vendredi 2 juillet 2010

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CHAPITRE VII

L’INDIVIDU


I

L’ÊTRE HUMAIN ET L’INDIVIDU. - LA QUERELLE DES RÉALISTES ET DES NOMINALISTES. - LA CONFUSION DES SYMBOLES ET DES FAITS CONCRETS.


L’être humain ne se rencontre nulle part dans la nature. Nous n’y observons que l’individu. Celui-ci se distingue de l’être humain en ce qu’il est une réalité concrète. C’est lui qui agit, aime, souffre, combat, meurt. Au contraire, l’être humain est une idée platonicienne. Il vit dans notre esprit et dans nos livres. Il se compose des abstractions étudiées par les physiologistes, les psychologistes, les sociologues. Ses caractères sont des Universaux. Nous nous trouvons de nouveau en face du problème qui passionna les esprits philosophiques du moyen âge, celui de la réalité des idées générales. Réalité pour laquelle Anselme de Laon soutint contre Abélard une lutte dont, après huit cents ans, nous entendons encore les échos. Abélard fut vaincu. Cependant, Anselme et Abélard, les réalistes qui croyaient à l'existence des Universaux, et les nominalistes qui n’y croyaient pas, avaient également raison.

A la vérité, nous avons besoin du général et du particulier, de l’être humain et de l’individu. La réalité du général, des Universaux, est indispensable à la construction de la science, car notre esprit ne se meut aisément que parmi les abstractions. Pour le savant moderne, comme pour Platon, les idées sont la seule réalité. Cette réalité abstraite nous donne la connaissance du concret. Le général nous fait saisir le particulier. Grâce aux abstractions créées par les sciences de l’être humain, l’individu peut être habillé de schémas commodes qui, sans être faits à sa mesure, s’appliquent cependant à lui et nous aident à le comprendre. D’autre part, l’étude empirique des faits concrets permet l’évolution et le progrès des idées, des Universaux. Elle les enrichit continuellement. L’observation de multitudes d’individus développe une science de plus en plus complète de l’être humain. Les idées, au lieu d’être immuables dans leur beauté, comme le voulait Platon, se transforment et grandissent, quand notre esprit s’abreuve à la source sans cesse jaillissante de la réalité empirique.

Nous vivons dans deux mondes différents, celui des faits, et celui de leurs symboles. Pour prendre connaissance de nous-mêmes et de nos semblables, nous utilisons à la fois l’observation et les abstractions scientifiques. Mais il nous arrive de confondre l’abstrait et le concret. Nous traitons alors les faits comme des symboles. Nous assimilons l’individu à l’être humain. La plupart des erreurs des éducateurs, des médecins et des sociologues viennent de cette confusion. Les savants habitués aux techniques de la mécanique, de la chimie, de la physique et de la physiologie, étrangers à la philosophie et à la culture intellectuelle, sont exposés à mélanger les concepts des différentes disciplines, et à ne pas distinguer clairement le général du particulier. Cependant, dans la poursuite de la connaissance de nous-mêmes, il importe de faire exactement la part de l’être humain et celle de l’individu. C’est aux individus que nous avons affaire dans l’éducation, la médecine et la sociologie. Il serait désastreux de les considérer seulement comme des symboles, comme des êtres humains. L’individualité est un caractère fondamental de l’homme. Elle ne consiste pas seulement en un certain aspect du corps et de l’esprit. Elle imprègne tout notre être. Elle en fait un événement unique dans l’histoire du monde. D’une part, elle se manifeste dans l’ensemble formé par l’organisme et la conscience. D’autre part, elle met son empreinte sur chaque élément de cet ensemble, tout en restant indivisible. C’est uniquement parce qu’il est commode de le faire, que nous considérons séparément ses aspects tissulaire, humoral et mental.




II

L’INDIVIDUALITÉ TISSULAIRE ET HUMORALE.


Les individus se distinguent facilement les uns des autres par les traits de leur visage, leurs gestes, leur démarche, leurs caractères intellectuels et moraux. Malgré les changements que le temps apporte à leur aspect extérieur, leur identité peut être rétablie grâce aux dimensions de certaines parties de leur squelette, comme Bertillon l’a montré autrefois. De même, les lignes de la pulpe des doigts constituent un caractère indélébile. L’empreinte digitale est la vraie signature de l’individu. Mais l’aspect de la peau est seulement une expression de l’individualité des tissus. En général, cette dernière ne se traduit par aucune particularité morphologique. Les cellules de la glande thyroïde, du foie, de la peau, etc., d’un individu paraissent identiques à celles d’un autre individu. Le coeur bat à peu près de la même façon chez tout le monde. La structure et les fonctions des organes ne semblent pas être spécifiques à chacun de nous. Mais il est permis de croire que des caractères individuels apparaîtraient si nos méthodes d’examen étaient plus raffinées. Certains chiens possèdent un sens olfactif si développé qu’ils reconnaissent l’odeur particulière de leur maître au milieu d’une foule d'autres hommes. Les tissus de notre corps sont capables de percevoir la spécificité de nos humeurs, et ne s’accommodent pas des humeurs d’un autre individu.

L’individualité tissulaire se manifeste de la façon suivante. On place à la surface d’une plaie des fragments de peau empruntés, les uns au patient lui-même, les autres à un ami ou à un parent. Au bout de quelques jours, les greffons appartenant au patient adhèrent à la plaie et s’agrandissent. Les greffons étrangers se décollent et disparaissent. Les premiers survivent et les seconds meurent. Il arrive très exceptionnellement que deux individus soient assez semblables pour pouvoir échanger leurs tissus. Autrefois, Cristiani transplanta chez une petite fille, dont la glande thyroïde fonctionnait mal, des fragments de la thyroïde de sa mère. L’enfant guérit. Au bout d'une dizaine d’années, elle se maria et devint enceinte. Les greffons étaient encore vivants. Ils se mirent alors à augmenter de volume, comme le fait en pareille circonstance la glande thyroïde normale. Entre deux jumeaux identiques des transplantations glandulaires se feraient sans doute avec succès.

En règle générale, les tissus d’un individu refusent d’accepter ceux d’un autre individu. Dans la transplantation du rein, par exemple, lorsque la circulation sanguine est rétablie par la suture des vaisseaux, l’organe fonctionne immédiatement. Il se comporte d’abord de façon normale. Au bout de quelques semaines cependant, de l’albumine, puis du sang apparaissent dans l’urine. Et une maladie, semblable à la néphrite, amène rapidement l’atrophie du rein. Mais si l’organe greffé appartient à l’animal lui-même, il reprend intégralement et de façon permanente ses fonctions. Les humeurs reconnaissent, dans les tissus étrangers, des différences de constitution qui ne sont décelables par aucune autre épreuve. Les tissus sont spécifiques de l’individu auxquels ils appartiennent. C’est ce caractère qui a empêché, jusqu’à présent, l’utilisation thérapeutique de la transplantation des organes.

Les humeurs possèdent une spécificité analogue. Celle-ci se traduit par un certain effet du sérum sanguin d’un individu sur les cellules d’un autre individu. Souvent les globules rouges du sang s’agglutinent les uns aux autres sous l’influence du sérum. C’est ce phénomène qui amenait autrefois les accidents signalés après la transfusion sanguine. Il est donc indispensable que les globules de l’homme qui donne son sang ne soient pas agglutinés par le sérum du patient. D’après une remarquable découverte de Landsteiner, les êtres humains se divisent en quatre groupes, dont la connaissance est essentielle au succès de la transfusion. Le sérum des membres de ces groupes agglutine les globules des membres de certains autres groupes. Il y a aussi un groupe de donneurs universels dont les cellules ne sont pas agglutinées par le sérum des autres groupes. Leur sang peut être mélangé impunément à tous les autres sangs. Ces caractères persistent pendant la vie entière. Ils se transmettent héréditairement d’après les lois de Mendel. Il existe environ trente sous-groupes, dont l’influence réciproque est moins marquée. Dans la transfusion, cette influence est négligeable. Mais elle est indicative de l’existence de ressemblances et de différences entre des groupes plus restreints. Bien que l’épreuve de l’agglutination des globules par le sérum soit d’une grande utilité, elle est encore imparfaite. Elle met en lumière certaines différences entre des catégories d’individus. Mais elle ne décèle pas les caractères plus subtils qui distinguent les uns des autres les individus composant chaque catégorie.

Ces caractères spécifiques de l’individu sont rendus évidents par les résultats de la transplantation des organes. Mais il n’existe pas de méthodes permettant de les déceler facilement. L’injection répétée du sérum d’un individu dans les veines d’un autre individu appartenant au même groupe sanguin n’amène aucune réaction, aucune formation appréciable d’anticorps. C’est pour cette raison qu’un malade peut subir sans danger des transfusions répétées. Dans ce cas, les humeurs ne réagissent ni contre les globules, ni contre le sérum du donneur. Il est probable, cependant, que des procédés suffisamment délicats permettraient de mettre en évidence les différences individuelles révélées par la transplantation des organes.

Cette spécificité des humeurs est due à des protéines et à certains groupes chimiques que Landsteiner a désignés sous le nom d’haptènes. Les haptènes sont des substances grasses et des sucres. Quand on les combine à une matière protéique, le composé, injecté à un animal, détermine l’apparition dans le sérum de substances nouvelles, les anticorps spécifiquement opposés à l’haptène. C'est de l’agencement intérieur des grosses molécules résultant de la combinaison d’un haptène et d’une protéine que dépend probablement la spécificité de l’individu. Les groupes d’atomes qui composent ces molécules et les modifications possibles de leurs positions dans l’édifice moléculaire sont très nombreux. Parmi les êtres humains qui se sont succédé sur la terre, il n’y en a pas eu sans doute deux dont la constitution chimique ait été identique. L’individualité des tissus est liée, d’une façon encore inconnue, aux molécules qui entrent dans la construction des cellules et des humeurs. Notre individualité propre a donc sa base au plus profond de nous-mêmes.

Cette individualité s’imprime sur le corps entier. Elle réside aussi bien dans les processus physiologiques que dans la structure chimique des humeurs et des cellules. Chacun de nous réagit à sa manière aux événements du monde extérieur, au bruit, au danger, aux aliments, au froid, au chaud, aux attaques des microbes et des virus. Quand on injecte à des animaux de race pure des quantités égales d’une protéine étrangère, ou d’une suspension de bactéries, ces animaux ne répondent jamais à cette injection d’une façon uniforme. Quelques-uns ne répondent pas du tout. Pendant les grandes épidémies, les êtres humains se comportent suivant leurs caractères propres. Les uns tombent malades et meurent. Les autres tombent également malades mais guérissent. D’autres demeurent entièrement réfractaires. D’autres enfin sont légèrement affectés par la maladie, mais sans présenter de symptômes définis. Chacun manifeste un pouvoir différent d’adaptation. Il y a, comme le dit Richet, une personnalité humorale, de même qu'il y a une personnalité psychologique.

La durée physiologique porte aussi la marque de notre individualité. Sa valeur, comme on le sait, varie pour chacun de nous. En outre, elle ne reste pas constante pendant le cours de notre vie. Comme chaque événement s’inscrit au fond de nous-mêmes, notre personnalité humorale et tissulaire se spécifie de plus en plus à mesure que nous vieillissons. Elle s’enrichit de tout ce qui se passe dans notre monde intérieur. Car les cellules et les humeurs, comme l’esprit, sont douées de mémoire. Chaque maladie, chaque injection de sérum ou de vaccin, chaque invasion de notre corps par des bactéries, des virus ou des substances chimiques étrangères nous modifient de façon permanente. Ces événements produisent en nous des états allergiques, des états ou notre réactivité est modifiée. C’est ainsi que les tissus et les humeurs acquièrent une individualité de plus en plus accusée. Les vieillards sont beaucoup plus différents les uns des autres que les enfants. Chaque homme est une histoire qui n’est identique à aucune autre.




III

L’INDIVIDUALITÉ PSYCHOLOGIQUE. - LES CARACTÈRES QUI CONSTITUENT LA PERSONNALITÉ.


L’individualité psychologique se superpose à l’individualité tissulaire et humorale. Elle dépend d’elle dans la mesure où l’activité mentale dépend des processus cérébraux et des autres fonctions organiques. Elle nous donne notre caractère d'unicité. Elle fait que nous sommes nous-mêmes, et pas un autre. Deux jumeaux identiques, provenant du même oeuf, possédant la même constitution génétique, manifestent chacun une personnalité différente. Les caractères mentaux sont un réactif encore plus délicat de l’individualité que les caractères humoraux et tissulaires.

Les hommes se distinguent davantage les uns des autres par leur intelligence et leur tempérament que par leurs fonctions physiologiques. Chacun est défini par le nombre de ses activités psychologiques, et également par leur qualité et leur intensité. Il n’existe pas d’individus mentalement identiques. A la vérité ceux qui ne possèdent qu’une conscience rudimentaire se ressemblent beaucoup les uns les autres. Plus la personnalité est riche, plus les différences individuelles sont grandes. Toutes les activités de la conscience se trouvent rarement développées à la fois dans un même sujet. Chez la plupart, les unes ou les autres de ces fonctions sont absentes ou affaiblies. Il y a une différence très considérable, non seulement dans leur quantité, mais aussi dans leur qualité. En outre, le nombre de leurs combinaisons est infini. Rien n’est plus difficile à connaître que la constitution d’un individu donné. La complexité de la personnalité mentale étant extrême et les tests psychologiques insuffisants, il est impossible d’établir une classification précise des êtres humains. On peut, cependant, les diviser en catégories d’après leurs caractères intellectuel, affectif, moral, esthétique et religieux, et d’après les combinaisons de ces caractères entre eux et avec les caractères physiologiques.

Il y a aussi des relations claires entre les types psychologiques et morphologiques. L’aspect physique d’un individu est une indication de sa constitution tissulaire, humorale et mentale. Entre les types les plus accusés, on trouve beaucoup d’intermédiaires. Les classifications possibles sont très nombreuses. Elles ont donc peu d’utilité. Les individus ont été distingués en intellectuels, sensitifs et volontaires. Dans chaque catégorie, il y a les hésitants, les contrariants, les impulsifs, les incohérents, les faibles, les dispersés, les inquiets, et aussi les réfléchis, les maîtres de soi, les intègres et les équilibrés.

Parmi les intellectuels, on trouve des groupes très distincts. Les esprits larges, dont les idées sont nombreuses, qui assimilent les éléments les plus variés, les coordonnent et les unissent. Les esprits étroits, incapables de saisir de vastes ensembles, mais qui pénètrent profondément dans les détails d’une spécialité. L’intelligence précise, analytique, se rencontre plus fréquemment que celle capable de grandes synthèses. Il y a aussi le groupe des logiciens et celui des intuitifs. C’est ce dernier groupe qui fournit la plupart des grands hommes. On observe de nombreuses combinaisons des types intellectuel et affectif. Les intellectuels sont émotifs, passionnés, entreprenants, et aussi lâches, irrésolus, faibles. Parmi eux, le type mystique est très rare. La même multiplicité de combinaisons apparaît dans les groupes à tendances morales, esthétiques et religieuses. Une telle classification nous montre simplement la prodigieuse variété des types humains. L’étude de l’individualité psychologique est aussi décevante que serait celle de la chimie, si le nombre des corps simples devenait infini.

Chacun de nous a conscience d’être unique. Cette unicité est réelle. Mais il existe de grandes différences dans le degré de l’individualisation. Certaines personnalités sont très riches, très fermes. D’autres sont faibles, modifiables suivant le milieu et suivant les circonstances. Entre le simple affaiblissement de la personnalité et les psychoses, il y a une longue série d’états intermédiaires. Quelques névroses donnent à leurs victimes le sentiment de la dissolution de leur personnalité. D’autres maladies la détruisent réellement. L’encéphalite léthargique produit des lésions cérébrales qui amènent des changements profonds de l’individu. Il en est de même de la démence précoce, de la paralysie générale. Dans d’autres maladies, les modifications psychologiques sont seulement temporaires. L’hystérie détermine parfois le dédoublement de la personnalité. Le malade devient deux individus différents. Chacune de ces personnes artificielles ignore ce que fait l’autre. On peut également déterminer pendant le sommeil hypnotique des modifications de l’identité du sujet. Si on lui impose par suggestion une autre personnalité, il en prend les attitudes, en éprouve les émotions. A côté des gens qui se dédoublent en plusieurs personnes, il y en a d’autres qui se dissocient seulement de façon partielle. Dans cette catégorie, on peut ranger ceux qui pratiquent l’écriture automatique, certains médiums, et enfin les êtres falots et vacillants qui pullulent dans la société moderne.

Nous ne sommes pas capables encore de faire un inventaire complet de l’individualité psychologique, et de mesurer ses éléments. Ni de déterminer exactement en quoi elle consiste, de quelle manière un individu diffère d’un autre. Nous ne pouvons même pas découvrir dans un homme donné ses caractères essentiels. Et encore moins ses potentialités. Il faudrait, cependant, que chaque individu s’insère dans le milieu social suivant ses aptitudes, suivant ses activités mentales et physiologiques spécifiques. Mais il ne peut le faire, car il ignore ce qu’il est. Les parents et les éducateurs partagent cette ignorance. Ils ne savent pas distinguer dans les enfants la nature de leur individualité. Au contraire, ils cherchent à les standardiser. Les hommes d’affaires n’utilisent pas les qualités personnelles de leurs employés. Ils méconnaissent le fait que les gens sont tous différents les uns des autres. Nous restons généralement dans l’ignorance de nos aptitudes propres.

Cependant, n’importe qui ne peut pas faire n’importe quoi. Suivant ses caractères, chacun s’adapte plus facilement à un certain travail, à un certain genre de vie. Son succès et son bonheur dépendent d’une certaine correspondance de son milieu avec lui. Entre un individu et son groupe social, il devrait y avoir la même relation qu’entre une serrure et sa clef. La connaissance des qualités immanentes de l’enfant et de ses virtualités s’impose comme la première préoccupation des parents et des éducateurs. Certes, la psychologie scientifique ne peut guère les aider dans cette tâche. Les tests appliqués aux élèves des écoles par des psychologistes inexpérimentés ont peu de signification. Peut-être vaudrait-il mieux leur attribuer moins d’importance, car ils donnent à ceux qui ignorent l’état de la psychologie une confiance illusoire. La psychologie n’est pas encore une science. Pour le moment l’individualité et ses potentialités ne sont pas mesurables. Mais un observateur sagace, connaissant bien les êtres humains, est parfois capable de découvrir l’avenir dans les caractères présents d’un individu donné.




IV

L’INDIVIDUALITÉ DE LA MALADIE. - LA MÉDECINE ET LA RÉALITÉ DES UNIVERSAUX


Les maladies ne sont pas des entités. Nous observons des gens atteints de pneumonie, de syphilis, de diabète, de fièvre typhoïde, etc. Nous construisons ensuite dans notre esprit des Universaux, des abstractions que nous appelons maladies. La maladie représente l’adaptation de l’organisme à un agent pathogène, ou sa destruction progressive par cet agent. Adaptation et destruction prennent la forme de l’individu qui les subit, et le rythme de son temps intérieur. Le corps est détruit plus rapidement par une maladie dégénérative pendant la jeunesse que pendant la vieillesse. Il répond d’une façon spécifique à tout ennemi. Le sens de sa réponse dépend des propriétés immanentes de ses tissus. L’angine de poitrine, par exemple, annonce sa présence par une souffrance aiguë. On dirait que le coeur est saisi par une griffe d’acier. Mais l’intensité de la douleur varie suivant la sensibilité des individus. Quand cette sensibilité est faible, la maladie prend un autre visage Sans avertissement, sans douleur préalable, elle tue sa victime. On sait que la fièvre typhoïde produit de la fièvre, de la dépression, qu’elle est une maladie grave, demandant un long séjour à l'hôpital.

Cependant, certains individus, quoique atteints de cette affection, continuent à vaquer à leurs occupations habituelles. Au cours des épidémies de grippe, de diphtérie, de fièvre jaune, etc., quelques malades n’éprouvent qu’un peu de fièvre, quelques malaises. Ils réagissent ainsi à l’infection à cause des qualités inhérentes de leurs tissus. Comme nous le savons, les mécanismes adaptifs qui nous protègent contre les microbes et les virus varient suivant chacun de nous. Quand l’organisme est incapable de résistance, dans le cancer, par exemple, sa destruction se fait aussi avec son caractère propre. Chez une jeune femme, un cancer du sein amène rapidement la mort. Dans l’extrême vieillesse au contraire, il évolue souvent avec une grande lenteur. La maladie est une chose personnelle. Elle prend l’aspect de l’individu. Il y a autant de maladies différentes que de malades différents.

Il serait impossible, cependant, de construire une science de la médecine en se contentant de compiler un grand nombre d’observations individuelles. Il a fallu classifier les faits, et les simplifier par des abstractions. C’est ainsi qu'est née la maladie. Alors on a pu écrire les traités de médecine. Une sorte de science s’est édifiée, grossièrement descriptive, rudimentaire, imparfaite, mais commode, indéfiniment perfectible, et d’un enseignement facile. Malheureusement, les médecins se sont contentés de ce résultat. Ils n’ont pas compris que les traités, décrivant des entités pathologiques, contiennent seulement une partie des connaissances nécessaires à celui qui soigne des malades.

Au médecin la science des maladies ne suffit pas. Il faut aussi qu’il distingue clairement l’être humain malade, décrit dans les livres médicaux, du malade concret en face duquel il se trouve. Ce malade, qui doit être non seulement étudié, mais avant tout soulagé, rassuré, et guéri. Son rôle consiste à découvrir, dans chaque patient, les caractères de son individualité, sa résistance propre à l’agent pathogène, le degré de sa sensibilité à la douleur, la valeur de toutes ses activités organiques, son passé et son avenir. Ce n’est pas par le calcul des probabilités qu’il doit prédire le futur d’un individu, mais par une analyse profonde de sa personnalité humorale, tissulaire et psychologique. En somme, la médecine, quand elle se limite à l’étude des maladies, s’ampute d’une partie d’elle-même.

Beaucoup de médecins s’obstinent à ne poursuivre que des abstractions. D’autres, cependant, croient que la connaissance du malade est aussi importante que celle de la maladie. Les premiers veulent rester dans le domaine des symboles, les autres sentent la nécessité d’appréhender le concret. On voit donc se réveiller, autour des Écoles de médecine, la vieille querelle des réalistes et des nominalistes. La médecine scientifique, établie dans ses palais, défend comme l’Église du moyen âge la réalité des Universaux. Elle anathématise les nominalistes qui, à l’exemple d'Abélard, considèrent les Universaux et les maladies comme des créations de notre esprit, et les malades comme la seule réalité. En vérité, la médecine doit être à la fois réaliste et nominaliste. Il faut qu’elle étudie l’individu aussi bien que la maladie. Peut-être la méfiance que le public éprouve de plus en plus à son égard, l’inefficacité et parfois le ridicule de la thérapeutique, sont-ils dus à la confusion des symboles indispensables à l’édification des sciences médicales, et du patient concret. L’insuccès des médecins vient de ce qu’ils vivent dans un monde imaginaire. Ils voient dans leurs malades les maladies décrites dans les traités de médecine. Ils sont les victimes de la croyance en la réalité des Universaux.




V

ORIGINE DE L’INDIVIDUALITÉ. - LA QUERELLE DES GÉNÉTICISTES ET DES BEHAVIORISTES. - IMPORTANCE RELATIVE DE L’HÉRÉDITÉ ET DU DÉVELOPPEMENT. L’INFLUENCE DES FACTEURS HÉRÉDITAIRES SUR L’INDIVIDU.


L’unicité de chaque homme a une double origine. Elle vient à la fois de la constitution de l’oeuf qui lui donne naissance, et de la façon dont cet oeuf se développe, de son histoire. Nous avons déjà mentionné comment, avant la fécondation, l’ovule expulse la moitié de son noyau, la moitié de chaque chromosome, donc la moitié des facteurs héréditaires, des gènes, qui sont rangés les uns à la suite des autres le long des chromosomes. Comment la tête d’un spermatozoïde s’introduit dans l’ovule après avoir perdu aussi la moitié de ses chromosomes. De l’union des chromosomes mâles et des chromosomes femelles dans l’oeuf fécondé dérive le corps avec tous ses caractères et toutes ses tendances. L’individu, à ce moment, n’existe qu’à l’état potentiel. Il contient les facteurs dominants qui ont déterminé les caractères visibles de ses parents, et aussi les facteurs récessifs qui sont restés silencieux chez eux pendant toute leur vie.

Suivant leur position relative dans les chromosomes du nouvel être, les facteurs récessifs manifesteront leur activité, ou seront neutralisés par un facteur dominant. Ce sont ces relations qui sont décrites par la science de la génétique comme les lois de l’hérédité. Ces lois expriment seulement la manière dont les caractères immanents de l’individu s'établissent. Mais ces caractères ne sont que des tendances, des potentialités. Suivant les conditions que l'embryon, le foetus, l’enfant, le jeune homme rencontrent dans leur développement, ces potentialités s’actualisent ou restent virtuelles. Et l’histoire de chaque individu est aussi unique que la nature et l’arrangement des gènes de l’oeuf dont il provient. L’originalité de l’être humain dépend donc à la fois de l’hérédité et du développement.

Nous savons qu’elle vient de ces deux sources. Mais nous ignorons quelle est la part de chacune d’elles dans notre formation. L’hérédité est-elle plus importante que le développement, ou inversement ? Watson et les behavioristes proclament que l’éducation et le milieu sont capables de modeler n’importe quel être humain suivant la forme que nous désirons. L’éducation serait tout, et l’hérédité rien. D'autre part, les généticistes pensent que l’hérédité s’impose à l’homme comme le fatum antique, et que le salut de la race se trouve, non pas dans l’éducation, mais dans l’eugénisme. Les uns et les autres oublient qu’un tel problème se résout, non pas à l’aide d'arguments, mais par des observations et des expériences.

Les observations et les expériences nous montrent que la part de l’hérédité et celle du développement varient suivant les individus, et que le plus souvent on ne peut pas déterminer leur valeur respective. Cependant, entre les enfants de mêmes parents, élevés ensemble et de la même façon, il y a des différences frappantes de forme, de stature, de constitution nerveuse, d’aptitudes intellectuelles, de qualités morales. Il est bien évident que ces différences sont d’origine ancestrale. De même, si on examine attentivement des petits chiens, quand ils tètent encore, on voit que chacun des huit ou neuf individus, qui composent la portée, présente quelque caractère distinct. Les uns réagissent à un bruit soudain, à la détonation d’un pistolet, par exemple, en s’aplatissant sur le sol, les autres en se dressant sur leurs petites pattes, d’autres en avançant dans la direction du bruit. Les uns conquièrent les meilleures mamelles, les autres se laissent éliminer de leur place.

Les uns s’éloignent de la mère, explorent les alentours de leur niche. Les autres restent avec elle. D’autres grondent quand on les touche, d’autres encore restent silencieux. Quand les animaux élevés ensemble, et dans des conditions identiques, sont devenus adultes, on constate que la plupart de leurs caractères ne sont pas modifiés. Les chiens timides et peureux restent timides et peureux toute leur vie. Ceux qui étaient hardis et alertes perdent parfois ces qualités au cours du développement. Mais, en général, ils les conservent. Ils peuvent aussi les augmenter. Parmi les caractères d’origine ancestrale, les uns demeurent inutilités, les autres se développent. Les jumeaux qui proviennent d’un même oeuf possèdent originellement les mêmes caractères immanents. Ils sont absolument identiques.

Cependant, ceux qu’on sépare l’un de l’autre dès les premiers jours de leur vie, et qu’on élève de façon différente, dans des pays éloignés, perdent cette identité. Au bout de dix-huit ou vingt ans, on observe chez eux des différences extrêmement marquées, et aussi de grandes ressemblances, surtout au point de vue intellectuel. Il apparaît donc que l’identité de la constitution n’assure pas la formation d’individus semblables dans des milieux différents. Il est évident aussi que la différence des milieux n’est pas capable d’effacer l’identité de la constitution. Suivant les conditions dans lesquelles se fait le développement, les unes ou les autres des potentialités de l’individu s’actualisent. Et deux êtres, originellement identiques, deviennent différents.

Comment agissent dans la formation de notre corps et de notre conscience les particules de substance nucléaire, les gènes que nous recevons de nos ancêtres ? Dans quelle mesure la constitution de l’individu dépend-elle de celle de l’œuf ? L’observation et l’expérience montrent que certains aspects de l’individu existent déjà dans l’oeuf, que d’autres sont seulement virtuels. Les gènes exercent donc leur influence, soit de façon inexorable en imposant à l’individu des caractères qui se développent nécessairement, soit sous la forme de tendances qui se réalisent, ou ne se réalisent pas, suivant les conditions du développement. Le sexe est déterminé fatalement dès l’union des cellules paternelle et maternelle. L’oeuf du futur mâle possède un chromosome de moins que celui de la femelle, ou un chromosome atrophique. Toutes les cellules du corps de l’homme différent par ce dernier caractère de celui de la femme. La faiblesse d’esprit, la folie, l’hémophilie, la surdi-mutité, comme on le sait, sont des vices héréditaires. Certaines maladies, telles que le cancer, l’hypertension, la tuberculose, etc., se transmettent aussi des parents aux enfants, mais sous forme d’une tendance.

Les conditions du développement peuvent empêcher ou favoriser leur production. Il en est de même de la vigueur de l’activité corporelle, de la volonté, de l’intelligence, du jugement. La valeur de chaque individu est déterminée dans une large mesure par ses prédispositions héréditaires. Mais, comme les êtres humains ne sont pas de race pure, il est impossible de prévoir ce que seront les produits d’un mariage donné. On sait seulement que, dans les familles de gens supérieurs, il y a plus de chances pour que les enfants appartiennent à un type supérieur, que s’ils n’étaient nés dans une famille inférieure. Mais le hasard des unions nucléaires fait que des enfants médiocres apparaissent dans la descendance d’un grand homme, et qu’un grand homme jaillisse d’une famille obscure. La tendance à la supériorité n’est nullement irrésistible comme celle de la folie, par exemple. L’eugénisme ne réussit à produire des types supérieurs que dans certaines conditions du développement et de l’éducation. Il n’est pas capable à lui seul d’améliorer beaucoup les individus. Il n’a pas le pouvoir magique que le public lui attribue.




VI

L’INFLUENCE DU DÉVELOPPEMENT SUR L’INDIVIDU. VARIATIONS DE L’EFFET DE CE FACTEUR SUIVANT LES CARACTÈRES IMMANENTS DE L’INDIVIDU.


Les tendances ancestrales, qui se transmettent suivant les lois de Mendel et d’autres lois, impriment au développement de chaque homme un aspect particulier. Pour se manifester, elles demandent naturellement le concours du milieu extérieur. Les potentialités des tissus et de la conscience s’actualisent grâce aux facteurs chimiques, physiques, physiologiques et mentaux de ce milieu. On ne peut pas, en général, distinguer dans un individu ce qui est héréditaire de ce qui est acquis. A la vérité, certaines particularités, telles que la couleur des yeux, celle des cheveux, la myopie, la faiblesse d’esprit, sont évidemment d’origine ancestrale.

Mais la plupart des autres sont dues à l’influence du milieu sur les tissus et la conscience. Le développement du corps s’infléchit dans des directions différentes suivant les facteurs externes. Et les propriétés immanentes de l’individu s’actualisent ou restent virtuelles. Il est certain que les tendances héréditaires sont profondément influencées par les circonstances de la formation de l’individu. Mais il est vrai aussi que chacun se développe d’après ses propres règles, d’après la qualité spécifique de ses tissus. En outre, l’intensité originelle de ces tendances, leur capacité d’actualisation, varient. L’avenir de certains individus est déterminé de manière fatale. Celui des autres dépend plus ou moins des conditions du développement.

Mais il est possible de prédire dans quelle mesure les tendances héréditaires d’un enfant seront modifiées par le mode de vie, l’éducation, le milieu social. La constitution génétique des tissus n’est jamais connue. Nous ignorons comment se sont groupés dans l’oeuf dont il provient les gènes des parents et des grands-parents de chaque être humain. Nous ignorons si des particules nucléaires de quelque ancêtre lointain n’existent pas en lui. Et aussi, si un changement spontané des gènes eux-mêmes ne fera pas apparaître chez lui des caractères imprévisibles. Il arrive parfois qu’un enfant, descendant de plusieurs générations dont nous croyons connaître les tendances, manifeste un aspect totalement nouveau. Cependant on peut prédire, dans une certaine mesure, les résultats probables de l’action du milieu sur un individu donné. Dès le début de la vie de l’enfant, aussi bien que du chien, un observateur averti saisit la signification des caractères en voie de formation.

Un enfant mou, apathique, inattentif, craintif, inactif, n’est pas transformable par les conditions du développement en un homme énergique, un chef autoritaire et audacieux. La vitalité, l’imagination, l’esprit d’aventure ne viennent pas entièrement du milieu. Il est probable aussi qu’ils sont irrépressibles par lui. A la vérité, les circonstances du développement n’agissent que dans les limites des prédispositions héréditaires, des qualités immanentes des tissus et de la conscience. Mais ces prédispositions, nous ne connaissons jamais avec certitude leur nature. Nous devons, cependant, nous comporter comme si elles étaient favorables. Il faut donner à chaque individu une formation permettant l’épanouissement de ses qualités virtuelles, jusqu’au moment où il est prouvé que ces qualités n’existent pas.

Les facteurs chimiques, physiologiques et psychologiques du milieu favorisent ou entravent le développement des tendances immanentes. En effet, ces tendances ne peuvent s’exprimer que par certaines formes organiques. Si le calcium et le phosphore nécessaires à la construction du squelette, ou les vitamines et les sécrétions glandulaires qui permettent l’utilisation de ces matériaux par le cartilage dans la formation des os manquent, les membres se déforment et le bassin se rétrécit. Ce simple accident empêche l’actualisation des tendances qui destinaient telle femme à être une mère prolifique, peut-être génératrice d’un nouveau Lincoln ou d’un nouveau Pasteur. Le manque d’une vitamine, ou une maladie infectieuse peuvent déterminer l’atrophie des testicules ou d’autres glandes et, par suite, un arrêt du développement d’un individu qui, grâce à son patrimoine héréditaire, serait devenu un chef, un grand conducteur d’hommes. Toutes les conditions physiques et chimiques du milieu sont susceptibles d’agir sur l’actualisation de nos potentialités. C’est à leur influence modelante qu’est dû en grande partie l’aspect physique, intellectuel et moral de chacun de nous.

Les agents psychologiques ont sur l’individu un effet plus profond encore. Ce sont eux qui engendrent la forme intellectuelle et morale de notre vie, l’ordre ou la dispersion, l’abandon ou la maîtrise de nous-mêmes. Par les modifications circulatoires et glandulaires qu’ils provoquent dans l’organisme, ils transforment aussi les activités et la structure du corps. La discipline de l’esprit et des appétits physiologiques a un effet défini, non seulement sur l’attitude psychologique de l’individu, mais aussi sur sa structure tissulaire et humorale. Nous ne savons pas dans quelle mesure les influences mentales du milieu sont capables de stimuler ou d’étouffer les tendances ancestrales. Sans nul doute, elles jouent un rôle capital dans la destinée de l’individu.

Elles annihilent parfois les plus grandes qualités spirituelles. Elles développent aussi certains individus au delà de toute attente. Elles aident celui qui est faible, rendent plus forts les forts. Le jeune Bonaparte lisait Plutarque et s’efforçait de penser et de vivre comme les grands hommes de l’antiquité. Il n'est pas indifférent qu’un enfant s’enthousiasme pour Babe Ruth ou pour George Washington, pour Charlie Chaplin ou pour Lindbergh. Jouer au gangster n'est pas la même chose que jouer au soldat. Quelles que soient ses tendances ancestrales, chaque individu est aiguillé par les conditions de son développement sur la route qui le conduira soit aux montagnes solitaires, soit au flanc des collines, soit à la boue des marécages où se plait l’humanité.

L’influence du milieu sur l’individualisation varie suivant l’état des tissus et de la conscience. En d’autres termes, un même facteur agissant sur plusieurs individus, ou sur le même individu à des moments différents de son existence, n’a pas des effets identiques. Il est bien connu que la réponse au milieu d’un organisme donné dépend de ses tendances héréditaires. Par exemple, l’obstacle qui arrête l’un stimule l’autre à un plus grand effort, et provoque chez lui l’actualisation d’activités restées jusqu’à ce moment potentielles. De même, aux périodes successives de la vie, avant ou après certaines maladies, l’organisme répond de façon différente à une influence pathogène. Un excès de nourriture et de sommeil n’agit pas de la même manière pendant la jeunesse et la vieillesse.

La rougeole est insignifiante chez l’enfant, grave chez l’adulte. La réactivité de l’organisme varie, non seulement suivant l’âge physiologique du sujet, mais suivant toute son histoire antérieure. Elle dépend de la nature de son individualisation. En somme, le rôle du milieu dans l’actualisation des tendances héréditaires n’est pas exactement définissable. L’influence des propriétés immanentes des tissus et celle du développement sont mêlées de façon inextricable dans la formation organique et mentale de l’individu.




VII

LES LIMITES DE L’INDIVIDU DANS L’ESPACE, - LES FRONTIÈRES ANATOMIQUES ET PSYCHO LOGIQUES. - EXTENSION DE L’INDIVIDU AU DELA DES FRONTIÈRES ANATOMIQUES.


L’individu est, ainsi que nous le savons, un centre d’activités spécifiques. Il nous apparaît comme distinct du monde extérieur, et aussi des autres hommes. En même temps, il est uni à ce milieu et à ses semblables. Il ne pourrait pas exister sans eux. Il possède le double caractère d’être indépendant et dépendant de l’univers cosmique. Mais nous ignorons comment il est lié aux autres êtres, où se trouvent exactement ses frontières spatiales et temporelles. Nous avons des raisons de croire que la personnalité s’étend hors du continuum physique. Il semble que ses limites se trouvent au delà de la surface cutanée, que la netteté des contours anatomiques soit en partie une illusion, que chacun de nous soit beaucoup plus vaste et plus diffus que son corps.

Nous savons que nos frontières visibles sont constituées d’une part, par la peau, et d’autre part, par les muqueuses digestives et respiratoires. Notre intégrité anatomique et fonctionnelle et notre survie dépendent de leur inviolabilité. Leur destruction et l’envahissement des tissus par les microbes amènent la mort, et la désintégration de l’individu. Mais nous savons aussi qu’elles se laissent traverser par les rayons cosmiques, par les substances chimiques qui résultent de la digestion intestinale des matières alimentaires et par l’oxygène de l’atmosphère, par les vibrations lumineuses, caloriques et sonores. Grâce à elles le monde intérieur de notre corps se continue avec le monde extérieur. Mais cette limite anatomique est seulement celle d’un aspect de l’individu. Elle n’entoure pas notre personnalité mentale. L’amour et la haine sont des réalités. Par eux nous sommes liés à d’autres êtres humains d’une façon positive, quelle que soit la distance qui nous en sépare. Une femme souffre plus de la perte de son enfant que de l’amputation d’un de ses propres membres. La rupture d’une union affective amène parfois la mort.

Si nous pouvions percevoir les liens immatériels qui nous attachent les uns aux autres, et à ce que nous possédons, les hommes nous apparaîtraient avec des caractères nouveaux et étranges. Les uns dépasseraient à peine la surface de leur peau. Les autres s’étendraient jusqu’à un coffre de banque, aux organes sexuels d’un autre individu, à des aliments, à certaines boissons, parfois à un chien, à une maison, à des objets d’art. D’autres nous sembleraient immenses. Ils se prolongeraient en de nombreux tentacules, qui iraient s’attacher aux membres de leur famille, à un groupe d’amis, à une vieille maison, au ciel et aux montagnes du pays où ils sont nés. Les conducteurs de peuples, les grands philanthropes, les saints seraient des géants étendant leurs bras multiples sur un pays, un continent, le monde entier. Entre nous et notre milieu social il y a une relation étroite. Chaque individu occupe dans son groupe une certaine place. Il y est uni par un lien réel. Cette place peut lui paraître plus importante que sa propre vie. S’il en est privé par la ruine, la maladie, les persécutions de ses ennemis, il lui arrive de préférer le suicide à ce changement. Il est évident que l’individu dépasse de toutes parts sa frontière corporelle.

Mais l’homme peut se prolonger dans l’espace de façon plus positive encore. Au cours des phénomènes télépathiques, il projette instantanément au loin une partie de lui-même, une sorte d’émanation, qui va rejoindre un parent ou un ami. Il s’étend ainsi à de longues distances, franchit l’océan, des continents entiers, en un espace de temps trop petit pour être apprécié. Il est capable de rencontrer au milieu d'une foule celui auquel il doit s’adresser. Il lui fait certaines communications. Il lui arrive aussi de découvrir, dans l’immensité et le tumulte d’une ville moderne, la maison, la chambre de celui qu’il cherche, bien qu’il n’ait aucune connaissance ni d’elle, ni de lui. L’individu, qui possède cette forme d’activité, se comporte comme un être extensible, une sorte d’amibe, capable d’envoyer un pseudopode à une distance prodigieuse. On constate parfois entre un sujet hypnotisé et l’hypnotiseur un lien invisible qui les met en rapport l’un avec l’autre. Ce lien parait être une émanation du sujet. Quand l’hypnotiseur est ainsi en rapport avec l’hypnotisé, il peut lui suggérer, à distance, certains actes à accomplir. Dans ce cas, deux individus séparés se trouvent en contact l’un avec l’autre, bien que chacun reste en apparence enfermé dans ses limites anatomiques.

On dirait que la pensée se transmet d’un point à l’autre de l’espace comme des ondes électro-magnétiques. Nous ne savons pas avec quelle rapidité. Il n’a pas été possible jusqu’à présent de mesurer la vitesse des communications télépathiques. Les physiciens et les astronomes ne tiennent pas compte des phénomènes métapsychiques. La télépathie cependant est une donnée immédiate de l’observation. Si on découvre un jour que la pensée se propage dans l’espace comme la lumière, nos idées au sujet de la constitution de l’Univers devront être modifiées. Mais il est loin d’être certain que les phénomènes télépathiques soient dus à la propagation dans l’espace d’un agent physique. Il est même possible qu’il n’y ait aucun contact spatial entre les deux individus qui entrent en communication. En effet, nous savons que l’esprit n’est pas entièrement inscrit dans les quatre dimensions du continuum physique. Il se trouve donc à la fois dans l’univers matériel, et ailleurs. Il s’insère dans la matière par l’intermédiaire, du cerveau et se prolonge hors de l’espace et du temps, comme une algue qui se fixe à un rocher et laisse flotter sa chevelure dans le mystère de l’Océan. Il nous est permis de supposer qu’une communication télépathique consiste en une rencontre, en dehors des quatre dimensions de notre univers, des parties immatérielles de deux consciences.

Pour le moment, il faut continuer à considérer les communications télépathiques comme produites par une extension de l’individu dans l’espace. Cette extensibilité spatiale est un phénomène rare. Cependant, beaucoup d’entre nous lisent parfois la pensée des autres comme le font les clairvoyants. D’une façon analogue, quelques hommes ont le pouvoir d’entraîner, de convaincre leurs semblables à l’aide de paroles banales, de les mener ainsi au combat, au sacrifice, à la mort. César, Napoléon, Mussolini, tous les grands conducteurs de peuples, grandissent au delà de la stature humaine, et enveloppent de leur volonté et de leurs idées des foules innombrables. Entre certains individus et les choses de la nature, il y a des relations subtiles et obscures. Ces hommes paraissent s’étendre à travers l’espace jusqu’à la réalité qu’ils saisissent. Ils sortent d’eux-mêmes, ils sortent aussi du continuum physique. Parfois ils projettent inutilement leurs tentacules hors de l’espace et du temps. Ils ne rapportent alors que des choses insignifiantes. Mais ils peuvent aussi, tels les grands inspirés de la science, de l’art, de la religion, y appréhender les lois naturelles, les abstractions mathématiques, les idées platoniciennes, la beauté suprême, Dieu.




VIII

LES LIMITES DE L’INDIVIDU DANS LE TEMPS. - LES LIENS DU CORPS ET DE LA CONSCIENCE AVEC LE PASSÉ ET LE FUTUR.


Dans le temps, comme dans l’espace, l’individu dépasse les limites de son corps. Sa frontière temporelle n’est ni plus précise, ni plus fixe que sa frontière spatiale. Nous sommes liés au passé et au futur, bien que notre personnalité ne s’y prolonge pas. Celle-ci, comme on le sait, prend naissance au moment de la fécondation de l’oeuf par l’élément mâle. Mais ses éléments existent déjà, éparpillés dans les tissus de nos parents, des parents de nos parents, et de nos plus lointains ancêtres. Nous sommes faits des substances cellulaires de notre père et de notre mère. Nous dépendons du passé de façon organique et indissoluble. Comme nous portons en nous des fragments innombrables du corps de nos parents, nos qualités sont engendrées par les leurs. La force et le courage viennent de la race, chez les hommes comme les chevaux de course. Il ne faut pas songer à supprimer l’histoire. Nous devons, au contraire, utiliser la connaissance du passé pour prévoir l’avenir et le diriger.

On sait que les caractères acquis par l’individu au cours de sa vie ne se transmettent pas à ses descendants. Cependant, le plasma germinatif ne reste pas immuable. Il se modifie parfois sous l’influence du milieu intérieur. Il est altérable par les maladies, les poisons, les aliments, les sécrétions des glandes endocrines. La syphilis des parents peut être la cause de désordres profonds du corps et de la conscience de leurs enfants. Pour cette raison, la descendance des hommes de génie se compose parfois d’êtres inférieurs, faibles, mal équilibrés.

Le tréponème pâle a exterminé plus de grandes familles que toutes les guerres du monde. De même, les alcooliques, les morphinomanes, les cocaïnomanes, etc., engendrent des déficients qui payent pendant toute leur vie les vices de leur père. Certes, il est facile de passer à sa descendance le résultat de ses fautes. Mais il est beaucoup plus difficile de la faire bénéficier de ses vertus. La transmission des qualités que nous avons gagnées pendant notre vie ne se produit pas de façon directe. Nous ne nous étendons dans l’avenir que par l’intermédiaire de nos oeuvres.

Chaque individu met son empreinte sur son milieu, sa maison, sa famille, ses amis. Il vit comme entouré de lui-même. C’est grâce à ce qu’il a ainsi créé que sa descendance hérite de ses caractères. L’enfant dépend de ses parents pendant une longue période. Il a le temps de recevoir ce que ceux-ci sont capables de lui communiquer. Comme il a le don de l’imitation, il tend à devenir tel qu’eux. Il prend leur figure véritable, et non le masque qu’ils portent dans leur vie sociale. Il éprouve, en général, pour eux, de l’indifférence et quelque mépris. Mais il accepte d’eux leur ignorance, leur vulgarité, leur égoïsme, leur lâcheté. Certains individus, cependant, laissent en héritage à leurs descendants leur intelligence, leur bonté, leur sens esthétique, leur courage. Ils se continuent par leurs oeuvres d’art, leurs découvertes scientifiques, par les institutions politiques, économiques et sociales qu’ils ont créées, ou simplement par la ferme qu’ils ont construite et les champs défrichés par leurs bras. Notre civilisation a été faite par de tels hommes.

L’influence de l’individu sur le futur n’est donc pas équivalente à un prolongement de lui-même dans le temps. Elle s’exerce grâce aux fragments organiques qu’il a transmis directement à ses enfants, ou à ses créations architecturales, scientifiques, philosophiques, etc. On dirait, cependant, que notre personnalité peut réellement s’étendre au delà de la durée physiologique. Certains individus paraissent susceptibles de voyager dans le temps. Les clairvoyants perçoivent non seulement des événements qui se produisent au loin, mais aussi des événements passés et futurs.

On dirait que leur conscience projette ses tentacules aussi facilement dans le temps que dans l’espace. Ou bien que s’échappant du continuum physique, elle contemple le passé et le futur, comme une mouche contemplerait un tableau si, au lieu de marcher à sa surface, elle volait à quelque distance de lui. Les faits de prédiction de l’avenir nous mènent jusqu’au seuil d’un monde inconnu. Ils semblent indiquer l’existence d’un principe psychique capable d’évoluer en dehors des limites de notre corps. Les spécialistes du spiritisme interprètent certains de ces phénomènes comme preuve de la survie de la conscience après la mort. Le médium se croit habité par l’esprit du décédé. Il révèle parfois aux expérimentateurs des détails connus seulement du sujet mort, et dont on vérifie plus tard l’exactitude.

On pourrait, d’après Broad, interpréter ces faits comme indiquant la persistance après la mort, non pas de l’esprit, mais d’un facteur psychique capable de se greffer temporairement sur l’organisme du médium. Ce facteur psychique, en s’unissant à un être vivant, constituerait une sorte de conscience appartenant à la fois au médium et au défunt. Son existence serait transitoire. Peu à peu il se désagrégerait, et finalement disparaîtrait de façon totale. Les résultats des expériences des spirites sont d’une grande importance. Mais l’interprétation qu’ils en donnent est d’une valeur douteuse. Nous savons que l’esprit d’un clairvoyant est capable de saisir également le passé et le futur. Pour lui, il n’y a aucun secret. Il parait donc impossible de distinguer, pour le moment, la survivance d’un principe psychique d’un phénomène de clairvoyance médiumnique.




IX

L’INDIVIDU.


En résumé, l’individualité n’est pas seulement un aspect de l’organisme. Elle constitue aussi un caractère essentiel de chacun de ses éléments. D’abord virtuelle au sein de l’ovule fécondé, elle manifeste peu à peu ses caractères à mesure que le nouvel être s’allonge dans le temps. C’est le conflit de cet être avec son milieu qui oblige ses tendances ancestrales à s’actualiser. Ces tendances infléchissent dans une certaine direction nos activités adaptives. En effet, ce sont les tendances, les propriétés innées de nos tissus, qui déterminent la façon dont nous utilisons le milieu extérieur. Chacun de nous répond à sa manière propre à ce milieu. Il y choisit ce qui lui permet de s’individualiser davantage. Il est un foyer d’activités spécifiques. Ces activités sont distinctes, mais indivisibles.

L’âme n’est pas séparable du corps, la structure de la fonction, la cellule de son milieu, la multiplicité de l’unité, le déterminant du déterminé. Nous commençons à réaliser que la surface du corps n’est pas la vraie limite de l’individu, qu’elle établit seulement entre nous et le monde extérieur le plan de clivage indispensable à notre action. Nous sommes construits comme les châteaux forts du moyen âge, dont le donjon était entouré de plusieurs enceintes. Nos défenses intérieures sont nombreuses et enchevêtrées les unes aux autres. La surface de la peau constitue la frontière que nos ennemis microscopiques ne doivent pas franchir. Néanmoins, nous nous étendons beaucoup plus loin qu’elle. Au-delà de l’espace et du temps. Nous connaissons le centre de l’individu, mais nous ne savons pas où se trouvent ses limites extérieures. Peut-être ces limites n’existent-elles pas. Chaque homme est lié à ceux qui le précèdent et à ceux qui le suivent. Il se fond en quelque sorte en eux.

L’humanité n’est pas composée d’éléments séparés, comme les molécules d’un gaz. Elle ressemble à un réseau de filaments qui s’étendent dans le temps, et portent, comme les grains d’un chapelet, les générations successives d’individus. Sans nul doute notre individualité est réelle. Mais elle est moins définie que nous le croyons. Notre complète indépendance des autres individus et du monde cosmique est une illusion.

Notre corps est fait des éléments chimiques du milieu extérieur qui pénètrent en lui et se modifient suivant son individualité. Ces éléments s’organisent en édifices temporaires, tissus, humeurs et organes, qui s'effondrent et se reconstruisent pendant toute la vie. Après notre mort, ils retournent au monde de la matière inerte. Certaines substances chimiques prennent nos caractères raciaux et individuels. Elles deviennent nous-mêmes. D’autres ne font que traverser notre corps. Elles participent à l’existence de chacun de nous sans avoir aucun de nos caractères, de même que la cire ne modifie pas sa composition chimique quand elle forme différentes statues. Elles passent en nous comme un grand fleuve où nos cellules puisent les matières nécessaires à leur croissance et à leurs dépenses d’énergie. D’après les mystiques, nous recevons aussi du monde extérieur certains éléments spirituels. La grâce de Dieu pénètre dans notre âme comme l’oxygène de l’air, ou l’azote des aliments, dans nos tissus.

La spécificité individuelle persiste pendant toute la durée de la vie, bien que les tissus et les humeurs changent continuellement. Organes et milieu intérieur se meuvent au rythme de processus irréversibles vers des transformations définitives, et la mort. Mais ils conservent toujours leurs qualités immanentes. Ils ne sont pas plus modifiés par le courant de matière où ils sont immergés que les sapins des montagnes par les nuages qui les traversent. Cependant, l’individualité s’accuse ou s’atténue suivant les conditions du milieu. Quand ces conditions sont particulièrement défavorables, elle semble se dissoudre. La personnalité mentale est moins marquée que la personnalité organique. Chez les hommes modernes, on se demande, à juste raison, si elle existe encore.

Certains observateurs mettent sa réalité en doute. Théodore Dreiser la considère comme un mythe. Il est certain que les habitants de la Cité nouvelle présentent une grande uniformité dans leur faiblesse morale et intellectuelle. La plupart des individus sont construits sur le même type. Un mélange de nervosisme et d’apathie, de vanité et, de manque de confiance en soi-même, de force musculaire et de non-résistance à la fatigue. Des tendances génésiques, à la fois irrésistibles et peu violentes, parfois homosexuelles. Cet état est dû à de graves désordres dans la formation de la personnalité. Il n’est pas seulement une attitude d’esprit, une mode qui peut facilement changer. Il est l’expression, soit d’une dégénérescence de la race, soit du développement défectueux des individus, soit de ces deux phénomènes.

Cette déchéance est, dans une certaine mesure, d’origine héréditaire. La suppression de la sélection naturelle a permis la survie d’êtres dont les tissus et la conscience sont de mauvaise qualité. La race a été affaiblie par la conservation de tels reproducteurs. On ne sait pas encore l’importance relative de cette cause de dégénérescence. Comme nous l’avons mentionné déjà, l’influence de l’hérédité est difficile à distinguer de celle du milieu. L’idiotie et la folie ont sûrement une origine ancestrale. Quant à la faiblesse mentale observée dans les écoles et les universités, et dans la population en général, elle vient de désordres du développement, et non pas de défauts héréditaires. Quand ces êtres mous, d’intelligence faible, et sans moralité, sont changés radicalement de milieu, placés dans des conditions plus primitives de vie, parfois ils se modifient et reprennent leur virilité. Le caractère atrophique des produits de notre civilisation n’est donc pas incurable. Il est loin d’être toujours l’expression d’une décadence raciale.

Parmi la foule des faibles et des déficients, il y a, cependant, des hommes complètement développés. Quand nous observons attentivement ces hommes, ils nous apparaissent comme supérieurs aux schémas classiques. En effet, l’individu dont toutes les potentialités sont actualisées n’est nullement conforme à l’image que se fait chaque spécialiste du sujet de son étude. Il n’est pas les fragments de conscience qu’essayent de mesurer les psychologistes. Il ne se trouve pas davantage dans les réactions, chimiques, les processus fonctionnels, et les organes que se partagent les spécialistes de la médecine. Il n’est pas non plus l’abstraction dont les éducateurs essayent de guider les manifestations concrètes. Il est presque absent de l’être rudimentaire que se représentent les social workers, les directeurs de prisons, les économistes, les sociologistes et les politiciens. En somme, il ne se montre jamais à un spécialiste, à moins que ce spécialiste ne consente à regarder l’ensemble dont il étudie une partie.

Il est beaucoup plus que la somme des données accumulées par toutes les sciences particulières. Nous ne le saisissons pas tout entier. Il renferme de vastes régions inconnues. Ses potentialités sont gigantesques. Comme la plupart des grands phénomènes naturels, il est encore inintelligible pour nous. Quand nous le contemplons dans l’harmonie de ses activités organiques et spirituelles, il éveille en nous une puissante émotion esthétique. C’est cet individu qui est le créateur et le centre de l’Univers.




X

L’HOMME EST À LA FOIS UN ÊTRE HUMAIN ET UN INDIVIDU. - LE RÉALISME ET LE NOMINALISME SONT TOUS DEUX NÉCESSAIRES.


La société moderne ignore l’individu. Elle ne tient compte que des êtres humains. Elle croit à la réalité des Universaux et nous traite comme des abstractions. C’est la confusion des concepts d’individu et d’être humain qui l’a conduite à une de ses erreurs les plus graves, à la standardisation des hommes. Si ceux-ci étaient tous identiques, il serait possible de les élever, de les faire vivre et travailler en grands troupeaux, comme des bestiaux. Mais chacun d’eux a une personnalité. Il ne peut pas être traité comme un symbole. Comme on le sait depuis longtemps, la plupart des grands hommes ont été élevés presque isolément, ou bien ils ont refusé d’entrer dans le moule de l’école. A la vérité, l’école est indispensable pour les études techniques. Elle répond aussi au besoin de l’enfant d’être, dans une certaine mesure, en contact avec ses semblables. Mais l’éducation doit avoir une direction sans cesse attentive. Cette direction ne peut lui être donnée que par les parents.

Seuls ces derniers, surtout la mère, ont observé depuis leur apparition les particularités physiologiques et mentales dont l’orientation constitue le but de l’éducation. La société moderne a commis la sérieuse faute de substituer, dès le plus bas âge, l’école à l’enseignement familial. Elle y a été obligée par la trahison des femmes. Celles-ci abandonnent leurs enfants au kindergarten pour s’occuper de leur carrière, de leurs ambitions mondaines, de leurs plaisirs sexuels, de leurs fantaisies littéraires ou artistiques, ou simplement pour jouer au bridge, aller au cinéma, perdre leur temps dans une paresse affairée. Elles ont causé ainsi l'extinction du groupe familial, où l'enfant grandissait en compagnie d'adultes et apprenait beaucoup d'eux. Les jeunes chiens élevés dans des chenils avec des animaux du même âge sont moins développés que ceux qui courent en liberté avec leurs parents. Il en est de même des enfants perdus dans la foule des autres enfants et de ceux qui vivent avec des adultes intelligents. L’enfant modèle facilement ses activités physiologiques, affectives et mentales sur celles de son milieu. Aussi reçoit-il peu des enfants de son âge. Quand il est réduit à n’être qu'une unité dans une école, il se développe mal. Pour progresser, l’individu demande la solitude relative, et l’attention du petit groupe familial.

C'est également grâce à son ignorance de l’individu que la société moderne atrophie les adultes. L’homme ne supporte pas impunément le mode d’existence et le travail uniforme et stupide imposé aux ouvriers d’usine, aux employés de bureau, à ceux qui doivent assurer la production en masse. Dans l’immensité des villes modernes, il est isolé et perdu. Il est une abstraction économique, une tête du troupeau. Il perd sa qualité d’individu. Il n’a ni responsabilité, ni dignité. Au milieu de la foule émergent les riches, les politiciens puissants, les bandits de grande envergure. Les autres ne sont qu’une poussière anonyme. Au contraire, l’individu garde sa personnalité quand il fait partie d’un groupe où il est connu, d’un village, d’une petite ville, où son importance relative est plus grande, dont il peut espérer devenir, à son tour, un citoyen influent. La méconnaissance théorique de l’individualité a amené sa disparition réelle.

Une autre erreur, due à la confusion des concepts d’être humain et d’individu, est l’égalité démocratique. Ce dogme s’effondre aujourd’hui sous les coups de l’expérience des peuples. Il est donc inutile de montrer sa fausseté. Mais on doit s’étonner de son long succès. Comment l’humanité a-t-elle pu y croire si longtemps? Il ne tient pas compte de la constitution du corps et de la conscience. Il ne convient pas au fait concret qui est l’individu. Certes, les êtres humains sont égaux. Mais les individus ne le sont pas. L’égalité de leurs droits est une illusion. Le faible d’esprit et l’homme de génie ne doivent pas être égaux devant la loi. L’être stupide, inintelligent, incapable d’attention, dispersé, n’a pas droit à une éducation supérieure. Il est absurde de lui donner le même pouvoir électoral qu’à l’individu complètement développé. Les sexes ne sont pas égaux. Il est très dangereux de méconnaître toutes ces inégalités.

Le principe démocratique a contribué à l’affaissement de la civilisation en empêchant le développement de l'élite. Il est évident que les inégalités individuelles doivent être respectées. Il y a, dans la société moderne, des fonctions appropriées aux grands, aux petits, aux moyens et aux inférieurs. Mais il ne faut pas chercher à former les individus supérieurs par les mêmes procédés que les médiocres. Aussi la standardisation des êtres humains par l’idéal démocratique a assuré la prédominance des faibles. Ceux-ci sont, dans tous les domaines, préférés aux forts. Ils sont aidés et protégés, souvent admirés. Ce sont également les malades, les criminels, et les fous qui attirent la sympathie du public. C’est le mythe de l'égalité, l’amour du symbole, le dédain du fait concret qui, dans une large mesure, est coupable de l’affaissement de l'individu. Comme il était impossible d’élever les inférieurs, le seul moyen de produire l’égalité parmi les hommes était de les amener tous au plus bas niveau. Ainsi disparut la force de la personnalité.

Non seulement le concept d’individu a été confondu avec celui d’être humain, mais ce dernier a été adultéré par l’introduction d’éléments étrangers, et privé de certains de ses éléments propres. Nous lui avons appliqué les concepts qui appartiennent au monde mécanique. Nous avons ignoré la pensée, la souffrance morale, le sacrifice, la beauté, et la paix. Nous avons traité l’homme comme une substance chimique, une machine, ou un rouage de machine. Nous l’avons amputé de ses activités morales, esthétiques, et religieuses. Nous avons aussi supprimé certains aspects de ses activités physiologiques. Nous ne nous sommes pas demandé comment les tissus et la conscience s’accommoderaient des changements de l’alimentation et du mode de vie. Nous avons totalement négligé le rôle capital des fonctions adaptives et la gravité des conséquences de leur mise au repos. Notre faiblesse actuelle vient, à la fois, de la méconnaissance de l’individualité et de l’ignorance de la constitution de l’être humain.




XI

SIGNIFICATION PRATIQUE DE LA CONNAISSANCE DE NOUS-MÊMES.


L’homme moderne est le résultat de son milieu, des habitudes de vie et de pensée que la société lui a imposées. Nous avons vu comment ces habitudes affectent notre corps et notre conscience. Nous savons à présent qu’il nous est impossible de nous accommoder sans dégénérer au milieu créé autour de nous par la technologie. Ce n’est pas la science qui est responsable de notre état. Seuls, nous sommes coupables. Nous n’avons pas su distinguer le défendu du permis. Nous avons enfreint les lois naturelles. Nous avons ainsi commis le péché suprême, le péché qui est toujours puni. Les dogmes de la religion scientifique et de la morale industrielle sont tombés devant la réalité biologique. La vie donne toujours la même réponse à ceux qui lui demandent ce qui lui est interdit. Elle s’affaiblit. Et les civilisations s’écroulent. Les sciences de la matière inerte nous ont conduits dans un pays qui n’est pas le nôtre. Nous avons accepté aveuglément tout ce qu’elles nous ont offert. L’individu est devenu étroit, spécialisé, immoral, inintelligent, incapable de se diriger lui-même, et de diriger ses institutions. Mais en même temps les sciences biologiques nous ont dévoilé le plus précieux des secrets : les lois du développement de notre corps et de notre conscience. C’est cette connaissance qui nous donne le moyen de nous rénover. Tant que les qualités héréditaires de la race seront intactes, la force et l’audace de leurs ancêtres pourront se réveiller chez les hommes modernes. Sont-ils encore capables de la vouloir?

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