vendredi 2 juillet 2010

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CHAPITRE II



LA SCIENCE DE L'HOMME

I

NÉCESSITÉ D'UN CHOIX DANS LA MASSE DES DONNÉES HÉTÉROGÈNES QUE NOUS POSSÉDONS SUR NOUS-MÊMES. - LE CONCEPT OPÉRATIONNEL DE BRIGDMAN. SON APPLICATION A L'ÉTUDE DES ÊTRES VIVANTS. CONCEPTS BIOLOGIQUES. - LE MÉLANGE DES CONCEPTS DES DIFFÉRENTES SCIENCES. - ÉLIMINATION DES SYSTÈMES PHILOSOPHIQUES ET SCIENTIFIQUES, DES ILLUSIONS ET DES ERREURS - RÔLE DES CONJECTURES.


Notre ignorance de nous-mêmes est d’une nature particulière. Elle ne vient ni de la difficulté de nous procurer les informations nécessaires, ni de leur inexactitude ou de leur rareté. Elle est due, au contraire, à l’extrême abondance et à la confusion des notions que l’humanité a accumulées à son propre sujet pendant le cours des âges. Et aussi à la division de nous-mêmes en un nombre presque infini de fragments par les sciences qui se sont partagé l’étude de notre corps et de notre conscience. Cette connaissance est restée, en grande partie, inutilisée. En fait, elle est difficilement utilisable. Sa stérilité se traduit par la pauvreté des schémas classiques qui sont la base de la médecine, de l’hygiène, de la pédagogie et de la vie sociale, politique et économique. Cependant, il y a une réalité vivante et riche dans le gigantesque amas de définitions, d'observations, de doctrines, de désirs et de rêves, qui représente l’effort des hommes vers la connaissance d’eux-mêmes. A côté des systèmes et des conjectures des savants et des philosophes, on y trouve les résultats positifs de l’expérience des générations passées, et une multitude d’observations conduites avec l’esprit, et parfois avec les techniques de la science. Il s’agit seulement de faire, dans ces choses disparates, un choix judicieux.

Parmi les nombreux concepts qui se rapportent à l’être humain, les uns sont des constructions logiques de notre esprit. Ils ne s’appliquent à aucun être observable par nous dans le monde. Les autres sont l’expression pure et simple de l’expérience. A de tels concepts, Bridgman a donné le nom d’opérationnels. Un concept opérationnel est équivalent à l’opération, ou à la série d’opérations, que l’on doit faire pour l’acquérir. En effet, toute connaissance positive dépend de l’emploi d’une certaine technique. Quand on dit qu’un objet a une longueur d’un mètre, cela signifie que cet objet a la même longueur qu'une baguette de bois ou de métal dont la longueur est égale à celle de l'étalon du mètre conservé à Paris au Bureau international des poids et mesures. Il est bien évident que nous ne savons réellement que ce que nous pouvons observer. Dans le cas précédent, le concept de longueur est synonyme de la mesure de cette longueur. Les concepts qui se rapportent à des choses placées en dehors du champ de l’expérience sont, d’après Bridgman, dépourvus de sens. De même, une question ne possède aucune signification, s’il est impossible de trouver les opérations qui permettraient de lui donner une réponse.

La précision d'un concept quelconque dépend de celle des opérations qui servent à l’acquérir. Si on définit l’homme comme composé de matière et de conscience, on émet une proposition vide de sens. Car les relations de la matière corporelle et de la conscience n’ont pas, jusqu’à présent, été amenées dans le champ de l’expérience. Mais on peut donner de l’homme une définition opérationnelle en le considérant comme un tout indivisible, manifestant des activités physico-chimiques, physiologiques et psychologiques. En biologie, comme en physique, les concepts sur lesquels il faut édifier la science, ceux qui resteront toujours vrais, sont liés à certains procédés d’observation. Par exemple, le concept que nous avons aujourd’hui des cellules de l’écorce cérébrale, avec leur corps pyramidal, leurs prolongements dendritiques et leur axone lisse, est le résultat des techniques de Ramon y Cajal. C’est un concept opérationnel. Il ne changera qu’avec le progrès futur des techniques. Mais dire que les cellules cérébrales sont le siège des processus mentaux est une affirmation sans valeur parce qu'il n'existe pas de moyen d’observer la présence d'un processus mental dans l’intérieur des cellules cérébrales. Seul, l’emploi des concepts opérationnels nous permet de construire sur un terrain solide. Dans le nombre immense des informations que nous possédons sur nous-mêmes, nous devons choisir les données positives qui correspondent à ce qui existe, non pas seulement dans notre esprit, mais aussi dans la nature.

Nous savons que, parmi les concepts opérationnels qui se rapportent à l'homme, les uns lui sont propres, les autres appartiennent à tous les êtres vivants, d’autres, enfin, sont ceux de la chimie, de la physique et de la mécanique. Il y a autant de systèmes de concepts différents que d’étages différents dans l’organisation de la matière vivante. Au niveau des édifices électroniques, atomiques et moléculaires, qui existent dans les tissus de l’homme comme dans les arbres ou les nuages, il faut employer les concepts de continuum espace-temps, d’énergie, de force, de masse, d’entropie. Et aussi ceux de tension osmotique, de charge électrique, d’ion, de capillarité, de perméabilité, de diffusion. Au niveau des agrégats matériels plus gros que les molécules apparaissent les concepts de micelle, de dispersion, d’absorption, de floculation.

Quand les molécules et leurs combinaisons ont édifié les cellules, et que les cellules se sont associées en organes et en organismes, il faut ajouter aux concepts précédents ceux de chromosome, de gène, d'hérédité, d'adaptation, de temps physiologique, de réflexe, d’instinct, etc. Ce sont les concepts physiologiques proprement dits. Ils coexistent avec les concepts physico-chimiques, mais ne leur sont pas réductibles. A l’étage le plus élevé de l’organisation, il y a, outre les molécules, les cellules et les tissus, un ensemble composé d’organes, d’humeurs et de conscience. Les concepts physico-chimiques et physiologiques deviennent insuffisants. On doit y ajouter les concepts psychologiques, qui sont spécifiques de l'être humain. Tels l’intelligence, le sens moral, le sens esthétique, le sens social. Aux lois de la thermodynamique et à celles de l'adaptation, par exemple, nous sommes obligés de substituer les principes du minimum d’effort pour le maximum de jouissance ou de rendement, de la recherche de la liberté et de l'égalité, etc.

Chaque système de concepts ne peut s'employer de façon légitime que dans le domaine de la science à laquelle il appartient. Les concepts de la physique, de la chimie, de la physiologie, de la psychologie sont applicables aux étages superposés de l’organisation corporelle. Mais il n’est pas permis de confondre les concepts propres à un étage avec ceux qui sont spécifiques d’un autre. Par exemple, la seconde loi de la thermodynamique, indispensable au niveau moléculaire, est inutile au niveau psychologique, où s’applique le principe du moindre effort pour le maximum de jouissance. Le concept de la capillarité et celui de la tension osmotique n’éclairent pas les problèmes de la conscience. L’explication d'un phénomène psychologique en termes de physiologie cellulaire ou de mécanique électronique, n'est qu'un jeu verbal. Cependant, les physiologistes du dix-neuvième siècle, et leurs successeurs qui s’attardent parmi nous, ont commis une telle erreur, en essayant de réduire l'homme tout entier à la physico-chimie. Cette généralisation injustifiée de notions exactes a été l’oeuvre de savants trop spécialisés. Il est indispensable que chaque système de concepts garde son rang propre dans la hiérarchie des sciences.

La confusion des données que nous possédons sur nous-mêmes vient surtout de la présence, parmi les faits positifs, des débris de systèmes scientifiques, philosophiques et religieux. L’adhésion de notre esprit à un système quelconque change l’aspect et la signification des phénomènes observés par nous. De tous temps, l’humanité s'est contemplée à travers des verres colorés par des doctrines, des croyances et des illusions. Ce sont ces notions fausses ou inexactes qu'il importe de supprimer. Comme l’écrivait autre fois Claude Bernard, il faut se débarrasser des systèmes philosophiques et scientifiques comme on briserait les chaînes d'un esclavage intellectuel. Cette libération n'est pas encore réalisée. Les biologistes, et surtout les éducateurs, les économistes et les sociologistes, se trouvant en face de problèmes d’une extrême complication, ont souvent cédé à la tentation de construire des hypothèses, et ensuite, d’en faire des articles de foi. Et les savants se sont immobilisés dans des formules aussi rigides que les dogmes d'une religion.

Nous retrouvons, dans toutes les sciences, le souvenir encombrant de pareilles erreurs. Une des plus célèbres a donné lieu à la grande querelle des vitalistes et des mécanistes, dont le futilité nous étonne aujourd’hui. Les vitalistes pensaient que l’organisme était une machine dont les parties s’intégraient grâce à un facteur non physico-chimique. D’après eux, les processus responsables de l’unité de l’être vivant étaient dirigés par un principe indépendant, une entéléchie, une idée analogue à celle de l’ingénieur qui construit une machine. Cet agent autonome n’était pas une forme d’énergie et ne créait pas d’énergie. Il ne s’occupait que de la direction de l’organisme. Évidemment, l’entéléchie n'est pas un concept opérationnel. C’est une pure construction de l’esprit. En somme, les vitalistes considéraient le corps comme une machine dirigée par un ingénieur, qu’ils nommaient entéléchie. Et ils ne se rendaient pas compte que cet ingénieur, cette entéléchie, n’était pas autre chose que leur propre intelligence.

Quant aux mécanistes, ils croyaient que tous les phénomènes physiologiques et psychologiques sont explicables par les lois de la physique, de la chimie et de la mécanique. Ils construisaient ainsi une machine dont ils étaient l’ingénieur. Ensuite, comme le fait remarquer Woodger, ils oubliaient l’existence de cet ingénieur. Ce concept n'est pas opérationnel. Il est évident que mécanisme et vitalisme doivent être rejetés au même titre que tout autre système. Il faut nous libérer en même temps de la masse des illusions, des erreurs, des observations mal faites, des faux problèmes poursuivis par les faibles d’esprit de la science, des pseudo-découvertes des charlatans, des savants célébrés par la presse quotidienne. Et aussi des travaux tristement inutiles, des longues études de choses sans signification, inextricable fouillis qui s’élève comme une montagne depuis que la recherche scientifique est devenue une profession comme celles de maître d’école, de pasteur ou d’employé de banque.

Cette élimination faite, il nous reste les résultats du patient effort de toutes les sciences qui s’occupent de l’homme, le trésor des observations et des expériences qu’elles ont accumulées. Il suffit de chercher dans l’histoire de l’humanité pour y trouver l’expression plus ou moins nette de toutes ses activités fondamentales. A côté des observations positives, des faits certains, il y a une quantité de choses qui ne sont ni positives, ni certaines, et qui cependant ne doivent pas être rejetées. Certes, les concepts opérationnels, seuls, permettent de placer la connaissance de l’homme sur une base solide. Mais, seule aussi, l’imagination créatrice peut nous inspirer les conjectures et les rêves d’où naîtra le plan des constructions futures. Il faut donc continuer à nous poser des questions qui, au point de vue de la saine critique scientifique, n’ont aucun sens. D'ailleurs, même si nous essayions d’interdire à notre esprit la recherche de l’impossible et de l’inconnaissable, nous n’y arriverions pas. La curiosité est une nécessité de notre nature. Elle est une impulsion aveugle qui n’obéit à aucune règle. Notre esprit s’infiltre autour des choses du monde extérieur, et dans les profondeurs de nous-mêmes, de façon aussi irraisonnée et irrésistible qu’un raton explore à l’aide de ses adroites petites pattes les moindres détails du lieu où il est enfermé. C'est cette curiosité qui nous oblige à découvrir l’univers. Elle nous entraîne irrésistiblement à sa suite sur des routes inconnues. Et les montagnes infranchissables s’évanouissent devant elle comme la fumée dispersée par le vent.



II

IL EST INDISPENSABLE DE FAIRE UN INVENTAIRE COMPLET. - AUCUN ASPECT DE L'HOMME NE DOIT ÊTRE PRIVILÉGIÉ. - ÉVITER DE DONNER UNE IMPORTANCE EXAGÉRÉE A QUELQUE PARTIE AUX DÉPENS DES AUTRES. - NE PAS SE LIMITER A CE QUI EST SIMPLE. - NE PAS SUPPRIMER CE QUI EST INEXPLICABLE. LA MÉTHODE SCIENTIFIQUE EST APPLICABLE DANS TOUTE L'ÉTENDUE DE L’ÊTRE HUMAIN.


Il est indispensable de faire de nous-mêmes un examen complet. La pauvreté des schémas classiques vient de ce que, malgré l’étendue de nos connaissances, nous ne nous sommes jamais embrassés d'un regard assez général. En effet, il s’agit, non pas de saisir l’aspect que présente l’homme à une certaine époque, dans certaines conditions de vie, mais de l’appréhender dans toutes ses activités, celles qui se manifestent ordinairement, et aussi celles qui peuvent rester virtuelles. Une telle information n’est obtenable que par la recherche soigneuse dans le monde présent, et dans le passé, des manifestations de nos pouvoirs organiques et mentaux. Et également par un examen, à la fois analytique et synthétique, de notre constitution et de nos relations physiques, chimiques et psychologiques avec le milieu extérieur. Il faut suivre le sage conseil que Descartes, dans le Discours de la Méthode, donne à ceux qui cherchent la vérité, et diviser notre sujet en autant de parties qu'il est nécessaire pour faire de chacune d’elles un inventaire complet. Mais nous devons réaliser en même temps que cette division n’est qu’un artifice méthodologique, qu’elle est créée par nous, et que l’homme demeure un tout insécable.

Il n’y a aucun territoire privilégié. Dans l’immensité de notre monde intérieur, tout a une signification. Nous ne pouvons pas y choisir seulement ce qui nous convient, au gré de nos sentiments, de notre fantaisie, de la forme scientifique et philosophique de notre esprit. La difficulté ou l’obscurité d’un sujet n’est pas une raison suffisante pour le négliger, Toutes les méthodes doivent être employées. Le qualitatif est aussi vrai que le quantitatif. Les relations exprimables en langage mathématique ne possèdent pas une réalité plus grande que celles qui ne le sont pas. Darwin, Claude Bernard et Pasteur, qui ne purent pas décrire leurs découvertes à l'aide de formules algébriques, furent d’aussi grands savants que Newton et Einstein. La réalité n'est pas nécessairement claire et simple. Il n’est même pas sûr qu'elle soit toujours intelligible pour nous.

En outre, elle se présente sous des formes infiniment variées. Un état de conscience, l’os humérus, une plaie, sont des choses également vraies. Un phénomène ne tient pas son intérêt de la facilité avec laquelle nos techniques s'appliquent à son étude. Il doit être jugé en fonction, non pas de l’observateur et de ses méthodes, mais du sujet, de l’être humain. La douleur de la mère qui a perdu son enfant, la détresse de l’âme mystique plongée dans la nuit obscure, la souffrance du malade dévoré par un cancer, sont d’une évidente réalité, bien qu’elles ne soient pas mesurables. On n’a pas plus le droit de négliger l’étude des phénomènes de clairvoyance que celle de la chronaxie des nerfs, sous prétexte que la clairvoyance ne se reproduit pas à volonté et ne se mesure pas, tandis que la chronaxie est exactement mesurable par une méthode simple. Il faut se servir, dans cet inventaire, de tous les moyens possibles, et se contenter d’observer ce qu'on ne peut pas mesurer.

Il arrive souvent qu’une importance exagérée soit donnée à quelque partie aux dépens des autres. Nous sommes obligés de considérer dans l’homme ses différents aspects : physico-chimique, anatomique, physiologique, métapsychique, intellectuel, moral, artistique, religieux, économique, social, etc. Chaque savant, grâce à une déformation professionnelle bien connue, s’imagine connaître l’être humain, tandis qu’il n'en saisit qu’une partie minuscule. Des vues fragmentaires sont considérées comme exprimant le tout. Et ces vues sont prises au hasard de la mode, qui, tour à tour, attache plus d’importance à l’individu ou à la société, aux appétits physiologiques ou aux activités spirituelles, à la puissance du muscle ou à celle du cerveau, à la beauté ou à l’utilité, etc. C’est pourquoi l’homme nous apparaît avec des visages multiples. Nous choisissons arbitrairement parmi eux celui qui nous convient, et nous oublions les autres.

Une autre erreur consiste à retrancher de l'inventaire une partie de la réalité. Elle est due à plusieurs causes. Nous étudions de préférence les systèmes aisément isolables, ceux qui sont abordables par des méthodes simples. Nous négligeons les plus complexes. Notre esprit aime la précision et la sécurité des solutions définitives. Il a une tendance presque irrésistible à choisir ses sujets d’étude d’après leur facilité technique, et leur clarté, plutôt que d’après leur importance. C’est pour cette raison que les physiologistes modernes s'occupent surtout des phénomènes physico-chimiques qui se passent chez les animaux vivants, et négligent les processus physiologiques et la psychologie. De même, les médecins se spécialisent dans les sujets dont les techniques sont simples et déjà connues, plutôt que dans l’étude des maladies dégénératives, des névroses et des psychoses, qui demanderait l’intervention de l’imagination et la création de méthodes nouvelles.

Chacun sait cependant que la découverte de quelques-unes des lois de l’organisation de la matière vivante serait plus importante que celle, par exemple, du rythme des cils vibratiles des cellules de la trachée. Sans nul doute, il vaudrait mieux délivrer l’humanité du cancer, de la tuberculose, de l'artério-sclérose, de la syphilis, et des malheurs innombrables apportés par les maladies nerveuses et mentales, que de s’absorber dans l'étude minutieuse des phénomènes physico-chimiques d'importance secondaire qui se produisent au cours des maladies. Ce sont des difficultés techniques qui nous conduisent parfois à éliminer certains sujets du domaine de la recherche scientifique, et à leur refuser le droit de se faire connaître à nous.

Parfois, des faits importants sont complètement supprimés. Notre esprit a une tendance naturelle à rejeter ce qui n’entre pas dans le cadre des croyances scientifiques ou philosophiques de notre époque. Les savants, après tout, sont des hommes. Ils sont imprégnés par les préjugés de leur milieu et de leur temps. Ils croient volontiers que ce qui n’est pas explicable par les théories courantes n’existe pas. Pendant la période où la physiologie était identifiée à la physico-chimie, la période de Jacques Loeb et de Bayliss, l’étude des phénomènes mentaux fut négligée. On ne s’intéressait nullement à la psychologie et aux maladies de l'esprit. Aujourd’hui encore, la télépathie et les autres phénomènes métapsychiques sont considérés comme des illusions par les savants qui s’intéressent uniquement à l'aspect physique, chimique et physico-chimique des processus physiologiques. Des faits évidents sont ignorés quand ils ont une apparence hétérodoxe. C'est pour toutes ces raisons que l’inventaire des choses capables de nous conduire à une conception meilleure de l’être humain est resté incomplet. Il faut donc revenir à l’observation naïve de nous-mêmes sous tous nos aspects, ne rien négliger, et décrire simplement ce que nous voyons.

Au premier abord, la méthode scientifique ne paraît pas applicable à l'étude de la totalité de nos activités. Il est évident que nous, les observateurs, nous ne sommes pas capables de pénétrer dans toutes les régions où se prolonge la personne humaine. Nos techniques ne saisissent pas ce qui n'a ni dimensions, ni poids. Elles n’atteignent que les choses placées dans l’espace et le temps. Elles sont impuissantes à mesurer la vanité, la haine, l'amour, la beauté, l'élévation vers Dieu de l’âme religieuse, le rêve du savant et celui de l’artiste. Mais elles enregistrent facilement l’aspect physiologique et les résultats matériels de ces états psychologiques. La mise en jeu fréquente des activités mentales et spirituelles s’exprime par un certain comportement, certains actes, une certaine attitude envers nos semblables. C'est de cette façon indirecte que les fonctions morale, esthétique et mystique peuvent être explorées par nous. Nous avons aussi à notre disposition les récits de ceux qui ont voyagé dans ces régions mal connues. Mais l’expression verbale de leurs expériences est, en général, déconcertante. En dehors du domaine intellectuel, rien n'est définissable de façon claire.

Certes, l’impossibilité de définir une chose ne signifie pas sa non-existence. Lorsqu’on navigue dans le brouillard, les rochers invisibles sont néanmoins présents. De temps en temps, leur forme menaçante apparaît soudain. Puis la nuée se referme sur eux. Il en est de même de la réalité évanescente des visions des artistes, et surtout des grands mystiques. Ces choses, insaisissables par nos techniques, laissent cependant sur les initiés une empreinte visible. C'est de cette façon indirecte que la science connaît le monde spirituel, où, par définition, elle ne peut pas pénétrer. L’être humain se trouve donc tout entier dans la juridiction des techniques scientifiques.




III

IL FAUT DÉVELOPPER UNE SCIENCE VÉRITABLE DE L'HOMME. - ELLE EST PLUS NÉCESSAIRE QUE LES SCIENCES MÉCANIQUES, PHYSIQUES ET CHIMIQUES. SON CARACTÈRE ANALYTIQUE ET SYNTHÉTIQUE.


En somme, la critique des données que nous possédons sur l’homme nous fournit des notions positives et nombreuses. Grâce à ces notions, nous pouvons faire un inventaire complet de nos activités. Cet inventaire nous permettra de construire des schémas plus riches que les schémas classiques. Mais le progrès ainsi obtenu ne sera pas très grand. Il faudra aller plus loin et édifier une science véritable de l’homme. Une science qui, à l’aide de toutes les techniques connues, fera une exploration plus profonde de notre monde intérieur, et réalisera aussi la nécessité d’étudier chaque partie en fonction de l’ensemble. Pour développer une telle science, il serait nécessaire, pendant quelque temps, de détourner notre attention du progrès mécanique, et même, dans une certaine mesure, de l’hygiène classique, de la médecine, et de l'aspect purement matériel de notre existence. Chacun s’intéresse à ce qui augmente la richesse et le confort. Mais personne ne se rend compte qu’il est indispensable d’améliorer la qualité structurale, fonctionnelle et mentale de chacun de nous. La santé de l’intelligence et des sentiments affectifs, la discipline morale et le développement spirituel sont aussi nécessaires que la santé organique et la prévention des maladies infectieuses.

Il n’y a aucun avantage à augmenter le nombre des inventions mécaniques. Peut-être même faudrait-il donner moins d’importance aux découvertes de la physique, de l’astronomie, et de la chimie. Certes, la science pure ne nous apporte jamais directement le mal. Mais elle devient dangereuse quand, par sa fascinante beauté, elle enferme complètement notre intelligence dans la matière inanimée. L’humanité doit aujourd’hui concentrer son attention sur elle-même et sur les causes de son incapacité morale et intellectuelle. A quoi bon augmenter le confort, le luxe, la beauté, la grandeur et la complication de notre civilisation, si notre faiblesse ne nous permet pas de les diriger? Il est vraiment inutile de continuer l’élaboration d'un mode d’existence qui amène la démoralisation et la disparition des éléments les plus nobles des grandes races.

Il vaudrait beaucoup mieux nous occuper de nous-mêmes que de construire de plus grands télescopes pour explorer la structure des nébuleuses, des bateaux plus rapides, des automobiles plus confortables, des radios à meilleur marché. Quel progrès véritable sera accompli quand des avions nous transporteront en quelques heures en Europe ou en Chine? Est-il nécessaire d’augmenter sans cesse la production, afin que les hommes consomment une quantité de plus en plus grande de choses inutiles? Ce ne sont pas les sciences mécaniques, physiques et chimiques qui nous apporteront la moralité, l’intelligence, la santé, l'équilibre nerveux, la sécurité, et la paix.

Il faut que notre curiosité prenne une autre route que celle où elle est engagée aujourd’hui. Elle doit se diriger du physique et physiologique vers le mental et le spirituel. Jusqu'à présent, les sciences qui s’occupent des êtres humains ont limité leur activité à certains aspects de leur sujet. Elles n’ont pas réussi à se soustraire à l’influence du dualisme cartésien. Elles ont été dominées par le mécanisme. En physiologie, en hygiène, en médecine, aussi bien que dans l’étude de la pédagogie ou de l’économie politique et sociale, l’attention des chercheurs a été attirée surtout par l’aspect organique, humoral et intellectuel de l’homme. Elle ne s’est pas arrêtée à sa forme affective et morale, à sa vie intérieure, à son caractère, à ses besoins esthétiques et religieux, au substratum commun des phénomènes organiques et psychologiques, aux relations profondes de l’individu et de son milieu mental et spirituel. C’est donc un changement radical d’orientation qui est indispensable. Ce changement demande, à la fois, des spécialistes consacrés aux sciences particulières qui se sont partagé notre corps et notre esprit, et des savants capables de réunir dans des vues d’ensemble les découvertes des spécialistes. La science nouvelle doit progresser, par un double effort d'analyse et de synthèse, vers une conception de l’homme à la fois assez complète et assez simple pour servir de base à notre action.





IV

POUR ANALYSER L’HOMME, DES TECHNIQUES MULTIPLES SONT NÉCESSAIRES. - CE SONT LES TECHNIQUES QUI ONT CRÉÉ LA DIVISION DE L’HOMME EN PARTIES. LES SPÉCIALISTES.- LEUR DANGER. - FRAGMENTATION INDÉFINIE DU SUJET. - LE BESOIN DE SAVANTS NON SPÉCIALISÉS. - COMMENT AMÉLIORER LES RÉSULTATS DES RECHERCHES. - DIMINUTION DU NOMBRE DES SAVANTS, ET ÉTABLISSEMENT DE CONDITIONS PROPRES À LA CRÉATION INTELLECTUELLE.


L’homme n’est pas séparable en parties. Si on isolait ses organes les uns des autres, il cesserait d’exister. Quoique indivisible, il présente des aspects divers. Ses aspects sont la manifestation hétérogène de son unité à nos organes des sens. Il est comparable à une lampe électrique, qui se montre sous des formes différentes à un thermomètre, à un voltamètre et à une plaque photographique. Nous ne sommes pas capables de l’appréhender directement dans sa simplicité. Nous le saisissons par l’intermédiaire de nos sens et de nos appareils scientifiques. Suivant nos moyens d’investigation, son activité nous apparaît comme physique, chimique, physiologique ou psychologique. A cause de sa richesse même, elle demande à être analysée par des techniques variées. En s’exprimant à nous par l’intermédiaire de ces techniques, elle prend naturellement l’apparence de la multiplicité

La science de l’homme se sert de toutes les autres sciences. C’est une des raisons de sa difficulté. Pour étudier, par exemple, l'influence d'un facteur psychologique sur un individu sensible, il faut employer les procédés de la médecine, de la physiologie, de la physique et de la chimie. Supposons, en effet, qu’une mauvaise nouvelle soit annoncée au sujet. Cet événement psychologique peut se traduire à la fois par une souffrance morale, par des troubles nerveux, par des désordres de la circulation sanguine, par des modifications physico-chimiques du sang, etc. Chez l’homme, l’expérience la plus simple demande toujours l’usage des méthodes et des concepts de plusieurs sciences. Si on désire examiner l’effet d'un certain aliment, animal ou végétal, sur un groupe d’individus, il faut d’abord connaître la composition chimique de cet aliment. Et ensuite l’état physiologique et psychologique des individus sur lesquels doivent porter les études et leurs caractères ancestraux. Enfin, au cours de l’expérience, on enregistre les modifications du poids, de la taille, de la forme du squelette, de la force musculaire, de la susceptibilité aux maladies, des caractères physiques, chimiques et anatomiques du sang, de l’équilibre nerveux, de l'intelligence, du courage, de la fécondité, de la longévité, etc.

Il est bien évident qu'aucun savant n'est capable à lui seul de maîtriser les techniques nécessaires à l’étude d'un seul problème humain. Aussi, le progrès de la connaissance de nous-mêmes demande-t-il des spécialistes variés. Chaque spécialiste s’absorbe dans l’étude d’une partie du corps, ou de la conscience, ou de leurs relations avec le milieu. Il est anatomiste, physiologiste, chimiste, psychologiste, médecin, hygiéniste, éducateur, prêtre, sociologiste, économiste. Et chaque spécialisé se divise en morceaux de plus en plus petits. Il y a des spécialistes pour la physiologie des glandes, pour les vitamines, pour les maladies du rectum, pour celles du nez, pour l’éducation des petits enfants, pour celle des adultes, pour l’hygiène des usines, pour celles des prisons, pour la psychologie de toutes les catégories d’individus, pour l’économie domestique, pour l’économie rurale, etc., etc. C’est grâce à cette division du travail que les sciences particulières se sont développées. La spécialisation des savants est indispensable. Et il est impossible à un spécialiste, engagé activement dans la poursuite de sa propre tâche, de connaître l’ensemble de l’être humain.

Cette situation est rendue nécessaire par la grande étendue de chaque science. Mais elle présente un certain danger. Par exemple, Calmette, qui s’était spécialisé dans la bactériologie, voulut empêcher la propagation de la tuberculose parmi la population de la France. Naturellement, il prescrivit l’emploi du vaccin qu'il avait inventé. Si au lieu d’être un spécialiste, il avait eu une connaissance plus générale de l’hygiène et de la médecine, il aurait conseillé des mesures intéressant à la fois l’habitation, l’alimentation, le mode de travail et les habitudes de vie des gens. Un fait analogue se produisit aux États-Unis dans l’organisation des écoles primaires. John Dewey, qui est un philosophe, entreprit d’améliorer l'éducation des enfants. Mais ses méthodes s’adressèrent seulement au schéma d'enfant que sa déformation professionnelle lui représentait. Comment une telle éducation pourrait-elle convenir à l’enfant concret?

La spécialisation extrême des médecins est plus nuisible encore. L’être humain malade a été divisé en petites régions. Chaque région a son spécialiste. Quand celui-ci se consacre, dès le début de sa carrière, à une partie minuscule du corps, il reste tellement ignorant du reste qu’il n'est pas capable de bien connaître cette partie. Un phénomène analogue se produit chez les éducateurs, les prêtres, les économistes, et les sociologistes qui ont négligé de s’initier à une connaissance générale de l’homme, avant de se limiter à leur champ particulier. L’éminence même d’un spécialiste le rend plus dangereux. Souvent, des savants qui se sont distingués de façon extraordinaire par de grandes découvertes ou par des inventions utiles, arrivent à croire que leur connaissance d'un sujet s’étend à tous les autres. Édison, par exemple, n’hésitait pas à faire part au public de ses vues sur la philosophie et la religion. Et le public accueillait avec respect sa parole, se figurant qu’elle avait, sur ces sujets nouveaux, la même autorité que sur les anciens.

C’est ainsi que de grands hommes, en enseignant des choses qu’ils ignorent, retardent, dans un de ses domaines, le progrès humain auquel ils ont contribué dans un autre. La presse quotidienne nous entretient souvent des élucubrations sociologiques, économiques et scientifiques d’industriels, de banquiers, d’avocats, de professeurs, de médecins, etc., dont l'esprit trop spécialisé est incapable de saisir, dans leur ampleur, les grands problèmes de l’heure présente. Certes, les spécialistes sont nécessaires. La science ne peut pas progresser sans eux. Mais l’application à l’homme du résultat de leurs efforts demande la synthèse préalable des données éparses de l’analyse.

Une telle synthèse ne peut pas s’obtenir par la simple réunion des spécialistes autour d'une table. Elle réclame l’effort, non d’un groupe, mais d’un homme. Jamais une oeuvre d’art n’a été faite par un comité d’artistes, ni une grande découverte par un comité de savants. Les synthèses dont nous avons besoin pour le progrès de la connaissance de nous-mêmes doivent s’élaborer dans un cerveau unique. Aujourd’hui, les données accumulées par les spécialistes demeurent inutilisables. Car personne ne coordonne les notions acquises, et n’envisage l’être humain dans son ensemble. Nous possédons beaucoup de travailleurs scientifiques, mais très peu de vrais savants. Cette singulière situation ne vient pas de l’absence d’individus capables d’un grand effort intellectuel. Certes, les vastes synthèses demandent beaucoup de puissance mentale et une résistance physique à toute épreuve. Les esprits larges et forts sont plus rares que les esprits précis et étroits. Il est facile de devenir un bon chimiste, un bon physicien, un bon physiologiste, ou un bon psychologiste. Seuls, des hommes exceptionnels sont capables d’acquérir une connaissance utilisable de plusieurs sciences à la fois. Cependant de tels hommes existent.

Parmi ceux que nos institutions scientifiques et universitaires ont obligés à se spécialiser trop étroitement, certains seraient capables de saisir un grand sujet dans son ensemble en même temps que dans ses parties. Jusqu’à présent, on a toujours favorisé les travailleurs scientifiques qui se cantonnent dans un champ étroit, et se consacrent à l’étude prolongée d’un détail souvent insignifiant. Un travail original sans importance est considéré comme ayant une valeur supérieure à la connaissance approfondie de toute une science. Les présidents d’universités et leurs conseillers ne comprennent pas que les esprits synthétiques sont aussi indispensables que les esprits analytiques. Si la supériorité de ce type intellectuel était reconnue, et si on favorisait son développement, les spécialistes cesseraient d’être dangereux. Car la signification des parties dans la construction de l’ensemble pourrait être justement évaluée.

Au début de son histoire plus qu’à son apogée une science a besoin d’esprits supérieurs. Par exemple, il faut plus d’imagination, de jugement, et d’intelligence pour devenir un grand médecin que pour devenir un grand chimiste. En ce moment, la connaissance de l’homme ne peut progresser qu’en attirant à elle une puissante élite intellectuelle. Nous devons demander de hautes capacités mentales aux jeunes gens qui désirent se consacrer à la biologie. Il semble que l’exagération de la spécialisation, l’augmentation du nombre des travailleurs scientifiques, et leur ségrégation en sociétés limitées à l’étude d'un petit sujet, aient amené un rétrécissement de l’intelligence. Il est certain que la qualité d’un groupe humain diminue quand son volume augmente au delà de certaines limites. La Cour suprême des Etats-Unis se compose de neuf hommes vraiment éminents par leur habileté professionnelle et par leur caractère. Mais si elle se composait de neuf cents juristes au lieu de neuf, le public perdrait tout de suite, et avec raison, le respect qu'il a pour elle.

Le meilleur moyen d’augmenter l’intelligence des savants serait de diminuer leur nombre. Il suffirait d’un très petit groupe d’hommes pour développer les connaissances dont nous avons besoin, si ces hommes étaient doués d’imagination, et disposaient de puissants moyens de travail. Nous gaspillons chaque année de grandes sommes d’argent en recherches scientifiques, parce que ceux à qui elles sont confiées ne possèdent pas à un assez haut degré les qualités indispensables aux conquérants des mondes nouveaux. Et aussi, parce que les rares hommes qui possèdent ces qualités sont placés dans des conditions de vie où la création intellectuelle est impossible. Ni les laboratoires, ni les appareils, ni l’excellence de l’organisation du travail scientifique ne fournissent, à eux seuls, au savant le milieu qui lui est nécessaire. La vie moderne est opposée à la vie de l’esprit. Les hommes de science sont plongés dans une foule dont les appétits sont purement matériels, et dont les habitudes sont entièrement différentes des leurs. Ils épuisent inutilement leurs forces, et perdent une grande partie de leur temps à la poursuite des conditions indispensables au travail de la pensée. Aucun d’eux n’est assez riche pour se procurer l’isolement et le silence que chacun pouvait obtenir autrefois de façon gratuite, même dans les plus grandes villes.

On n’a pas essayé jusqu'à présent de créer, au milieu de l’agitation de la Cité moderne, des îlots de solitude, où la méditation soit possible. Une telle innovation, cependant, s’impose. Les hautes constructions synthétiques sont hors de la portée de ceux dont l’esprit se disperse chaque jour dans la confusion des modes actuels de la vie. Le développement de la science de l’homme, plus encore que celui des autres sciences, dépend d’un immense effort intellectuel. Il réclame une révision, non seulement de notre conception du savant, mais aussi des conditions dans lesquelles se fait la recherche scientifique.




V

L’OBSERVATION ET L’EXPÉRIENCE DANS LA SCIENCE DE L'HOMME. - LA DIFFICULTÉ DES EXPÉRIENCES COMPARATIVES. - LA LENTEUR DES RÉSULTATS. - UTILISATION DES ANIMAUX. - LES EXPÉRIENCES FAITES SUR DES ANIMAUX D’INTELLIGENCE SUPÉRIEURE. L’ORGANISATION DES EXPÉRIENCES DE LONGUE DURÉE.


Les êtres humains se prêtent mal à l'observation et à l’expérience. On ne trouve pas facilement parmi eux des témoins identiques aux sujets, et auxquels les résultats finaux puissent être référés. Supposons, par exemple, que l’on veuille comparer deux méthodes d’éducation. On choisira pour cette étude des groupes d’enfants aussi semblables que possible. Si ces enfants, quoique de même âge et de même taille, appartiennent à des milieux sociaux différents, s’ils n’ont pas la même nourriture, s’ils ne vivent pas dans la même atmosphère psychologique, les résultats ne seront pas comparables. De même, l’étude des effets de deux modes de vie sur les enfants d’une même famille a peu de valeur, car les races humaines n’étant pas pures, les produits des mêmes parents diffèrent souvent les uns des autres d'une façon profonde. Au contraire, les résultats seront probants, si les enfants, dont on compare le comportement sous l’influence de conditions différentes sont des jumeaux provenant du même oeuf. On est obligé, en général, de se contenter de résultats approximatifs. C’est une des raisons pour lesquelles la science de l’homme a progressé aussi lentement.

Dans les recherches qui se rapportent à la physique et à la chimie, et aussi à la physiologie, on cherche toujours à isoler des systèmes relativement simples dont on connaît exactement les conditions. Mais, quand il s’agit d’étudier l’homme dans son ensemble, et dans ses relations avec son milieu, cela est impossible. Aussi, l’observateur doit-il être pourvu d’une grande sagacité afin de ne pas se perdre dans la complexité des phénomènes. Les difficultés deviennent presque insurmontables dans les études rétrospectives : Ces recherches demandent un esprit très averti. Certes, il faut aussi rarement que possible recourir à la science conjecturale qu’est l'histoire. Mais il y a eu, dans le passé, certains événements qui révèlent l’existence chez l’homme de potentialités extraordinaires. Il serait important de connaître leur genèse. Quels sont, par exemple, les facteurs qui déterminèrent, à l’époque de Périclès, l’apparition simultanée de tant de génies? Un phénomène analogue se produisit au moment de la Renaissance. A quelle cause faut-il attribuer l’immense épanouissement, non seulement de l’intelligence, de l’imagination scientifique, et de l’intuition esthétique, mais aussi de la vigueur physique, de l’audace, et de l’esprit d’aventure des hommes de cette époque? Pourquoi furent-ils doués de si puissantes activités physiologiques et mentales? On conçoit combien il serait utile de connaître les détails du mode de vie, de l’alimentation, de l’éducation, du milieu intellectuel, moral, esthétique et religieux des époques qui ont immédiatement précédé l’apparition des pléiades de grands hommes.

Une autre difficulté des expériences faites sur les êtres humains vient de ce que l’observateur et son sujet vivent au même rythme. Les effets d’un mode d’alimentation, d’une discipline intellectuelle ou morale d’un changement politique ou social sont tardifs. Ce n’est qu’au bout de trente ou quarante ans qu’on peut apprécier la valeur d’une méthode éducative. L’influence d’un facteur donné sur les activités physiologiques et mentales d’un groupe humain ne devient manifeste qu’après le passage d’une génération. Les succès attribués à leur propre invention par les auteurs de systèmes nouveaux d’alimentation, de culture physique, d’hygiène, d’éducation, de morale, d’économie sociale sont toujours publiés trop tôt. C’est aujourd’hui seulement qu’on pourrait analyser avec fruit les résultats du système Montessori, ou des procédés d’éducation de John Dewey. On devra attendre vingt-cinq ans pour savoir la signification des intelligence-tests, faits ces dernières années dans les écoles par les psychologistes. C’est en suivant un grand nombre d’individus à travers les vicissitudes de leur vie jusqu’à leur mort qu’on connaîtra, et encore de façon grossièrement approximative, l’effet exercé sur eux par certains facteurs.

La marche de l’humanité nous paraît très lente, puisque nous, les observateurs, nous faisons partie du troupeau. Chacun de nous ne peut faire à lui seul que peu d’observations. Notre vie est trop courte. Beaucoup d’expériences devraient être prolongées pendant au moins un siècle. Il faudrait créer des institutions telles que les observations et les expériences ne soient pas interrompues par la mort du savant qui les a commencées. De telles organisations sont encore inconnues dans le domaine scientifique. Mais elles existent déjà pour d’autres disciplines. Au monastère de Solesmes, trois générations successives de moines bénédictins, au cours d’environ cinquante-cinq ans, se sont employées à reconstituer le chant grégorien. Une méthode analogue serait applicable à l’étude des problèmes de la biologie humaine. Il faut suppléer à la durée trop courte de la vie de chaque observateur par des institutions, en quelque sorte immortelles, permettant la continuation, aussi prolongée qu’il est nécessaire, d’une expérience. A la vérité, certaines notions d’une urgente nécessité peuvent s’acquérir à l’aide d'animaux dont la vie est courte. Dans ce but, les souris et les rats ont surtout été employés.

Des colonies composées de plusieurs milliers de ces animaux ont servi à l’étude des aliments, de leur influence sur la rapidité de la croissance, sur la taille, les maladies, la longévité. Malheureusement, les rats et les souris ne présentent que de lointaines analogies avec l’homme. Il est dangereux, par exemple, d’appliquer à des enfants les conclusions de recherches faites sur ces animaux, dont la constitution est par trop différente de la leur. En outre, on ne peut pas étudier de la même manière les modifications psychologiques qui accompagnent les changements anatomiques et fonctionnels subis par le squelette, les tissus et les humeurs, sous l’influence de la nourriture, du mode de vie, etc. Au contraire, des animaux plus intelligents, tels que les singes et les chiens, nous permettraient d’analyser les facteurs de la formation mentale.

Les singes, en dépit de leur développement cérébral, ne sont pas de bons sujets d’expérience. En effet, on ne connaît pas le pedigree des individus dont on se sert. On ne peut pas les élever facilement ni en assez grand nombre. Ils sont difficiles à manier. Au contraire, il est aisé de se procurer des chiens très intelligents, dont les caractères ancestraux sont exactement connus. Ces animaux se reproduisent rapidement. Ils deviennent adultes en une année. La durée totale de leur vie ne se prolonge pas, en général, au delà de quinze ans. On peut faire sur eux des observations psychologiques très détaillées, surtout chez les chiens de berger qui sont sensibles, intelligents, alertes et attentifs. Grâce à des animaux de ce type, de race pure, et en nombre suffisant, il serait possible d’élucider le problème si complexe de l’influence du milieu sur l’individu.

Par exemple, nous devons chercher comment obtenir le développement optimum des individus appartenant à une race donnée, quelle est leur taille normale, quel aspect il faut leur imprimer. Nous avons à découvrir comment le mode de vie et l’alimentation modernes agissent sur la résistance nerveuse des enfants, sur leur intelligence, leur activité, leur audace. Une vaste expérience conduite pendant vingt ans sur plusieurs centaines de chiens de bergers nous renseignerait sur ces sujets si importants. Elle nous indiquerait, plus rapidement que l’observation des êtres humains, dans quelle direction il faut modifier la nourriture et le genre de vie. Elle remplacerait d’une façon avantageuse les expériences fragmentaires et de trop courte durée dont se contentent aujourd’hui les spécialistes de la nutrition. Assurément, elle ne pourrait pas se substituer entièrement aux observations faites sur les hommes. Pour le développement d’une connaissance définitive, il faudrait instituer sur des groupes humains des expériences capables de se prolonger pendant plusieurs générations de savants.




VI

RECONSTITUTION DE L'ÊTRE HUMAIN. - CHAQUE FRAGMENT DOIT ÊTRE CONSIDÉRÉ DANS SES RELATIONS AVEC LE TOUT. - LES CARACTÈRES D'UNE SYNTHÈSE UTILISABLE.


Pour acquérir une meilleure connaissance de nous-mêmes, il ne suffit pas de choisir dans la masse des données que nous possédons déjà, celles qui sont positives, et de faire avec leur aide un inventaire complet des activités humaines. Il ne suffit pas non plus de préciser davantage ces notions par de nouvelles observations et expériences, et d’édifier une véritable science de l'homme. Il faut surtout, grâce à ces documents, construire une synthèse utilisable.

En effet, le but de cette connaissance est, non pas de satisfaire notre curiosité, mais de nous reconstruire nous-mêmes, et de modifier notre milieu dans un sens qui nous soit favorable. Ce but est, en un mot, pratique. Il ne servirait donc à rien d’accumuler une grande quantité de données nouvelles, si ces données devaient rester dispersées dans le cerveau et dans les livres des spécialistes. La possession d’un dictionnaire ne donne pas à son propriétaire la culture littéraire ou philosophique. Il faut que nos idées soient réunies en un tout vivant dans l’intelligence et la mémoire de quelques individus. Ainsi, les efforts que l’humanité a faits et fera encore pour se mieux connaître deviendront féconds. La science de nous-mêmes sera l’oeuvre de l’avenir. Pour le moment, nous devons nous contenter d’une initiation, à la fois analytique et synthétique, à ces caractères de l’être humain que la critique scientifique nous a fait reconnaître comme réels. Dans les pages suivantes, l’homme nous apparaîtra aussi naïvement qu’il se présente à l’observateur et à ses techniques. Nous le verrons sous la forme des fragments découpés par ces techniques. Autant que possible, ces fragments seront replacés dans l’ensemble. Certes, une telle connaissance est très insuffisante. Mais elle est sûre. Elle ne contient pas d’éléments métaphysiques. Elle est, également, empirique, car le choix et l’ordre des observations ne sont guidés par aucun principe. Nous ne cherchons à prouver ou à renverser aucune théorie.

Les différents aspects de l’homme sont considérés aussi simplement que, au cours de l’ascension d’une montagne, on regarde les rochers, les torrents, les prairies et les sapins, et même, au-dessus de l’ombre de la vallée, la lumière des cimes. C’est au hasard de la route que, dans les deux cas, les observations sont faites. Cependant ces observations sont scientifiques. Elles constituent un corps plus ou moins systématisé de connaissances. Certes, elles n’ont pas la précision de celles des astronomes et des physiciens. Mais elles sont aussi exactes que le comportent les techniques employées, et la nature de l’objet auquel ces techniques sont appliquées. On sait, par exemple, que les hommes sont pourvus de mémoire, et de sens esthétique. Et aussi que le pancréas sécrète de l’insuline, que certaines maladies mentales dépendent de lésions du cerveau, que certains individus manifestent des phénomènes de clairvoyance. On peut mesurer la mémoire, et l’activité de l’insuline, mais non l’émotion esthétique et le sens moral. Les relations des maladies mentales et du cerveau, les caractères de la clairvoyance ne sont pas encore susceptibles d’une étude exacte. Cependant, toutes ces données, quoique approximatives, sont certaines.

On peut reprocher à cette connaissance d’être banale et incomplète. Elle est banale parce que le corps et la conscience, la durée, l’adaptation, l’individualité sont bien connus des spécialistes de l'anatomie, de la physiologie, de la psychologie, de la métapsychique, de l’hygiène, de la médecine, de l'éducation, de la religion et de la sociologie. Elle est incomplète, car dans le nombre immense des faits, nous sommes obligés de faire un choix. Et ce choix est nécessairement arbitraire. Il se limite à ce qui nous paraît le plus important. Il néglige le reste, car la synthèse doit être courte et saisissable d’un seul coup d’oeil. L’intelligence humaine n’est capable d’embrasser qu'un certain nombre de détails. Il semble donc que, pour être utilisable, notre connaissance doive être incomplète. D’ailleurs, c’est la sélection des détails, et non pas leur nombre, qui donne à un portrait sa ressemblance. Le caractère d’un individu peut être plus fortement exprimé par un destin que par une photographie.

Nous ne tracerons de nous-mêmes que de grossières esquisses, comme ces figures anatomiques faites à la craie sur le tableau noir. Malgré la suppression intentionnelle des détails, de telles esquisses seront exactes. Elles s’inspireront de données positives, et non pas de théories et d’espérances. Elles ignoreront le vitalisme et le mécanicisme, le réalisme et le nominalisme, l’âme et le corps, l’esprit et la matière. Mais elles contiendront tout ce qui est observable. Même les faits inexplicables que les conceptions classiques laissent dans l’obscurité. En effet, nous ne négligerons pas les phénomènes qui refusent d’entrer dans les cadres de notre pensée habituelle. Car ils nous conduiront peut-être dans des régions de nous-mêmes jusqu’à présent inconnues. Nous comprendrons, dans notre inventaire, toutes les activités manifestées et manifestables par l’individu humain.

Nous nous initierons ainsi à une connaissance de nous-même qui est uniquement descriptive, et encore très proche du concret. Cette connaissance n’a que les plus modestes prétentions. Elle sera, d’une part, empirique, approximative, banale, et incomplète. Mais, d’autre part, positive, et intelligible pour chacun de nous.

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