mercredi 28 juillet 2010

18

XVIII
Nous devons donner quelques détails sur
la célébration des noces.
La célébration des fêtes à l'occasion du
mariage chez les Juifs commence ordinairement
avant le jour fixé pour l'accomplissement
de cet acte important.
Lorsque le sixième jour de la semaine est
déjà à son déclin, et que, dans l'habitation de
chaque Juif, les tracas de la vie journalière
cessent et sont remplacés par la paix et le
repos qui précèdent la venue du sabbat, alors,
à la rencontre de cet hôte désiré (le sabbat),
attendu avec impatience, les musiciens de la
communauté arrivent d'abord chez la fiancée,
et ensuite chez le futur, en exécutant les mé
lodies nationales Kaholat-Schabat (1). Voilà
le signal du commencement de la célébration
des noces.
Le lendemain, samedi, toute la synagogue
se rend jusqu'à la porte à la rencontre du
fiancé, qui arrive avec son père, ses frères et
ses cousins. Pendant la lecture du passage de
la prière qui est récitée chaque samedi, le
futur ne reçoit qu'après son père, ses frères
et ses cousins une Alïa, mais qui est très
significative et qui se nomme Maxtir, accompagnée
d'un hymne exécuté par le chantre
d'une voix retentissante et de souhaits répétés
par tous les assistants « de longues années ».
Pendant cette cérémonie, de tous les côtés
de la synagogue, et surtout de la partie où se
trouve la place destinée à la plus belle moitié

(1) Dans chaque communauté juive, il existe un orchestre
institué par le Kahal et composé de musiciens
juifs. Dans cet orchestre, il doit y avoir un violon, des
cymbales, une basse et un tambour. Badhan, qui fait
partie de l'orchestre, est un individu chargé de faire rire
la société invitée par ses poésies improvisées, de la réjouir
par ses farces plus ou moins spirituel es et par son
adresse en exécutant des jongleries, et cela pendant
tout le temps que durent les fêtes des noces.]

du genre, juif, on jette sur le futur des noix,
des amandes, des figues, etc.
Les petits garçons de la population juive
qui s'y trouvent se ruent avec avidité sur ces
friandises, auxquelles ils ont si rarement occasion
de goûter, se les arrachent les uns aux
autres, se disputent et enfin se battent et produisent
un tumulte qui n'est pas du tout convenable
dans un temple, endroit destiné uniquement
à la prière.
Le fiancé est reconduit en grande pompe
par ses cousins et amis, qui ce jour-là veulent
lui exprimer dans la maison de ses parents
leurs souhaits les plus sincères et les plus
chaleureux. Les parents les remercient et leur
offrent un léger déjeuner. Dans la soirée, les
musiciens se rendent d'abord chez le fiancé
et ensuite chez la future, en terminant le jour
du sabbat par des mélodies nationales. Gaiement
on chante et on joue ces mélodies chez
le fiancé, mais ils n'y durent pas longtemps,
car les musiciens se hâtent d'aller chez la
future, où, après avoir exécuté quelque harmonie,
ils commencent à jouer des danses et
la compagnie se met à sauter; ces danses.
auxquelles ne prennent part que les femmes
et principalement les vierges, sont généralement
très animées et se prolongent bien au
delà de minuit; c'est-à-dire jusqu'au moment
où les pièces de la menue monnaie de cuivre
qui se trouvent dans les poches des danseuses
ne passent plus dans la boîte posée à côté
des musiciens, boite destinée à recevoir le
prix de chaque danse qu'exécutent les virtuoses.
Arrive enfin le grand jour, dont tant de fois
il a été question dans les familles des deux
fiancés. Tous les membres des deux familles
sont en grand mouvement. Ceux-ci achètent
encore ce qui manque ; ceux-là cherchent ce
qu'il faudrait faire pour embellir la fête, les
uns comment la rendre somptueuse, les
autres la manière de la faire plus attrayante
que celle qu'a donnée pour sa fille telle ou
telle voisine... Seuls, les chefs des deux
familles, pères des deux fiancés, sont occupés
de plus graves pensées. A chacun d'eux la
tête tourne par la multitude des diff'érentes
idées qu'ils agitent sur un point très important,
savoir : de quelle manière placer la dot
destinée à son enfant, afin que le capital
puisse rapporter un intérêt suffisant, en même
temps qu'il soit solidement garanti.
Lorsque ces graves intérêts ont été arrangés
(ce qui n'arrive pas habituellement sans
une chaleureuse discussion et sans l'intervenion
de Bet-Dine le saint), il faut d'abord
satisfaire les prétentions de Chadhan (faiseur
de mariages), qui demande une récompense
pour ses démarches afin de négocier le mariage
; car s'il n'était pas payé, il protesterait
et citerait les parties intéressées devant
Bet-Dine le saint, et par cette citation il
pourrait faire manquer la célébration de la
noce. Il faut aussi acquitter le droit de Rahache
(1), car, sans l'acquitter d'avance, la
noce non plus ne pourrait s'accomplir.
Mais voici que tout est déjà en ordre, le
Chadhan payé, le droit de Rahache acquitté,
les musiciens satisfaits du prix qu'on promet

(1) Rahache est un impôt institué au profit du rabbin,
du Hazan (chantre) et du Chemat (staroste de la ville). —
A Yilna, la perception de cet impôt a été mise en 1868 en
adjudication, et la police locale eut ordre de prêter son
appui a l'adjudicataire juif pour son exécution.]

de leur donner, et le Ketebe (1) est prêt. Alors
Schamosche sort avec un registre à la main
et fait une tournée dans la ville ; après quoi
les appartements du fiancé ainsi que ceux de
la fiancée commencent à se remplir d'invités,
et dans ce moment on apporte au fiancé, de
la part de sa future femme, Talet et Kitel (2)
(deux objets dont les Juifs se revêtent tous les
jours pendant la prière, et dont on les habille
après la mort). Badhan doit à cette occasion
improviser une élégie, dans laquelle est exprimée
la grande signification du jour où le
fiancé devient époux. Quand le fiancé, touché
de la poésie de Badhan, a versé déjà beaucoup
de larmes, ce dernier, le laissant aux
soins des Schaffers qui doivent le préparer
pour l'acte solennel en l'habillant des deux
objets que la future lui a envoyés, s'empresse
d'aller avec les musiciens chez celle-ci, qui est

(1) Le Kefehe, acte de mariage rédigé en langue chaldéenne,
dans lequel sont détaillés les devoirs du mari
envers la femme.
(2) Talet est une écharpe en cachemire sur les deux
bouts de laquelle se trouvent des rayures noires. — Kitel,
chemise blanche dont la façon est dans le goût du surplis
que portent les prêtres catholiques.]

assise au milieu de la chambre sur un pétrin
renversé. Elle est entourée par les femmes
mariées, qui la décoiffent lentement en défaisant
ses tresses, cheveu par cheveu. Sur les
figures de toutes ces femmes est peint un sentiment
de découragement, et elles attendent
avec impatience l'arrivée du Badhan pour
verser quelques larmes aux accents de son
chant lyrique, car ces larmes allégeraient
leurs coeurs oppressés par de poignants souvenirs.
Chacune se rappelle avec douleur qu'elle
aussi avait été dans la même position, et
qu'elle entrait, avec espérance en l'avenir et
avec foi au bonheur, dans cette vie nouvelle
pour elle... Et dans le moment actuel, se ditelle,
à peine âgée de vingt-cinq ans, j'ai l'air
d'une toute vieille femme, entourée d'une
nombreuse famille, pour l'entretien de laquelle
je dois passer mes jours et mes nuits à travailler...
En quoi donc consistait ce bonheur
qu'on me promettait?... On m'avait mariée à
un enfant encore, car mon mari était âgé de
dix-sept ans à peine, et, comme tous les Juifs
en général, il ne savait rien, n'avait aucun
état; donc c'est moi qui dois supporter tout le
poids de la lourde tâche, nourrir mes enfants
ainsi que mon mari, dans lequel je n'ai trouvé
ni un soutien ni un protecteur.
Au moment où toutes les femmes mariées,
désillusionnées, font de tristes réflexions,
Badhan, revenant de chez le fiancé auquel il
a déclamé une poésie élégiaque, accompagné
de musiciens, tombe au milieu d'elles, comme
un envoyé du ciel... Peu importe ce qu'il débite
; que cela soit réellement tendre, que ce
soient des rimes incohérentes et sans aucun
sens, toutes pleurent à chaudes larmes. A cet
instant, la porte s'ouvre avec fracas, et le
Schamosche annonce à haute voix : « Ksbbolat-
Ponime, Lega-Hatan (Allez au-devant du
fiancé). Celui-ci entre aussitôt et, s'approchant
de sa future femme, lui couvre la tête de
l'écharpe qu'elle lui avait envoyée.
Les femmes mariées présentes jettent sur
lui du houblon et de l'avoine. Alors les Schaffers
avec la musique en tête, ouvrent la
marche triomphale, pour se rendre à l'endroit
où est situé le Huppe (un dais ou baldaquin,
posé généralement dans la cour de la syna
gogue). Ils sont suivis par les parents, par
tous les invités et par les nouveaux mariés
qui ferment le cortège.
En y arrivant, le nouveau marié s'arrête
sous le dais, et la nouvelle mariée, après avoir
fait sept fois le tour du baldaquin, se place à
sa droite. Badhan appelle à haute voix
d'abord les deux pères et les deux mères des
deux nouveaux époux, et ensuite tous les
autres parents, et enfin tous les amis, pour
bénir le nouveau couple ; ce que tout le monde
exécute, en plaçant chacun ses mains sur la
tète du nouveau marié d'abord, et ensuite sur
celle de la nouvelle mariée. Le moment
solennel de prononcer le voeu et l'acte d'épousailles
approche. On commence par la lecture
de la prière sur la coupe. Cette lecture ne
peut être faite que par un très savant interprète
de la loi du Talmud, que le Badhan,
avec un grand respect, et en lui donnant le
titre de Rabbin, engage à haute voix. Les
nouveaux mariés boivent avec la coupe sur
laquelle a été dite la prière. Schamosche lit
l'acte de mariage tracé en idiome kaldéen,
après quoi suit la cérémonie nommée Kadou-
chine ; c'est la remise par le nouveau marié à
sa femme d'une bague en argent ou d'une pièce
de monnaie d'argent, en lui disant : Gavéï at
mekoudeschet li betabaat ziekedat Mosche
ve Israël (Par cette bague, vous devenez ma
femme selon la loi de Moïse et d'Israël). En
prononçant ces mots, il frappe un verre placé
par terre, avec le talon de sa chaussure, en
mémoire de la chute de Jérusalem. Après une
courte prière sur la coupe et lorsque les nouveaux
mariés ont encore bu quelques gouttes,
on les reconduit, la musique en tête, jusque
chez eux.
Mais les nouveaux mariés n'ont pas mangé
depuis le matin, car ce jour-là ils doivent jeûner
jusqu'au moment où la cérémonie est accomplie;
aussi on leur sert un léger goûter,
composé de bouillon de poulet, qui, en cette
occasion, prend le nom de soupe d'or. Alors
arrive le moment le plus intéressant pour les
invités : c'est celui du festin de la noce... Le
souper est déjà prêt, les tables sont dressées,
les couverts mis séparément pour les hommes
et pour les femmes, les bougies sont allumées,
on attend quelques personnages de distinc
tion, mais ceux-là ne tardent guère ; et voici
Badhan qui annonce d'une voix retentissante :
« On invite le monde à se mettre à table. »
A cet appel, tous les invités se dirigent
vers plusieurs cuvettes remplies d'eau, qu'on
a préparées pour se laver les mains, car aucun
Juif ne peut toucher au pain avant d'avoir
accompli cette cérémonie ; et. . . on se met à
table. Les nouveaux mariés occupent ce jour-là
la place d'honneur; à leurs côtés se placent les
invités de distinction, car, bien que les invitations
aient été faites de la même manière et
par le même Schamosche, et qu'en apparence
tous les invités semblent être traités avec une
certaine égalité, chacun cependant doit estimer
sa propre valeur et la position qu'il occupe
dans la société juive et se placer de manière
à ne point occuper la place qui devrait être
prise par un autre, car il pourrait lui arriver
un très fort désagrément, celui par exemple
d'être obligé de céder sa place... et qui sait?
peut-être, d'être mis à la porte.
La première place auprès du nouveau marié
est occupée par le rabbin, s'il a jugé convenable
d'honorer le souper de sa présence ; en
suite se placent les membres du Kahal et du
Bet-Dine; auprès d'eux s'assoient les savants
interprètes du Talmud et l'aristocratie d'argent.
Les simples mortels sont relégués au
bout de la table, où règne aussi une certaine
hiérarchie et où un Malamed (précepteur des
enfants) se croirait déshonoré d'être assis à
une place inférieure à celle qu'occupe le tailleur,
ou un débitant d'eau-de-vie d'être précédé
par un boulanger, et ainsi de suite. Lorsque
enfin tout le monde s'est placé, on commence,
en récitant la prière, par briser le pain en
morceaux, et chaque convive en prend un;
c'est une espèce de communion.
Alors les Sarvars (serviteurs à table) commencent
à distribuer les portions, selon la dignité
et la position sociale ou financière de
chaque invité. Le grand art de ces Sarvars
consiste à servir les portions du brochet et du
filet rôti de manière que les portions délicates
c'est-à-dire les morceaux aristocratiques, ne
parviennent point au bout de la table, à la
plèbe. Lorsque cette règle est strictement observée,
celui des personnages marquants de la
ville, qui avait été obligé de s'attarder et n'ar
rive que vers la fin du souper, ne perd rien,
car, aussitôt son apparition dans la salle du
festin, un Sarvar de crier à haute voix : « Voici
une portion exquise du brochet pour le Rebbe
tel ou tel. »
Aux jouissances matérielles d'un bon souper
se joignent les distractions spirituelles. Les
mets exquis sont accompagnés de poésies
improvisées par Badhan et de symphonies
exécutées par l'orchestre. Badhan, dans cette
occasion, n'épargne pas l'éloquence; il imagine
toutes espèces de flatteries rimées, qu'il débite
d'inspiration, en commençant par les nouveaux
mariés et continuant par les personnages
marquants qui sont présents au banquet.
Lorsqu'il a fini de porter aux nues toutes
les personnes de l'aristocratie qui se trouvent
à la noce, en les comparant aux héros de l'antiquité
juive, Badhan change son talent d'improvisateur
et de versificateur en métier
d'escamoteur, de bateleur, et étonne la société
par son adresse. En un mot, il est l'homme à
tout faire, afin d'amuser et de distraire les invités.
Mais tout dans ce monde doit finir;
aussi tout à coup Badhan profère un cri péné
trant : Drosche-Geschenke (l)(les cadeaux de
noces).
Tous les objets offerts par les invités sont
déposés dans un vase en métal, préparé pour
cet usage par Badhan, qui, en les y déposant
un à un, nomme chaque objet et son donateur.
Quelquefois ces cadeaux sont d'une certaine
valeur : ce sont des services de table, ou des
candélabres en argent, des fermoirs d'or et de
diamant, et même de l'argent comptant. Lorsque
cette partie de la cérémonie, qui est très
intéressante pour les nouveaux mariés, est
terminée, on commence la danse appelée la
danse de Kochère.
Le rôle de Badhan n'est pas encore fini,
car c'est lui qui engage à haute voix tous les
hommes présents à la noce à danser avec la
nouvelle mariée. Chaque appelé s'approche
d'elle et, prenant par un bout le mouchoir
qu'elle tient à la main, fait avec elle le tour

(1) L'usage exige que tous les cousins et amis apportent
avec eux, ou envoient avant le souper, des cadeaux
de noces, en récompense soi-disant de l'oraison que le
nouveau marié prononce à sa noce; et, bien qu il arrive
rarement que cette oraison ait lieu, l'usage de faire des
cadeaux s'est perpétué.]

de la chambre, après quoi il la quitte et cède
sa place à un autre danseur, à lappel du Badhan.
Lorsque tous les hommes ont déjà dansé
avec la nouvelle mariée, son époux fermant la
série, tout le monde reconduit le nouveau
couple dans la chambre nuptiale, dont les
portes se referment aussitôt, — et là finit la
célébration de la noce.
Les quatre documents que BrafTnann cite
dans son Livre sur le Kahal (dont deux se
trouvent au chapitre iv de notre étude sous les
numéros 64 et 158) prouvent dans quelle dépendance,
on peut même dire dans quel esclavage,
chaque Kahal tient les Juifs qui habitent
le rayon où il règne despotiquement. En
se mêlant dans les affaires de la vie la plus
intime de ses sujets, Kahal leur défend d'inviter
aux fêtes de famille qui bon leur semble,
ainsi que de louer tels ou tels musiciens,
tels ou tels serviteurs , de manger et de
boire tels ou tels mets, telles ou telles boissons.

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