vendredi 2 juillet 2010

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CHAPITRE IV

LES ACTIVITÉS MENTALES



I

LE CONCEPT OPÉRATIONNEL DE CONSCIENCE. – L’AME ET LE CORPS. - QUESTIONS QUI N’ONT AUCUN SENS. – L’INTROSPECTION ET L’ÉTUDE DU COMPORTEMENT.


En même temps que des activités physiologiques, le corps manifeste des activités mentales. Tandis que les fonctions organiques s’expriment par du travail mécanique, de la chaleur, de l’énergie électrique, des transformations chimiques, mesurables par les techniques de la physique et de la chimie, les manifestations de la conscience relèvent de procédés différents, ceux qu’on emploie dans l’introspection et l’étude du comportement humain.

Le concept de conscience est équivalent à l’analyse, faite par nous, de ce qui se passe en nous, et aussi de certaines activités clairement visibles chez nos semblables. Il est commode de distinguer ces activités en intellectuelle, morale, esthétique, religieuse, et sociale. En somme, le corps et l’âme sont des vues prises du même objet à l’aide de méthodes différentes, des abstractions faites par notre esprit d'un être unique. L’antithèse de la matière et de l’esprit n’est que l’opposition de deux ordres de techniques. L’erreur de Descartes a été de croire à la réalité de ces abstractions et de regarder le physique et le moral comme hétérogènes. Ce dualisme a pesé lourdement sur toute l’histoire de la connaissance de l’homme. Il a créé le faux problème des relations de l’âme et du corps. Il n’y a pas lieu d’examiner la nature de ces relations, car nous n’observons ni âne, ni corps, mais seulement un être composite dont nous avons divisé arbitrairement les activités en physiologiques et mentales.

Certes, on continuera toujours à parler de l’âme comme d’une entité, de même qu’on parle du coucher et du lever du soleil, bien que l’humanité sache, depuis Galilée, que le soleil est immobile. L’âme est cet aspect de nous-mêmes qui est spécifique de notre nature et nous distingue de tous les autres êtres vivants. La curiosité, que nous éprouvons à notre propre égard, nous entraîne nécessairement à poser des problèmes insolubles, des questions qui scientifiquement n’ont aucun sens. Quelle est la nature de la pensée, cette chose étrange, qui vit en nous, sans consommer une quantité appréciable d’énergie? Quelles sont ses relations avec les formes connues de l’énergie physique? L’esprit passe presque inaperçu au sein de la matière vivante. Et cependant il est la plus colossale puissance de ce monde.

Il a bouleversé la surface de la terre, construit et détruit les civilisations, et créé notre Univers sidéral. Est-il produit par les cellules cérébrales comme l’insuline l’est par le pancréas, et la bile par le foie? Quels sont, dans les cellules, les précurseurs de la pensée? Aux dépens de quelles substances s’élabore-t- elle? Vient-elle d’un élément préexistant, comme le glucose du glycogène, ou la fibrine du fibrinogène? S’agit-il d’une forme d’énergie différente des énergies étudiées par la physique, ne s’exprimant pas par les mêmes lois, et produite par les cellules de la couche corticale du cerveau? Au contraire, faut-il considérer la pensée comme un être immatériel, existant en dehors de l’espace et du temps, en dehors des dimensions de l’Univers cosmique, et s’insérant, par un procédé inconnu, dans notre cerveau, qui serait la condition indispensable de ses manifestations et déterminerait ses caractères? A toutes les époques, dans tous les pays, de grands philosophes ont consacré leur vie à l’examen de ces problèmes. Ils n’en ont pas trouvé la solution.

Ces questions, nous nous les poserons toujours, bien que nous sachions qu’il est impossible d’y répondre. Pour les hommes de science, elles n’ont aucun sens, à moins que des techniques nouvelles ne nous permettent de mieux appréhender les manifestations de la conscience. Pour progresser dans la connaissance de cet aspect essentiel, spécifique, de l’être humain, il faut donc nous contenter d’étudier minutieusement les phénomènes que nous pouvons saisir par nos méthodes d’observation, et leurs relations avec les activités physiologiques. Il est indispensable de faire une exploration aussi complète que possible de cette contrée, dont l’horizon se perd de tous les côtés dans le brouillard.

L’homme se compose de la totalité des activités observables actuellement en lui, et de celles qu’il a manifestées dans le passé. Les fonctions qui a certaines époques et dans certains milieux restent virtuelles et celles qui existent de façon constante, sont également réelles. Les écrits de Ruysbroek l’Admirable contiennent autant de vérité que ceux de Claude Bernard. L’Ornement des Noces Spirituelles, et l’Introduction à l’Étude de la Médecine Expérimentale décrivent des aspects, les uns plus rares, les autres plus communs, du même être. Les formes de l’activité humaine que considère Platon sont aussi spécifiques de notre nature que la faim, la soif, l’appétit sexuel, et la passion de la richesse. Depuis la Renaissance, nous avons fait l’erreur de donner arbitrairement une situation privilégiée à certains aspects de nous-mêmes. Nous avons séparé la matière de l’esprit. Nous avons attribué à l’une une réalité plus profonde qu’à l’autre. La physiologie et la médecine se sont occupées surtout des manifestations chimiques des activités du corps, et des désordres organiques dont l’expression se trouve dans les lésions microscopiques des tissus. La sociologie a considéré l’homme presque uniquement au point de vue de sa capacité de diriger des machines, du travail qu’il peut fournir, de son aptitude à consommer, de sa valeur économique.

L’hygiène s’est intéressée à la santé, aux moyens d’augmenter la population, à la prévention des maladies infectieuses et à tout ce qui accroît le bien-être physiologique. La pédagogie a dirigé ses efforts vers le développement intellectuel et musculaire des enfants. Mais toutes ces sciences ont négligé l’étude de la conscience dans la totalité de ses aspects. Elles auraient dû examiner l’homme à la lumière convergente de la physiologie et de la psychologie. Elles auraient dû utiliser équitablement les données fournies par l’introspection et par l’étude du comportement. L’une et l’autre de ces techniques atteignent le même objet. Mais l’une le regarde par l’intérieur et l’autre saisit ses manifestations extérieures. Il n’y a aucune raison de donner à l'une une valeur plus grande qu’à l'autre. Toutes deux ont le même droit à notre confiance.



II

LES ACTIVITÉS INTELLECTUELLES. - LA CERTITUDE SCIENTIFIQUE. – L’INTUITION. - CLAIRVOYANCE ET TÉLÉPATHIE.


L’existence de l’intelligence est une donnée immédiate de l’observation. Cette faculté de comprendre les relations des choses prend dans chaque individu une certaine valeur et une certaine forme. On peut mesurer l’intelligence à l’aide de techniques appropriées. Ces mesures s’adressent à une forme conventionnelle, schématisée, de cette fonction. Elles ne donnent qu’une notion incomplète de la valeur intellectuelle des êtres humains. Mais elles permettent de les diviser approximativement en catégories. Elles sont utiles pour le choix des hommes aptes à un travail simple, tel que celui de l’ouvrier dans une usine, et du petit employé dans un magasin ou une banque. Elles nous ont révélé, en outre, un fait d’une grande importance : la faiblesse de l’esprit dans la plupart des individus. On trouve en effet une immense diversité dans la quantité et la qualité de l’intelligence dévolue à chacun. A ce point de vue, certains hommes sont des géants et la majorité des nains. Chacun naît avec des capacités intellectuelles différentes. Mais, grandes ou petites, ces capacités demandent pour se manifester un exercice constant et aussi certaines conditions mal définies du milieu. L’observation complète et profonde des choses, l’habitude du raisonnement précis, l’étude de la logique, l’usage du langage mathématique, la discipline intérieure augmentent la puissance intellectuelle.

Au contraire, des observations incomplètes, hâtives, le passage rapide d’une impression à l’autre, la multiplicité des images, l’absence de règle et d'effort, empêchent le développement de l’esprit. Il est facile de constater combien peu intelligents sont les enfants qui ont vécu au milieu de la foule, parmi une quantité de gens et d’événements, dans des trains et des automobiles, dans le tumulte de la rue, devant un écran cinématographique, et dans les écoles où la concentration intellectuelle est inconnue. Il y a d’autres facteurs qui facilitent ou entravent le développement de l’intelligence. On les trouve surtout dans le mode d’existence, dans les coutumes alimentaires. Mais leur effet est mal connu. On dirait que l’abondance de nourriture, l’excès des sports, empêchent le progrès psychologique. Les athlètes sont en général peu intelligents. Il est probable que l’esprit demande pour atteindre son plus haut point un ensemble de conditions qui se sont rencontrées seulement à certaines époques. L’humanité n’a jamais essayé de découvrir la nature de ces conditions. Nous n’avons aucune connaissance de la genèse de l’intelligence. Et nous nous figurons pouvoir la développer par l’entraînement de la mémoire et les exercices pratiqués dans les écoles !

L’intelligence seule n’est pas capable d’engendrer la science. Mais elle est un élément indispensable à sa création. La science fortifie l’intelligence dont elle n’est cependant qu’un aspect. Elle a apporté à l’humanité une nouvelle attitude intellectuelle, la certitude que donnent l’expérience et le raisonnement. Cette certitude est très différente de celle de la foi. Cette dernière est plus profonde. Elle ne peut pas être ébranlée par des arguments. Elle se rapproche un peu de la certitude des clairvoyants. Et, chose étrange, elle n’est pas étrangère à la construction de la science. Il est certain que les grandes découvertes scientifiques ne sont pas l’oeuvre de l’intelligence seule. Les savants de génie, outre le pouvoir d’observer et de comprendre, possèdent d’autres qualités, l’intuition, l’imagination créatrice. Par l’intuition, ils saisissent ce qui est caché aux autres hommes, ils perçoivent des relations entre des phénomènes en apparence isolés, ils devinent l’existence du trésor ignoré. Tous les grands hommes sont doués d’intuition.

Ils savent sans raisonnement, sans analyse, ce qu’il leur importe de savoir. Un vrai chef n’a besoin ni de tests psychologiques, ni de fiches de renseignements pour choisir ses subordonnés. Un bon juge sait, sans se perdre dans les détails d’arguments légaux, et parfois même, d’après Cardozo, en s'appuyant sur des considérants faux, rendre un jugement juste. Un grand savant s’oriente spontanément dans la direction où il y a une découverte à faire. C’est ce phénomène qu'on désignait autrefois sous le nom d’inspiration.

Parmi les savants, on rencontre deux formes d’esprit, les esprits logiques et les esprits intuitifs. La science doit ses progrès à l’un comme à l'autre de ces types intellectuels. Les mathématiques, quoique de structure purement logique, emploient néanmoins l’intuition. Parmi les mathématiciens, il y a des intuitifs et des logiciens, des analystes et des géomètres. Hermitte et Weierstrass étaient des intuitifs. Riemann et Bertrand, des logiciens. Les découvertes de l’intuition doivent toujours être mises en oeuvre par la logique. Dans la vie ordinaire comme dans la science, l’intuition est un moyen de connaissance puissant, mais dangereux. Il est difficile parfois de la distinguer de l’illusion. Ceux qui se laissent guider uniquement par elle sont exposés à se tromper. Elle n’est pas toujours fidèle. Seuls, les grands hommes, ou les simples au coeur pur, peuvent être portés par elle sur les hauts sommets de la vie mentale et spirituelle. C’est une faculté étrange. Saisir la réalité, sans l’aide du raisonnement, nous paraît inexplicable.

Sous une certaine forme, l’intuition semble être un raisonnement très rapide, fait à la suite d’une observation instantanée. Il est probable que la connaissance que les grands médecins ont de l’état et de l’avenir de leurs malades est de cette nature. Un phénomène analogue a lieu, quand on juge en un instant la valeur d’un homme, quand on devine ses qualités et ses vices. Mais, sous une autre forme, l’intuition se produit en l’absence d’observation et de raisonnement. Nous parvenons parfois au but désiré, sans savoir où il se trouve, et sans connaître le moyen de l’atteindre. On dirait que ce mode de connaissance se rapproche de la clairvoyance, cette faculté que Charles Richet appelle le sixième sens.

L’existence de la clairvoyance et de la télépathie est une donnée immédiate de l’observation (1). Les clairvoyants saisissent, sans l’intermédiaire des organes des sens, les pensées d’une autre personne. Ils perçoivent aussi des événements plus ou moins éloignés dans l’espace et le temps. Cette faculté est exceptionnelle. Elle ne se développe que chez un très petit nombre d'individus. Mais elle existe à l’état rudimentaire chez beaucoup de gens. Elle s’exerce sans effort et de façon spontanée. Elle parait très simple à ceux qui la possèdent. Elle leur donne de certaines choses une connaissance plus sûre que celle qu’ils obtiennent par les organes des sens. Il leur est aussi facile de voir les pensées d’une personne que d’analyser l’expression de son visage. Mais, voir et sentir sont des mots qui n’expriment pas exactement ce qui se passe dans leur conscience.

Ils ne regardent pas, ils ne cherchent pas. Ils savent. La lecture des pensées et des sentiments paraît être apparentée à la fois à l’inspiration scientifique, esthétique et religieuse, et aux phénomènes de télépathie. Dans beaucoup de cas, une communication s’établit, au moment de la mort ou d’un grand danger, entre un individu et un autre. Le mourant, ou la victime de l'accident, même quand cet accident n’est pas suivi de mort, apparaît un instant sous son aspect habituel à un ami. Souvent, le personnage hallucinatoire reste silencieux. Parfois il parle, et annonce sa mort. Plus rarement, le clairvoyant voit, à une grande distance, une scène, un individu, un paysage, qu’il décrit minutieusement et exactement. De nombreuses personnes, qui ne possèdent pas d’ordinaire le don de la clairvoyance, ont une ou deux fois dans le cours de leur vie, l’expérience d’une communication télépathique.

C’est ainsi que la connaissance du monde extérieur nous parvient quelquefois par des voies différentes des organes sensoriels. Il est sûr que la pensée peut se communiquer directement d’un être humain à un autre, même à grande distance. Ces faits, qui sont du ressort de la nouvelle science de la métapsychique, doivent être acceptés tels qu’ils sont. Ils font partie de la réalité. Ils expriment un aspect mal connu de l’être humain. Ils expliquent peut-être l’extraordinaire lucidité que possèdent certains hommes. Quelle pénétration aurait celui qui serait doué en même temps d’une intelligence disciplinée et d’aptitudes télépathiques ! Certainement, l’intelligence, qui nous a donné la domination de monde matériel, n’est pas une chose simple. Nous en connaissons seulement une forme, celle que nous essayons de développer dans les écoles. Mais cette forme n’est qu’un aspect de la faculté merveilleuse faite du pouvoir de saisir la réalité, de jugement, de volonté, d'attention, d'intuition, et peut-être de clairvoyance qui donne à l’homme la possibilité de comprendre ses semblables et son milieu.




III

LES ACTIVITÉS AFFECTIVES ET MORALES. - LES SENTIMENTS ET LE MÉTABOLISME. - LE TEMPÉRAMENT. - LE CARACTÈRE INNÉ DES ACTIVITÉS MORALES. - TECHNIQUES POUR L’ÉTUDE DU SENS MORAL. - LA BEAUTÉ MORALE.

L’activité intellectuelle est, à la fois, distincte et indistincte du flot mouvant de nos autres états de conscience. Elle est un mode d’être de nous-mêmes, et change avec nous. Elle est comparable à un film cinématographique qui enregistrerait les phases successives d’une histoire, mais dont la composition de la surface sensible varierait d’un point à l’autre. Elle est plus analogue encore aux longues houles de l’océan, dont les creux et les sommets reflètent de façon différente les nuages qui courent dans le ciel. En effet, elle projette ses visions sur le fond sans cesse changeant de nos états affectifs, de notre douleur ou de notre joie, de notre amour ou de notre haine. Pour l’étudier, nous la séparons artificiellement du tout dont elle fait partie. Mais celui qui pense, qui observe et qui raisonne, est en même temps heureux ou malheureux, troublé ou calme, excité ou déprimé par ses appétits, ses répulsions, et ses désirs. Aussi le monde nous apparaît-il avec un visage différent, suivant les états affectifs et physiologiques qui sont le fond mouvant de notre conscience pendant l'activité intellectuelle. Chacun sait que l'amour, la haine, la colère et la crainte sont capables d’apporter le désordre même dans la logique. Ces passions demandent, pour se manifester, des modifications des échanges chimiques. Les échanges s’accroissent d’autant plus que les mouvements émotifs sont plus intenses. Au contraire, comme on le sait, ils ne sont pas modifiés par le travail intellectuel. Les activités affectives sont très proches des physiologiques.

Elles constituent le tempérament. Le tempérament change d’un individu à l’autre, d’une race à l’autre. Il est un mélange de caractères mentaux, physiologiques et structuraux. Il est l’homme même. C’est lui qui donne à chacun de nous sa petitesse, sa médiocrité ou sa force. Quelle est la cause de l’affaiblissement du tempérament dans certains groupes sociaux et dans certaines nations? On dirait que la violence des modes affectifs diminue à mesure que la richesse augmente, que l’éducation se répand, que la nourriture s’élabore davantage. En même temps on voit aussi les fonctions émotives se séparer de l’intelligence, et exagérer certains de leurs aspects. Peut-être la civilisation moderne nous a-t-elle apporté des formes de vie, d’éducation et d’alimentation qui tendent à donner aux hommes les qualités des animaux domestiques, ou à développer de façon dysharmonique leurs impulsions affectives.

L’activité morale est équivalente à l’aptitude que possède l’être humain de s’imposer à lui-même une règle de conduite, de choisir entre plusieurs actes possibles celui qu’il considère comme bon, de se libérer de son égoïsme et de sa méchanceté. Elle crée en lui le sentiment d’une obligation, d’un devoir. Elle n’est observable que chez un petit nombre d’individus. En général elle reste à l’état virtuel. On ne peut pas douter cependant de sa réalité. Si le sens moral n’existait pas, Socrate n’aurait pas bu la ciguë. Aujourd’hui encore, on le rencontre dans certains groupes sociaux et dans certains pays. Et parfois même à un très haut degré. Il a existé à toutes les époques. Au cours de l’histoire de l'humanité il a montré son importance primordiale. Il tient à la fois de l’intelligence et du sens esthétique et religieux. Il nous fait distinguer le bien du mal, et choisir le bien de préférence au mal. Chez l’être hautement civilisé, la volonté et l’intelligence sont une seule et même fonction. Elles donnent à nos actes leur valeur morale.

Comme l’activité intellectuelle, le sens moral vient d’un certain état structural et fonctionnel de notre corps. Cet état dépend à la fois de la constitution immanente de nos tissus et de notre esprit, et aussi des facteurs physiologiques et mentaux qui ont agi sur chacun de nous pendant notre développement. Dans le Fondement de la Morale, Schopenhauer constate que les êtres humains ont des tendances innées à l’égoïsme, à la méchanceté ou à la pitié. Comme l’écrit Gallavardin, il y a parmi nous les égoïstes purs auxquels le bonheur ou le malheur de leurs semblables est également indifférent. Il y a ceux qui éprouvent du plaisir à voir l’infortune ou la souffrance des autres, et même à les provoquer. Il y a enfin ceux qui souffrent véritablement de la douleur de tout être humain. Ce pouvoir de sympathie engendre la bonté, la pitié, la charité et les actes qui en découlent. La capacité de sentir la souffrance des autres fait l’être moral qui s’efforce de diminuer parmi les hommes la douleur et le poids de la vie. Chacun de nous naît bon, médiocre ou mauvais. Mais, de même que l’intelligence, le sens moral est susceptible de se développer par l’éducation, la discipline et la volonté.

La définition du bien et du mal est basée à la fois la raison et sur l’expérience millénaire de l’humanité. Elle correspond à des exigences fondamentales de la vie individuelle et sociale. Elle est, dans certains détails, arbitraire. Mais, à une époque donnée et dans un pays donné, elle doit être la même pour tous les individus. Le bien est synonyme de justice, de charité et de beauté. Le mal, d’égoïsme, de méchanceté et de laideur. Dans la société moderne, les règles théoriques de la conduite sont basées sur les vestiges de la morale chrétienne. Mais presque personne n’y obéit. L’homme moderne a rejeté toute discipline de ses appétits. Cependant les morales biologiques et industrielles n’ont pas de valeur pratique, parce qu’elles sont artificielles et ne considèrent qu’un aspect de l’être humain. Elles ignorent les activités psychologiques les plus essentielles. Elles ne nous donnent pas une armature suffisamment solide et complète pour nous protéger contre nos vices immanents.

Afin de garder son équilibre mental et même organique, chaque individu est obligé d’avoir une règle intérieure. L’État peut imposer par la force la légalité, mais non les lois de la morale. Chacun doit comprendre la nécessité de faire le bien et d’éviter le mal, et se soumettre à cette nécessité par un effort de sa propre volonté. L’Église catholique, dans sa profonde connaissance de la psychologie humaine, a placé, les activités morales bien au-dessus des intellectuelles. Les individus qu’elle honore plus que tous les autres ne sont ni les conducteurs de peuples, ni les savants, ni les philosophes. Ce sont les saints, c’est-à-dire ceux qui de façon héroïque ont été vertueux. Quand on étudie les habitants de la Cité nouvelle, on réalise la nécessité pratique du sens moral. Intelligence, volonté et moralité sont des fonctions très voisines les unes des autres.

Mais le sens moral est plus important que l’intelligence. Quand il disparaît d’une nation, toute la structure sociale commence à s’ébranler. Dans les recherches de biologie humaine, nous n’avons pas donné jusqu’à présent aux activités morales la place qu’elles méritent. Le sens moral est susceptible d’une étude aussi positive que celle de l’intelligence. Certes, cette étude est difficile. Mais les aspects du sens moral dans les individus et dans les groupes d'individus sont facilement reconnaissables. Il est également possible d’analyser les conséquences physiologiques, psychologiques et sociales de la moralité. On ne peut pas, bien entendu, faire ces recherches dans un laboratoire. Mais il existe encore un grand nombre de groupes humains où les caractères du sens moral et les effets de son absence ou de sa présence à différents degrés se manifestent de façon évidente. L’activité morale, comme l’intelligence, se trouve dans le domaine des techniques scientifiques.

Nous n’avons presque jamais l’occasion d’observer, dans la société moderne, des individus dont la conduite soit inspirée par un idéal moral. Cependant, de tels individus existent encore. Il est impossible de ne pas les remarquer quand on les rencontre. La beauté morale laisse un souvenir inoubliable à celui qui, même une seule fois, l’a contemplée. Elle nous touche plus que la beauté de la nature, ou celle de la science. Elle donne à celui qui la possède un pouvoir étrange, inexplicable. Elle augmente la force de l'intelligence. Elle établit la paix entre les hommes. Elle est, beaucoup plus que la science, l’art et la religion, la base de la civilisation.



IV

LE SENS ESTHÉTIQUE. - LA SUPPRESSION DE L’ACTIVITÉ ESTHÉTIQUE DANS LA VIE MODERNE. – L’ART POPULAIRE. - LA BEAUTÉ.


Le sens esthétique existe chez les êtres humains les plus primitifs, comme chez les plus civilisés. Il survit même à la disparition de l’intelligence car les idiots et les fous sont capables d’oeuvres artistiques. La création de formes ou de séries de sons, qui éveillent chez ceux qui les regardent ou les entendent, une émotion esthétique, est un besoin élémentaire de notre nature. L’homme a toujours contemplé avec joie les animaux, les fleurs, les arbres, le ciel, la mer, et les montagnes. Avant l’aurore de la civilisation, il a employé ses grossiers outils à reproduire sur le bois, sur l’ivoire, et la pierre, le profil des êtres vivants. Aujourd’hui même, quand son sens esthétique n’est pas détruit par son éducation, son mode de vie, et le travail de l’usine, il prend plaisir à fabriquer des objets suivants son inspiration propre. Il éprouve une jouissance esthétique à s’absorber dans cette œuvre. Il y a encore en Europe, et surtout en France, des cuisiniers, des charcutiers, des tailleurs de pierre, des menuisiers, des forgerons, des couteliers, des mécaniciens, qui sont des artistes. Celui qui fait une pâtisserie de belle forme, qui sculpte dans du saindoux des maisons, des hommes et des animaux, qui forge une belle ferrure de porte, qui construit un beau meuble, qui ébauche une grossière statue, qui tisse une belle étoffe de laine ou de soie, éprouve un plaisir analogue à celui du sculpteur, du peintre, du musicien, et de l'architecte.

Si l’activité esthétique reste virtuelle chez la plupart des individus, c’est parce que la civilisation industrielle nous a entourés de spectacles laids, grossiers, et vulgaires. En outre, nous avons été transformés en machines. L’ouvrier passe sa vie à répéter des milliers de fois chaque jour le même geste. D’un objet donné, il ne fabrique qu’une seule pièce. Il ne fait jamais l’objet entier. Il ne peut pas se servir de son intelligence. Il est le cheval aveugle qui tournait toute la journée autour d'un manège pour tirer l’eau du puits. L’industrialisme empêche l’usage des activités de la conscience qui sont capables de donner chaque jour à l’homme un peu de joie.

Le sacrifice par la civilisation moderne de l’esprit à la matière à été une erreur. Une erreur d’autant plus dangereuse qu’elle ne provoque aucun sentiment de révolte, qu’elle est acceptée aussi facilement par tous que la vie malsaine des grandes villes, et l’emprisonnement dans les usines. Cependant, les hommes qui éprouvent un plaisir esthétique même rudimentaire dans leur travail, sont plus heureux que ceux qui produisent uniquement afin de pouvoir consommer. Il est certain que l’industrie, dans sa forme actuelle, a enlevé à l’ouvrier toute originalité et toute joie. La stupidité et la tristesse de la civilisation présente sont dues, au moins en partie, à la suppression des formes élémentaires de la jouissance esthétique dans la vie quotidienne.

L’activité esthétique se manifeste à la fois dans la création et la contemplation de la beauté. Elle est complètement désintéressée. On dirait que dans la jouissance artistique, la conscience sort d’elle-même et s’absorbe dans un autre être. La beauté est une source inépuisable de joie pour celui qui sait la découvrir. Car elle se rencontre partout. Elle sort des mains qui modèlent, ou qui peignent la faïence grossière, qui coupent le bois et en font un meuble, qui tissent la soie, qui taillent le marbre, qui tranchent et réparent la chair humaine. Elle est dans l’art sanglant des grands chirurgiens comme dans celui des peintres, des musiciens, et des poètes. Elle est aussi dans les calculs de Galilée, dans les visions de Dante, dans les expériences de Pasteur, dans le lever du soleil sur l’océan, dans les tourmentes de l’hiver sur les hautes montagnes. Elle devient plus poignante encore dans l’immensité du monde sidéral et de celui des atomes, dans l’inexprimable harmonie du cerveau humain, dans l’âme de l’homme qui obscurément se sacrifie pour le salut des autres. Et dans chacune de ses formes elle demeure l’hôte inconnu de la substance cérébrale, créatrice du visage de l’Univers.

Le sens de la beauté ne se développe pas de façon spontanée. Il n’existe dans notre conscience qu’à l’état potentiel. A certaines époques, dans certaines circonstances, il reste virtuel. Il peut même disparaître chez les peuples qui autrefois le possédaient à un haut degré. C’est ainsi que la France détruit ses beautés naturelles et méprise les souvenirs de son passé. Les descendants des hommes qui ont conçu et exécuté le monastère du Mont Saint-Michel ne comprennent plus sa splendeur. Ils acceptent avec joie l’indescriptible laideur des maisons modernes de la Bretagne et de la Normandie, et surtout des environs de Paris. De même que le Mont Saint-Michel, Paris lui-même et la plupart des villes et villages de France ont été déshonorés par un hideux commercialisme. Comme le sens moral, le sens de la beauté, pendant le cours d’une civilisation, se développe, atteint son apogée, et s'évanouit.




V

L’ACTIVITÉ MYSTIQUE. - LES TECHNIQUES DE LA MYSTIQUE. - CONCEPT OPÉRATIONNEL DE L’EXPÉRIENCE MYSTIQUE.

Chez les hommes modernes, nous n’observons presque jamais les manifestations de l’activité mystique, du sens religieux. Même dans sa forme la plus rudimentaire, le sens mystique est exceptionnel, beaucoup plus exceptionnel encore que le sens moral. Néanmoins, il fait partie de nos activités essentielles. L’humanité a reçu une empreinte plus profonde de l’inspiration religieuse que de la pensée philosophique. Dans la cité antique, la religion était la base de la vie familiale et sociale. Le sol de l’Europe est encore couvert des cathédrales et des ruines des temples que nos ancêtres y ont élevés. Aujourd’hui, il est vrai, nous comprenons à peine leur signification. Pour la plupart des civilisés, les églises ne sont que des musées où reposent les religions mortes.

L’attitude des touristes qui profanent les cathédrales d’Europe montre à quel point la vie moderne a oblitéré le sens religieux. L’activité mystique a été bannie de la plupart des religions. Sa signification même a été oubliée. A cet oubli est liée probablement la décadence des églises. Car la vie d’une religion dépend des foyers d’activité mystique qu’elle est capable de créer. Cependant, le sens religieux est resté dans la vie moderne une fonction nécessaire de la conscience de quelques individus. A présent, il recommence à se manifester parmi les hommes de haute culture. Et, phénomène étrange, les grands ordres religieux n’ont pas assez de places dans leurs monastères pour recevoir les jeunes gens qui veulent, par la voie de l’ascèse et de la mystique, pénétrer dans le monde spirituel.

L’activité religieuse, comme l’activité morale, prend des aspects variés. Dans son état le plus rudimentaire, elle est une inspiration vague vers un pouvoir dépassant les formes matérielles et mentales de notre monde, une sorte de prière non formulée, la recherche d’une beauté plus absolue que celle de l’art et de la science. Elle est voisine de l’activité esthétique. Le sens de la beauté conduit à l’activité mystique. D’autre part, les rites religieux s’associent aux différentes formes de l’art. C’est ainsi que le chant se transforme facilement en prière. La beauté que cherche le mystique est plus riche encore et plus indéfinissable que celle de l’artiste. Elle ne revêt aucune forme. Elle n’est exprimable dans aucun langage. Elle se cache dans les choses du monde visible. Elle se manifeste à peu d’hommes. Elle demande l’élévation de l’esprit vers un être qui est la source de tout, vers un pouvoir, un centre de forces, que les mystiques chrétiens nomment Dieu. A toutes les époques, dans toutes les races, il y a eu des individus possédant à un haut degré ce sens particulier. La mystique chrétienne exprime la forme la plus élevée de l’activité religieuse. Elle est mieux liée aux autres activités de la conscience que les mystiques hindoue et thibétaine. Elle a eu, sur les mystiques asiatiques, l’avantage de recevoir dès sa petite enfance les leçons de la Grèce et de Rome. Elle a appris de l’une l’intelligence, et de l’autre, l’ordre et la mesure.

Dans son état le plus élevé, elle comporte une technique très élaborée, une discipline stricte. Elle demande d'abord la pratique de l’ascétisme. Il est aussi impossible de l’aborder sans un apprentissage ascétique que de devenir un athlète sans se soumettre à un entraînement physique. L’initiation à l’ascétisme est dure. Aussi, peu d’hommes ont-ils le courage de s’engager dans la voie mystique. Celui qui veut entreprendre ce rude voyage doit renoncer à lui-même et aux choses de ce monde. Il demeure ensuite dans les ténèbres de la nuit obscure. Il éprouve les souffrances de la vie purgative pendant qu’il pleure sa faiblesse et son indignité, et demande la grâce de Dieu. Peu à peu, il se détache de lui-même. Sa prière devient une contemplation. Il entre dans la vie illuminative. Il ne peut décrire ce qu’il voit. Quand il veut exprimer ce qu’il sent, il emprunte, comme saint Jean de la Croix, le langage de l’amour charnel. Son esprit s’échappe de l’espace et du temps. Il prend contact avec une chose ineffable. Il atteint la vie unitive. Il contemple Dieu et il agit avec lui.

Dans la vie de tous les grands mystiques, les mêmes étapes se succèdent. Nous devons accepter leur expérience telle qu’elle nous est donnée. Seuls ceux qui ont vécu eux-mêmes la vie de prière, peuvent la juger. La recherche de Dieu est, en effet, une entreprise toute personnelle. Grâce à une certaine réalité de sa conscience, l’homme tend vers une réalité invisible qui réside dans le monde matériel et s’étend au delà de lui. Il se lance dans la plus audacieuse aventure qu’il soit possible d’oser. On peut le considérer comme un héros, ou comme un fou. Mais il ne faut pas se demander si l’expérience mystique est vraie ou fausse, si elle est une autosuggestion, une hallucination, ou bien si elle représente un voyage de l’âme en dehors des dimensions de notre monde et son contact avec une réalité supérieure. Nous devons nous contenter d’avoir d’elle un concept opérationnel. Elle est efficace en elle-même. Elle donne ce qu’il demande à celui qui la pratique. Elle lui apporte le renoncement, la paix, la richesse intérieure, la force, l’amour, Dieu. Elle est aussi réelle que l’inspiration esthétique. Pour le mystique comme pour l’artiste, la beauté qu’il contemple est la seule vérité.




VI

LES RELATIONS DES ACTIVITÉS DE LA CONSCIENCE ENTRE ELLES. – L’INTELLIGENCE ET LE SENS MORAL. - LES INDIVIDUS DYSHARMONIQUES.


Ces activités fondamentales ne sont pas distinctes les unes des autres. Leurs limites sont artificielles. Mais elles rendent plus commode la description des manifestations de la conscience. L’activité humaine peut être comparée à une amibe dont les membres multiples et transitoires, les pseudopodes, sont faits d’une substance unique. Elle est analogue également au déroulement de films superposés qui restent indéchiffrables à moins d’être séparés les uns des autres. Tout se passe comme si le substratum corporel, au cours de son écoulement dans le temps, montrait des aspects simultanés de son unité, aspects que nos techniques distinguent en physiologiques et mentaux. Sous son aspect mental, notre activité modifie sans cesse sa forme, sa qualité et son intensité. C’est ce phénomène essentiellement simple que nous décrivons comme une association de fonctions différentes. La pluralité des manifestations mentales est seulement l’expression d'une nécessité méthodologique. Pour décrire la conscience, nous sommes obligés de la diviser. De même que les pseudopodes de l’amibe sont l’amibe elle-même, les aspects de notre conscience sont nous-mêmes, et se confondent en notre unité.

L’intelligence est presque inutile à celui qui ne possède qu’elle. L’intellectuel pur est un être incomplet, malheureux, car il est incapable d'atteindre ce qu’il comprend. La capacité de saisir les relations des choses n’est féconde qu'associée à d’autres activités, telles que le sens moral, le sens affectif, la volonté, le jugement, l’imagination, et une certaine force organique. Elle est utilisable seulement au prix d’un effort. Celui qui veut posséder la science s’y prépare longuement par de durs travaux. Il se soumet à une sorte d’ascétisme. Sans l’exercice de la volonté, l’intelligence reste dispersée et stérile. Une fois disciplinée, elle devient capable de poursuivre la vérité.

Mais elle ne l’atteint pleinement que si elle est aidée par le sens moral. Les grands savants sont toujours d’une profonde honnêteté intellectuelle. Ils suivent la réalité partout où celle-ci les mène. Ils ne cherchent jamais à lui substituer leurs propres désirs, ni à la cacher quand elle devient gênante. L’homme qui veut contempler la vérité doit établir le calme en lui-même. Il faut que son esprit devienne comme l’eau morte d’un lac. Les activités affectives, cependant, sont indispensables au progrès de l’intelligence. Mais elles doivent se réduire à cette passion que Pasteur appelait le dieu intérieur, l’enthousiasme. La pensée ne grandit que chez ceux qui sont capables d’amour et de haine. C'est pourquoi elle demande, outre l’aide des autres activités de la conscience, celle du corps. Même quand elle gravit les plus hauts sommets, et s’éclaire d’intuition et d’imagination créatrice, il lui faut une armature à la fois morale et organique.

Le développement exclusif des activités affectives, esthétiques ou mystiques produit des hommes inférieurs, des esprits faux, étroits, des visionnaires. Nous observons souvent de tels types, bien qu'aujourd’hui l’éducation intellectuelle soit donnée à tous. Il n’est pas besoin d’une haute culture de l’intelligence pour féconder le sens esthétique et le sens mystique, et produire les artistes, les poètes, les religieux, tous ceux qui contemplent d’une vue désintéressée les aspects divers de la beauté. Il en est de même du sens moral et du jugement. Mais ces dernières activités peuvent presque se suffire à elles-mêmes. Elles donnent à celui qui les possède l’aptitude au bonheur. Elles semblent fortifier toutes les autres activités, même les activités organiques. Ce sont elles dont il faut viser avant tout le développement dans l’éducation, car elles assurent l’équilibre de l'individu. Elles en font un élément solide de l’édifice social. A ceux qui sont les membres anonymes des grandes nations, le sens moral est beaucoup plus important que l’intelligence.

La répartition des activités mentales varie beaucoup suivant les différents groupes sociaux. La plupart des hommes civilisés ne manifestent qu’une forme rudimentaire de conscience. Ils sont capables du travail facile, qui, dans la société moderne, assure la survie de l’individu. Ils produisent, il consomment, ils satisfont leurs appétits physiologiques. Ils prennent également plaisir à assister en grandes foules aux spectacles sportifs, à contempler des films cinématographiques grossiers et puérils, à se mouvoir rapidement sans effort, ou à regarder un objet qui se meut rapidement. Ils sont mous, émotifs, lâches, lascifs et violents. Ils n’ont ni sens moral, ni sens esthétique, ni sens religieux. Leur nombre est très considérable. Ils ont engendré un vaste troupeau d’enfants dont l’intelligence reste rudimentaire. Ils fournissent une partie de la population de trois millions de criminels qui vivent librement dans ce pays, et aussi des faibles d’esprit qui remplissent les institutions spéciales.

La majorité des criminels ne sont pas dans les prisons. Ils appartiennent à une classe supérieure. Chez eux, comme chez les idiots, certaines activités de la conscience sont restées atrophiques. Mais le criminel-né de Lombroso n’existe pas. Il y a seulement des défectifs qui deviennent criminels. En réalité, la plupart des criminels sont des hommes normaux. Quelques-uns même ont une intelligence supérieure. Aussi les sociologistes n’ont-ils pas l’occasion de les rencontrer dans les prisons. Chez les gangsters, chez les financiers dont la presse quotidienne nous rapporte les prouesses, la fonction intellectuelle, et certaines fonctions affectives et esthétiques sont normales, parfois même supérieures. Mais le sens moral ne s’est pas développé. Il existe donc parmi nous une quantité considérable de gens dont quelques-unes seulement des activités fondamentales se manifestent. Cette dysharmonie du monde de la conscience est un des phénomènes les plus caractéristiques de cette époque.

Nous avons réussi à assurer la santé organique de la population de la Cité moderne. Mais, malgré les sommes immenses dépensées pour l’éducation, il a été impossible de développer ses activités intellectuelles et morales. Même parmi ceux qui constituent l’élite de cette population, les manifestations de la conscience manquent souvent d’harmonie et de force. Les fonctions élémentaires sont mal groupées, de mauvaise qualité et de faible intensité. Il arrive aussi qu’une ou plusieurs d’entre elles soient complètement absentes. On peut comparer la conscience de la plupart des gens à un réservoir qui contiendrait de l’eau de qualité douteuse, en petit volume, et sous une faible pression. Et celle de quelques individus seulement, à un réservoir contenant beaucoup d’eau pure sous haute pression.

Les hommes les plus heureux et les plus utiles sont faits d’un ensemble harmonieux d’activités intellectuelles et morales. C’est la qualité de ces activités, et l’égalité de leur développement qui donnent à ce type sa supériorité sur les autres. Mais leur intensité détermine le niveau social d'un individu donné, et en fait un boutiquier ou un directeur de banque, un petit médecin ou un célèbre professeur, un maire de village ou un président des États-Unis. Le développement d’êtres humains complets doit être le but de nos efforts. Sur eux seulement peut s’édifier une civilisation solide. Il existe en outre une classe d’hommes qui, quoique aussi dysharmoniques que les criminels et les fous, sont indispensables à la société moderne. Ce sont les génies. Ces individus sont caractérisés par la croissance monstrueuse de quelqu’une de leurs activités psychologiques. Un grand artiste, un grand savant, un grand philosophe est généralement un homme ordinaire dont une fonction s’est hypertrophiée. Il est comparable aussi à une tumeur qui pousserait sur un organisme normal. Ces êtres non équilibrés sont, en général, malheureux. Mais ils produisent de grandes oeuvres dont profite la société tout entière. Leur dysharmonie engendre le progrès de la civilisation. L’humanité n'a jamais rien gagné par l’effort de la foule. Elle est poussée en avant par la passion de quelques individus, par la flamme de leur intelligence, par leur idéal de science, de charité, ou de beauté.





VII

LES RELATIONS DES ACTIVITÉS MENTALES ET PHYSIOLOGIQUES. – L’INFLUENCE DES GLANDES SUR L'ESPRIT. – L’HOMME PENSE AVEC SON CERVEAU ET TOUS SES ORGANES.


Les activités mentales dépendent évidemment des activités physiologiques. Nous observons des modifications organiques correspondant à la succession de nos états de conscience. Inversement, des phénomènes psychologiques sont déterminés par certains états fonctionnels des organes. En somme, l’ensemble formé par le corps et la conscience est modifiable aussi bien par des facteurs organiques que mentaux. L’esprit se confond avec le corps comme la forme avec le marbre de la statue. On ne pourrait pas changer la forme sans briser le marbre. Nous supposons que le cerveau est le siège des activités psychologiques parce qu’une lésion de cet organe produit des désordres immédiats et profonds de la conscience. C’est probablement au niveau de la substance grise que l’esprit, suivant l’expression de Bergson, s’insère dans la matière. Chez l’enfant, l’intelligence et le cerveau se développent de manière simultanée. Au moment de l’atrophie sénile des centres nerveux, l’intelligence diminue. La présente des spirochètes de la syphilis autour des cellules pyramidales amène le délire des grandeurs. Lorsque le virus de l’encéphalite léthargique attaque les noyaux centraux, il détermine des troubles profonds de la personnalité. Des modifications temporaires de l’activité mentale se manifestent sous l’influence de l’alcool qui pénètre avec le sang jusqu'aux cellules cérébrales. La chute de la tension artérielle produite par une hémorragie supprime les activités de la conscience. En somme, les manifestations de la vie mentale sont solidaires de l’état de l’encéphale.

Ces observations ne suffisent pas à démontrer que le cerveau constitue à lui seul l’organe de la conscience. En effet, il ne se compose pas exclusivement de matière nerveuse. Il consiste aussi en un milieu dans lequel sont immergées les cellules, et dont la composition est réglée par celle du sérum sanguin. Et le sérum sanguin dépend des sécrétions glandulaires qui sont répandues dans le corps entier. Tous les organes sont donc présents dans l’écorce cérébrale par l’intermédiaire du sang et de la lymphe. Nos états de conscience sont liés à la constitution chimique des humeurs du cerveau autant qu’à la structuré des cellules. Quand le milieu intérieur est privé des sécrétions des glandes surrénales, le malade tombe dans une dépression profonde. Il ressemble à un animal à sang froid. Les désordres fonctionnels de la glande thyroïde amènent soit de l’excitation nerveuse et mentale, soit de l’apathie. Dans les familles où les lésions de cette glande sont héréditaires, il y a des idiots moraux, des faibles d’esprit et des criminels. Chacun sait combien les maladies du foie, de l’estomac et de l’intestin modifient la personnalité des gens. Il est certain que les cellules des organes libèrent dans le milieu intérieur des substances qui agissent sur notre activité mentale et spirituelle.

De toutes les glandes, le testicule possède l’influence la plus grande sur la force et la qualité de l’esprit. Les grands poètes, les artistes de génie, les saints, de même que les conquérants, sont en général fortement sexués. La suppression des glandes sexuelles, même chez l’individu adulte, produit des modifications de leur état mental. Après l’extirpation des ovaires les femmes deviennent apathiques, et perdent une partie de leur activité intellectuelle ou de leur sens moral. La personnalité des hommes qui ont subi la castration s’altère de façon plus ou moins marquée. La lâcheté historique d’Abélard devant l’amour et le sacrifice passionné d’Héloïse furent causés sans doute par la sauvage mutilation que les parents de cette dernière lui firent subir. Les grands artistes furent presque tous de grands amoureux.

On dirait qu’un certain état des glandes sexuelles est nécessaire à l’inspiration. L’amour stimule l’esprit quand il n’atteint pas son objet. Si Béatrix avait été la maîtresse de Dante, peut-être la Divine Comédie n’existerait-elle pas. Les mystiques emploient souvent les expressions du Cantique des cantiques. Il semble que leurs appétits sexuels inassouvis les poussent avec plus d’ardeur sur la route du renoncement et du bon d’eux-mêmes. La femme d’un ouvrier peut exiger les services de son mari chaque jour. Mais celle d’un artiste ou d’un philosophe beaucoup moins souvent. Il est bien connu que les excès sexuels gênent l’activité intellectuelle. On dirait que l’intelligence demande pour se manifester dans toute sa puissance, à la fois la présence des glandes sexuelles bien développées, et la répression temporaire de l’appétit sexuel. Freud a parlé avec juste raison de l’importance capitale des impulsions sexuelles dans les activités de la conscience. Cependant ces observations se rapportent à des malades. Il ne faut pas généraliser ses conclusions aux gens normaux, ni surtout à ceux qui possèdent un système nerveux résistant, et la maîtrise d’eux-mêmes. Tandis que les faibles, les nerveux, les déséquilibrés deviennent plus anormaux à la suite de la répression de leurs appétits sexuels, les êtres forts sont rendus plus forts encore par cette forme d’ascèse.

La dépendance étroite des activités de la conscience et des activités physiologiques s’accorde mal avec la conception classique qui place l’âme dans le cerveau. En réalité, le corps tout entier paraît être le substratum des énergies mentales et spirituelles. La pensée est fille des glandes à sécrétion interne aussi bien que de l’écorce cérébrale. L’intégrité de l’organisme est indispensable aux manifestations de la conscience. L’homme pense, aime, souffre, admire, et prie à la fois avec son cerveau et avec tous ses organes.





VIII

L’INFLUENCE DES ACTIVITÉS MENTALES SUR LES ORGANES. - LA VIE MODERNE ET LA SANTÉ. - LES ÉTATS MYSTIQUES ET LES ACTIVITÉS NERVEUSES. - LA PRIÈRE. - LES GUÉRISONS MIRACULEUSES.


Tous les états de la conscience ont probablement une expression organique. Les émotions s’accompagnent, comme chacun le sait, de modifications de la circulation du sang. Elles déterminent par l’intermédiaire des nerfs vaso-moteurs la dilatation ou la contraction des petites artères. Le plaisir fait rougir la peau de la figure. La colère, la peur, la rendent blanche. Chez certains individus, une mauvaise nouvelle peut provoquer la contraction des artères coronaires, l’anémie du coeur et la mort subite. Par l’augmentation ou la diminution de la circulation locale, les états affectifs agissent sur toutes les glandes, exagèrent ou arrêtent leurs sécrétions, ou même modifient leurs activités chimiques. La vue et le désir d’un aliment déterminent la salivation. Ce phénomène se produit même en l’absence de l’aliment.

Pavlov observa sur des chiens pourvus de fistules salivaires que la sécrétion peut être déterminée, non par la vue de la nourriture, mais seulement par le son d’une cloche, si auparavant cette cloche a sonné pendant qu’on nourrissait l'animal. Les émotions mettent en branle des mécanismes complexes. Quand on provoque le sentiment de la peur chez un chat, ainsi que l’a fait Cannon dans une expérience célèbre, les vaisseaux des glandes surrénales se dilatent, les glandes sécrètent de l'adrénaline, l’adrénaline augmente la pression sanguine et la rapidité de la circulation, et met tout l’organisme en état d’activité pour l’attaque ou la défense. Mais si les nerfs grands sympathiques ont été préalablement enlevés, le phénomène ne se produit pas. C'est par l’intermédiaire de ces nerfs que les sécrétions glandulaires sont modifiées.

On conçoit donc comment l’envie, la haine, la peur quand ces sentiments sont habituels, peuvent provoquer des changements organiques et de véritables maladies. Les soucis affectent profondément la santé. Les hommes d’affaires, qui ne savent pas se défendre contre les soucis, meurent jeunes. Les vieux cliniciens pensaient même que les longs chagrins, l’inquiétude persistante, préparent le développement du cancer. Les émotions déterminent chez les individus particulièrement sensibles des modifications frappantes des tissus et des humeurs. Les cheveux d’une femme belge condamnée à mort par les Allemands blanchirent de façon soudaine pendant la nuit qui précéda l’exécution. Au cours d’un bombardement une éruption de la peau, un urticaire, apparut sur le bras d’une autre femme. Après l’éclatement de chaque obus, l’éruption s’agrandissait et rougissait davantage. Joltrain a apporté la preuve qu’un choc moral est capable de produire des modifications marquées du sang.

Chez des sujets qui avaient éprouvé une grande frayeur, il trouva un nombre plus petit de globules blancs, une chute de la tension artérielle, une diminution du temps de coagulation du plasma sanguin. Des modifications plus profondes encore se produisaient dans l’état physico-chimique du sérum. L’expression « se faire du mauvais sang » est littéralement vraie. La pensée peut engendrer des lésions organiques. L’instabilité de la vie moderne, l’agitation incessante, le manque de sécurité créent des états de la conscience qui entraînent des désordres nerveux et structuraux de l’estomac et de l’intestin, de la dénutrition et le passage des microbes intestinaux dans la circulation. Les colites et les infections des reins et de la vessie qui les accompagnent sont le résultat éloigné de déséquilibres mentaux et moraux. Ces maladies sont presque inconnues dans les groupes sociaux où la vie est demeurée plus simple et moins agitée, où l’inquiétude est moins constante. De même, ceux qui savent garder le calme intérieur, au milieu du tumulte de la Cité moderne, restent à l’abri des désordres nerveux et viscéraux.

Les activités physiologiques doivent rester inconscientes. Elles se troublent quand notre attention se dirige sur elles. Aussi la psychanalyse, en fixant l’esprit des malades sur eux-mêmes, a-t-elle parfois le résultat de les déséquilibrer davantage. Il vaut mieux, pour se bien porter, sortir de soi-même grâce à un effort qui ne disperse pas l’attention. C’est quand on ordonne son activité par rapport à un but précis que les fonctions mentales et organiques s’harmonisent le plus complètement. L’unification des désirs, la tension de l’esprit dans une direction unique, donnent une sorte de paix intérieure. L’homme se concentre par la méditation aussi bien que par l’action. Mais il ne lui suffit pas de contempler la beauté de la mer, des montagnes et des nuages, les chefs-d’oeuvre des artistes et des poètes, les grandes constructions de la pensée philosophique, les formules mathématiques qui expriment les lois naturelles. Il doit aussi être l’âme qui lutte pour atteindre un idéal moral, qui cherche la lumière au milieu de l’obscurité des choses, et même celle qui, parcourant les routes de la mystique, renonce à elle-même pour atteindre le substratum invisible de ce monde.

L’unification des activités de la conscience détermine une harmonie plus grande des fonctions viscérales et nerveuses. Dans les groupes sociaux où le sens moral et l’intelligence sont simultanément développés, les maladies de la nutrition et des nerfs, la criminalité et la folie sont rares. Les individus y sont plus heureux. Mais quand elles deviennent plus intenses et plus spécialisées, les fonctions mentales peuvent amener des désordres de la santé. Ceux qui poursuivent un idéal moral, religieux ou scientifique ne cherchent ni la sécurité physiologique, ni la longévité. Ils lui font le sacrifice d’eux-mêmes. Il semble aussi que certains états de conscience produisent des modifications pathologiques de l’organisme. La plupart des grands mystiques ont souffert physiquement et moralement, au moins pendant une partie de leur vie. En outre, la contemplation peut être accompagnée de phénomènes nerveux qui ressemblent à ceux de l’hystérie et de la clairvoyance. Souvent, dans l’histoire des saints, on lit la description d’extases, de lectures de pensée, de visions d’événements qui se passent au loin, et parfois de lévitations. Plusieurs des grands mystiques chrétiens auraient manifesté cet étrange phénomène, d’après le témoignage de leurs compagnons. Le sujet, absorbé dans sa prière, totalement insensible aux choses du monde extérieur, se serait élevé doucement à plusieurs pieds au-dessus du sol. Mais il n’a pas été possible jusqu’à présent de soumettre ces faits extraordinaires à la critique scientifique.

Certaines activités spirituelles peuvent s’accompagner de modifications, aussi bien anatomiques que fonctionnelles, des tissus et des organes. On observe ces phénomènes organiques dans les circonstances les plus variées, parmi lesquelles se trouve l’état de prière. Il faut entendre par prière, non pas la simple récitation machinale de formules, mais une élévation mystique, où la conscience s’absorbe dans la contemplation du principe immanent et transcendant du monde. Cet état psychologique n’est pas intellectuel. Il est incompréhensible des philosophes et des hommes de science, et inaccessible pour eux. Mais on dirait que les simples peuvent sentir Dieu aussi facilement que la chaleur du soleil, ou la bonté d’un ami. La prière qui s’accompagne d’effets organiques présente certains caractères particuliers. D’abord, elle est tout à fait désintéressée. L’homme s'offre à Dieu, comme la toile au peintre ou le marbre au sculpteur. En même temps il lui demande sa grâce, et lui expose ses besoins, et surtout ceux de ses semblables. En général, ce n’est pas celui qui prie pour lui-même qui est guéri. C’est celui qui prie pour les autres. Ce type de prière exige, comme condition préalable, le renoncement à soi-même, c’est-à-dire une forme très élevée de l’ascèse. Les modestes, les ignorants, les pauvres sont plus capables de cet abandon que les riches et les intellectuels. Ainsi comprise, la prière déclenche parfois un phénomène étrange, le miracle.

Dans tous les pays, à toutes les époques, on a cru à l’existence des miracles, à la guérison plus ou moins rapide des malades, dans les lieux de pèlerinage, dans certains sanctuaires. Mais à la suite du grand essor de la science pendant le dix-neuvième siècle, cette croyance disparut complètement. Il fut généralement admis que non seulement le miracle n’existait pas, mais qu'il ne pouvait pas exister. De même que les lois de la thermodynamique rendent impossible le mouvement perpétuel, de même les lois physiologiques s’opposent au miracle. Cette attitude est aujourd’hui encore celle de la plupart des physiologistes et des médecins. Cependant, elle n’est pas tenable en face des observations que nous possédons aujourd’hui. Les cas les plus importants ont été recueillis par le Bureau Médical de Lourdes. Notre conception actuelle de l’influence de la prière sur les états pathologiques est basée sur l’observation des malades qui, presque instantanément, ont été guéris d’affections variées, telles que tuberculose osseuse ou péritonéale, abcès froids, plaies suppurantes, lupus, cancer, etc. Le processus de guérison change peu d’un individu à l’autre. Souvent, une grande douleur.

Puis le sentiment soudain de la guérison complète. En quelques secondes, quelques minutes, au plus quelques heures, les plaies se cicatrisent, les symptômes généraux disparaissent, l’appétit revient. Parfois, les désordres fonctionnels s’évanouissent avant la lésion anatomique. Les déformations osseuses du mal de Pott, les ganglions cancéreux persistent souvent deux ou trois jours encore, après le moment de la guérison. Le miracle est caractérisé surtout par une accélération extrême des processus de réparation organique. Il n’est pas douteux que le taux de la cicatrisation des lésions anatomiques est beaucoup plus élevé que le taux normal. La seule condition indispensable au phénomène est la prière. Mais il n’est pas besoin que le malade lui-même prie ou qu’il possède la foi religieuse. Il suffit que quelqu’un près de lui soit en état de prière. De tels faits sont d’une haute signification. Ils montrent la réalité de certaines relations, de nature encore inconnue, entre les processus psychologiques et organiques. Ils prouvent l’importance objective des activités spirituelles, dont les hygiénistes, les médecins, les éducateurs et les sociologistes n’ont presque jamais songé à s’occuper. Ils nous ouvrent un monde nouveau.





IX

L’INFLUENCE DU MILIEU SOCIAL SUR L’INTELLIGENCE, LE SENS ESTHÉTIQUE, LE SENS MORAL ET LE SENS RELIGIEUX. - ARRÊT DU DÉVELOPPEMENT DE LA CONSCIENCE.


Les activités de la conscience sont aussi profondément influencées par le milieu social que par le milieu intérieur de notre corps. Comme les activités physiologiques, elles se fortifient par l’exercice. Poussés par les nécessités ordinaires de la vie, les organes, les os et les muscles fonctionnent de façon incessante. Ils se développent donc spontanément. Mais suivant le mode d’existence leur développement est plus ou moins complet. La conformation organique, musculaire et squelettique d’un guide des Alpes est bien supérieure à celle d’un habitant de New York. Néanmoins, ce dernier possède des activités physiologiques suffisantes pour son existence sédentaire. Il n’en est pas de même des activités mentales. Celles-ci ne grandissent jamais de façon spontanée. Le fils du savant n’hérite aucune des connaissances de son père.

Placé seul dans une île déserte, il ne serait pas supérieur à nos ancêtres de Cro-Magnon. Les fonctions mentales restent virtuelles en l’absence d’éducation et d’un milieu où l’intelligence, le sens moral, le sens esthétique, et le sens religieux de nos ancêtres ont mis leur empreinte. C’est le caractère du milieu psychologique qui détermine dans une large mesure le nombre, la qualité et l’intensité des manifestations de la conscience de chaque individu. Si ce milieu est trop pauvre, l’intelligence et le sens moral ne se développent pas. S’il est mauvais, ces activités deviennent vicieuses. Nous sommes immergés dans le milieu social comme les cellules du corps dans le milieu intérieur. Comme elles, nous sommes incapables de nous défendre de l’influence de ce qui nous entoure. Le corps se protège mieux contre le monde cosmique que la conscience contre le monde psychologique. Il se garde contre les incursions des agents physiques et chimiques grâce à la peau et à la muqueuse intestinale. La conscience, au contraire, a des frontières tout à fait ouvertes. Elle est exposée à toutes les incursions intellectuelles et spirituelles du milieu social. Suivant la nature de ces incursions, elle se développe de façon normale, ou défectueuse.

L’intelligence de chacun dépend, dans une large mesure, de l’éducation qu’il a reçue, du milieu dans lequel il vit, de sa discipline intérieure, et des idées qui sont courantes à l’époque et dans le groupe dont il fait partie. Elle se forme par l’étude méthodique des humanités et des sciences, par l’habitude de la logique dans la pensée, et par l’emploi du langage mathématique. Les maîtres d’école, les professeurs d’universités, les bibliothèques, les laboratoires, les livres, les revues, suffisent au développement de l’esprit. Seuls, les livres sont vraiment essentiels. Il est possible de vivre dans un milieu social peu intelligent et de posséder une haute culture. La formation de l’esprit est, en somme, facile. Il n’en est pas de même de la formation des activités morales, esthétiques et religieuses. L’influence du milieu sur ces aspects de la conscience est beaucoup plus subtile. Ce n’est pas en assistant à un cours qu’on apprend à distinguer le bien du mal, et le laid du beau. La morale, l’art et la religion ne s’enseignent pas comme la grammaire, les mathématiques et l’histoire. Comprendre et sentir sont deux choses profondément différentes. L’enseignement formel n’atteint jamais que l’intelligence. On ne peut saisir la signification de la morale, de l’art, et de la mystique que dans les milieux où ces choses sont présentes et font partie de la vie quotidienne de chacun. Pour se développer, l’intelligence demande seulement des exercices, tandis que les autres activités de la conscience exigent un milieu, un groupe d’êtres humains à l’existence desquels elles sont incorporées.

Notre civilisation n’a pas réussi jusqu’à présent à créer un milieu convenable pour nos activités mentales. La faible valeur intellectuelle et morale de la plupart des hommes modernes doit être attribuée, en grande partie, à l’insuffisance et à la mauvaise composition de leur atmosphère psychologique. La primauté de la matière, l’utilitarisme, qui sont les dogmes de la religion industrielle, ont conduit à la suppression de la culture intellectuelle, de la beauté et de la morale, telles qu’elles étaient comprises par les nations chrétiennes, mères de la science moderne. En même temps les changements dans la mode de l’existence ont amené la dissolution des groupes familiaux et sociaux qui possédaient leur individualité, leurs traditions propres. La culture ne s’est maintenue nulle part. L’énorme diffusion des journaux, de la radiophonie et du cinéma a nivelé les classes intellectuelles de la société au point le plus bas. La radiophonie surtout porte dans le domicile de chacun la vulgarité qui plaît à la foule.

L’intelligence se généralise de plus en plus, malgré l’excellence des cours des collèges et des universités. Elle coexiste souvent avec des connaissances scientifiques avancées. Les écoliers et les étudiants moulent leur esprit sur la stupidité des programmes radiophoniques et cinématographiques auxquels ils sont habitués. Non seulement le milieu social ne favorise pas le développement de l’intelligence, mais il s’y oppose. A la vérité, il est plus propice à celui du sens de la beauté. Les plus grands musiciens d’Europe sont aujourd’hui en Amérique. Les musées sont superbement organisés pour montrer leurs trésors au public. L’art industriel se développe rapidement. Et surtout l’architecture est entrée dans une période nouvelle. Des monuments d’une beauté grandiose ont transformé l’aspect des villes. Chacun peut, s’il le veut, cultiver, au moins dans une certaine mesure, ses facultés esthétiques.

Il n’en est pas de même du sens moral. Le milieu social actuel l’ignore de façon complète. En fait, il l’a supprimé. Il inspire à tous l’irresponsabilité. Ceux qui distinguent le bien et le mal, qui travaillent, qui sont prévoyants, restent pauvres et sont considérés comme des êtres inférieurs. Souvent, ils sont sévèrement punis. La femme qui a plusieurs enfants, et s’occupe de leur éducation au lieu de sa propre carrière, acquiert la réputation d’être faible d’esprit. Si un homme a économisé un peu d’argent pour sa femme et l’éducation de ses enfants, cet argent lui est volé par des financiers entreprenants. Ou bien il lui est enlevé par le gouvernement, et distribué à ceux que leur imprévoyance et celle des industriels, des banquiers et des économistes ont réduits à la misère. Les savants et les artistes, qui donnent à tous la prospérité, la santé et la beauté, vivent et meurent pauvres. En même temps ceux qui ont volé jouissent en paix de l’argent des autres. Les gangsters sont protégés par les politiciens et respectés par la police. Ils sont les héros que les enfants imitent dans leurs jeux, et admirent au cinéma.

La possession de la richesse est tout, et justifie tout. Un homme riche, quoi qu’il fasse, qu’il jette sa femme vieillie au rebut, qu’il abandonne sa mère sans secours, qu’il vole ceux qui lui ont confié leur argent, garde toujours la considération de ses amis. L’homosexualité fleurit. La morale sexuelle a été supprimée. Les psychanalystes dirigent les hommes et les femmes dans leurs relations conjugales. Le bien et le mal, le juste et l’injuste n'existent pas. Dans les prisons, il y a seulement les criminels qui sont peu intelligents ou mal équilibrés. Les autres, de beaucoup plus nombreux, vivent en liberté. Ils sont mêlés de façon intime au reste de la population qui ne s’en offusque pas. Dans un tel milieu social le développement du sens moral est impossible. Il en est de même du sens religieux. Les pasteurs ont rationalisé la religion. Ils en ont enlevé tout élément mystique. Ils n’ont pas réussi cependant à attirer à eux les hommes modernes. Dans leurs églises à demi vides, ils prêchent en vain une faible morale. Ils se sont réduits au rôle de gendarmes qui aident à conserver, dans l’intérêt des riches, les cadres de la société actuelle. Ou bien à l’exemple des politiciens, ils flattent la sentimentalité et l’inintelligence des masses.

Il est presque impossible à l’homme moderne de se défendre contre cette atmosphère psychologique. Chacun subit fatalement l’influence des gens avec lesquels il vit. Si on se trouve dès l’enfance en compagnie de criminels ou d’ignorants, on devient soi-même un criminel ou un ignorant. On n’échappe à son milieu que par l’isolement ou par la fuite. Certains hommes se réfugient en eux-mêmes. Ils trouvent ainsi la solitude au milieu de la foule. « Tu peux à l’heure que tu veux, dit Marc-Aurèle, te retirer en toi-même. Nulle retraite n’est plus tranquille ni moins troublée pour l’homme que celle qu’il trouve en son âme. » Mais, aujourd’hui, personne n’est capable d’une telle énergie morale. Il nous est devenu impossible de lutter victorieusement contre notre milieu social





X

LES MALADIES MENTALES. - LES FAIBLES D’ESPRIT, LES FOUS ET LES CRIMINELS. - NOTRE IGNORANCE DES MALADIES MENTALES. - HÉRÉDITÉ ET MILIEU. – LA FAIBLESSE D’ESPRIT CHEZ LES CHIENS. - LA VIE MODERNE ET LA SANTÉ PSYCHOLOGIQUE.


L’esprit n’est pas aussi solide que le corps. Il est remarquable que les maladies mentales, à elles seules, sont plus nombreuses que toutes les autres maladies réunies. Et les hôpitaux destinés aux fous, pleins à déborder, ne peuvent pas recevoir tous ceux qui ont besoin d’y être internés. Dans l’État de New York, une personne sur vingt-deux, à un moment quelconque de sa vie, doit entrer, d’après C. W. Beers, dans un hospice d’aliénés. Dans l’ensemble des États-Unis, il y a près de huit fois plus de gens enfermés pour faiblesse d’esprit ou pour folie que de tuberculeux soignés dans les hôpitaux. Chaque année, environ 68 000 nouveaux cas sont admis dans les institutions où l’on soigne les fous. Si les admissions continuent à cette vitesse, près d’un million des enfants et des jeunes gens qui se trouvent aujourd’hui dans les écoles et dans les collèges seront, à un moment donné, placés dans un hôpital pour maladies mentales. En 1932, les hôpitaux dépendant des États contenaient 340 000 fous. On comptait également 81289 idiots et épileptiques hospitalisés et 10 951 en liberté. Cette statistique ne comprend pas les fous soignés dans les hôpitaux privés.

Dans l’ensemble du pays, il y a 500 000 faibles d’esprit. En outre, les inspections faites par les soins du Comité National d’Hygiène Mentale ont montré qu’au moins 400 000 enfants, élevés dans les écoles publiques, sont trop peu intelligents pour suivre utilement les classes. En réalité, le nombre des gens présentant des troubles mentaux dépasse beaucoup ce chiffre. On estime que plusieurs centaines de mille d’individus non hospitalisés sont atteints de psychoneuroses. Ces chiffres montrent combien grande est la fragilité de la conscience des hommes civilisés, et quelle importance possède pour la société moderne le problème de cette fragilité grandissante. Les maladies de l’esprit deviennent menaçantes. Elles sont plus dangereuses que la tuberculose, le cancer, les affections du coeur et des reins, et même que le typhus, la peste et le choléra. Leur danger ne vient pas seulement de ce qu’elles augmentent le nombre des criminels. Mais surtout de ce qu’elles détériorent de plus en plus les races blanches. Il n’y a pas beaucoup plus de faibles d’esprit et de fous parmi les criminels que dans le reste de la nation. On voit, il est vrai, dans les prisons, un grand nombre d’anormaux. Mais, comme nous l’avons mentionné déjà, une faible proportion seulement des criminels sont emprisonnés. Et ceux qui se laissent prendre par la police et condamner par les tribunaux, sont précisément les déficients. La fréquence des maladies mentales indique un défaut très grave de la civilisation moderne. Il n’est pas douteux que notre mode de vie amène des désordres de l’esprit.

La médecine moderne n’a donc pas réussi à assurer à tous la possession normale des activités qui sont vraiment spécifiques de l’homme. Elle est loin d’être en mesure de protéger l’intelligence contre ses ennemis inconnus. Elle connaît les symptômes des maladies mentales et les différents types de la faiblesse d’esprit. Mais elle ignore complètement la nature de ces désordres. Elle ne sait pas si ces maladies sont dues à des lésions structurales du cerveau, ou à des changements dans la composition du milieu intérieur, ou à ces deux causes à la fois. Il est probable que les activités nerveuses et psychologiques dépendent simultanément de l’état du cerveau et des substances libérées dans l’appareil circulatoire par les glandes endocrines, et que le sang porte aux cellules de l’encéphale.

Sans doute, les désordres fonctionnels de ces glandes peuvent, aussi bien que des lésions anatomiques du cerveau, produire des névroses et des psychoses. Une connaissance même complète de ces phénomènes ne nous ferait pas progresser beaucoup. La pathologie de l’esprit a sa clef dans la psychologie, de même que celle des organes est expliquée par la physiologie. Mais la physiologie est une science, tandis que la psychologie ne l’est pas. La psychologie attend son Claude Bernard ou son Pasteur. Elle est dans l’état de la chirurgie à l’époque où les chirurgiens étaient des barbiers, de la chimie avant Lavoisier, au moment des alchimistes. Il ne faut pas incriminer les psychologistes modernes et leurs méthodes pour l’insuffisance de leur science. C’est la complexité extrême du sujet qui est la cause principale de notre ignorance. Il n’y a pas de techniques permettant de pénétrer dans le monde inconnu des cellules nerveuses, de leurs fibres de projection et d’association, et des processus cérébraux et mentaux.

Il est impossible de découvrir des relations exactes entre les symptômes schizophréniques, par exemple, et des altérations structurales de l’écorce cérébrale. Les espoirs de Kroepelin ne sont pas réalisés. L’étude anatomique des maladies mentales n’a pas donné beaucoup de lumière sur leur nature. Peut-être même n’existe-t-il pas de localisation spatiale des désordres de l’esprit. Certains symptômes peuvent être attribués à des désordres de la succession temporelle des phénomènes, à des modifications de la valeur du temps pour les éléments nerveux d’un système fonctionnel. Nous savons, d’autre part, que des destructions cellulaires produites en certaines régions, soit par les spirochètes de la syphilis, soit par l’agent inconnu de l’encéphalite léthargique, engendrent des modifications très définies de la personnalité. Cette connaissance est vague, incertaine, en voie de formation. Il est indispensable de ne pas attendre qu’elle soit complète, et que la nature des maladies mentales soit connue, pour développer une hygiène de l’esprit vraiment effective.

La connaissance des causes des maladies mentales serait plus importante que celle de leur nature. Elle seule pourrait conduire à la prévention de ces maladies. La faiblesse d’esprit et la folie paraissent être la rançon que nous devons payer pour la civilisation industrielle, et les changements dans le mode de vie amenés par elle. D’autre part, elles font souvent partie du patrimoine héréditaire reçu par chacun. Elles se manifestent surtout dans les groupes humains où le système nerveux est déjà mal équilibré. Dans les familles qui ont produit des névrosés, des individus étranges, trop sensibles, on voit apparaître des fous et des faibles d’esprit. Cependant les maladies mentales se montrent aussi dans des familles qui en étaient jusqu’alors indemnes. Il y a certainement dans la production de la folie d’autres facteurs que les facteurs héréditaires. Il faut donc chercher comment la vie moderne agit sur la pathologie de l’esprit.

On observe souvent dans des générations successives de chiens de race pure une augmentation du nervosisme. Parfois, des individus comparables aux faibles d’esprit et aux fous apparaissent. Ce phénomène se produit chez des animaux élevés dans des conditions très artificielles et pourvus d’une alimentation différente de celle de leurs ancêtres, les chiens de berger qui se battaient contre les loups. On dirait que dans les conditions nouvelles de la vie, chez l’animal aussi bien que chez l’homme, certains facteurs tendent à modifier le système nerveux d’une façon défavorable. Mais des expériences de longue durée sont nécessaires pour obtenir une connaissance précise du mécanisme de ce phénomène. Les conditions qui favorisent le développement de la faiblesse d’esprit et de la folie circulaire se manifestent surtout dans les groupes sociaux où la vie est inquiète, irrégulière et agitée, la nourriture trop raffinée ou trop pauvre, la syphilis fréquente, le système nerveux déjà chancelant, où la discipline morale a disparu, où l’égoïsme, l’irresponsabilité, la dispersion sont la règle, où la sélection naturelle ne joue plus. Il y a sûrement quelques relations entre ces facteurs et l’apparition des psychoses. Notre vie actuelle présente un vice fondamental qui nous est encore caché. Dans les conditions nouvelles de l’existence que nous avons créée, nos activités les plus spécifiques se développent mal et de façon incomplète. On dirait qu’au milieu des merveilles de la civilisation moderne la personnalité humaine a une tendance à se dissoudre.

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