Hale est plus vaste que celui de Mr Babbitt. Les dimensions de l’Univers grandiront nécessairement avec la force de nos activités organiques et mentales.

Nous devons libérer l’homme du cosmos créé par le génie des physiciens et des astronomes, de ce cosmos dans lequel il a été enfermé depuis la Renaissance. Malgré sa beauté et sa grandeur, le monde de la matière inerte est trop étroit pour lui. De même que notre milieu économique et social, il n’est pas fait à notre mesure. Nous ne pouvons pas adhérer au dogme de sa réalité exclusive. Nous savons que nous n’y sommes pas entièrement confinés, que nous nous étendons dans d’autres dimensions que celles du continuum physique. L’homme est à la fois un objet matériel, un être vivant, un foyer d’activités mentales.

Sa présence dans l’immensité morte des espaces interstellaires est totalement négligeable. Cependant, il est loin d’être un étranger dans ce prodigieux royaume de la matière. Son esprit s’y meut facilement à l’aide des abstractions mathématiques. Mais il préfère contempler la surface de la terre, les montagnes, les rivières, l’océan. Il est fait à la mesure des arbres, des plantes et des animaux. Il se plaît en leur compagnie. Il est lié plus intimement encore aux oeuvres d’art, aux monuments, aux merveilles mécaniques de la Cité nouvelle, au petit groupe de ses amis, à ceux qu’il aime. Il s’étend, au delà de l’espace et du temps, dans un autre monde. Et de ce monde, qui est lui-même, il peut, s’il en a la volonté, parcourir les cycles infinis. Le cycle de la Beauté, que contemplent les savants, les artistes, et les poètes. Le cycle de l’Amour, inspirateur du sacrifice, de l’héroïsme, du renoncement. Le cycle de la Grâce, suprême récompense de ceux qui ont cherché avec passion le principe de toutes choses. Tel est notre Univers.
XIV

LA RECONSTRUCTION DE L’HOMME.


Le moment est venu de commencer l’oeuvre de notre rénovation. Mais nous n’en établirons pas le programme. Car un programme étoufferait la vivante réalité dans une armature rigide. Il empêcherait le jaillissement de l’imprévisible, et fixerait l’avenir dans les limites de notre esprit.

Il faut nous lever et nous mettre en marche. Nous libérer de la technologie aveugle. Réaliser, dans leur complexité et leur richesse, toutes nos virtualités. Les sciences de la vie nous ont montré quelle est notre fin, et ont mis à notre disposition les moyens de l’atteindre. Mais nous sommes encore plongés dans le monde que les sciences de la matière inerte ont construit sans respect pour les lois de notre nature. Dans un monde qui n’est pas fait pour nous, parce qu’il est né d’une erreur de notre raison, et de l’ignorance de nous-mêmes. A ce monde, il nous est impossible de nous adapter. Nous nous révolterons donc contre lui. Nous transformerons ses valeurs. Nous l’ordonnerons par rapport à nous. Aujourd’hui, la science nous permet de développer toutes les potentialités qui sont cachées en nous. Nous connaissons les mécanismes secrets de nos activités physiologiques et mentales, et les causes de notre faiblesse. Nous savons comment nous avons violé les lois naturelles. Nous savons pourquoi nous sommes punis. Pourquoi nous sommes perdus dans l’obscurité. En même temps, nous commençons à distinguer à travers les brouillards de l’aube la route de notre salut.

Pour la première fois dans l’histoire du monde, une civilisation, arrivée au début de son déclin, peut discerner les causes de son mal. Peut-être saura-t-elle se servir de cette connaissance, et éviter, grâce à la merveilleuse force de la science, la destinée commune à tous les grands peuples du passé... Sur la voie nouvelle, il faut dès à présent nous avancer.


FIN

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